Allégorie légumineuse

Par notre ami Lediazec

Je me sens comme un légume plongé dans de la saumure. Une sorte de haricot vert pressé contre d’autres haricots verts, plongé dans une boite, attendant que des doigts hasardeux tirent l’opercule et me ramènent à la lumière pour un rinçage ad hoc avant un passage brutal sur le feu.

Quand je pense qu’au départ – au tout début de mon existence sur terre – je m’épanouissais en toute insouciance, découvrant la lumière, fixant l’azote de l’air comme on fixe un bien qu’on veut se procurer pour le transformer en azote organique, recevant l’eau de pluie et la chaleur du soleil pour un résultat miraculeux, partageant la joie de vivre avec le chou, le poireau, la betterave… Quelle merveilleuse communauté !

Jusqu’au jour où des mains misérables, jugeant l’heure venue, se mirent à planter leurs doigts sales sur nos corps et à les tirer sauvagement pour nous réduire à de la matière comestible, bonne à être ingurgitée par des hordes barbares, accompagnées d’une pièce de viande faisant schrac-schrac dans des bouches cannibales ! Triste sort que le mien ! Triste destin que le nôtre !

Quand je pense qu’à présent, parmi nous, il s’en trouve qui parlent de résistance à l’ennemi. De guerre totale aux profiteurs. Qui tiennent en horreur le monde cruel des humains et qui cherchent comme des fourmis – bien plus nombreuses que les prédateurs, certes – à changer le cours des choses, à nous faire retrouver le bonheur perdu, comme si nous n’étions pas ces misérables cloportes qu’on presse entre la semelle et le bitume en toute saison !

Inconscience !

Je sentis tout au fond de la boite où je fus confiné la rumeur qui montait, puis le crépitement d’une brassée de bois sous laquelle on avait craqué une allumette. Ces frères pyromanes dansaient, dansaient, disant que, perdu pour perdu autant mourir debout.

Folie !

Les plus soumis, créchant dans les paliers supérieurs, se pensant à l’abri, s’agaçaient d’un tel radicalisme, jugeant l’attitude de la minorité décérébrée fort dangereuse pour la communauté. Une attitude qui précipiterait plus rapidement la chute et donc la disparition !

Certains priaient pour que cela n’arrivât point et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour ralentir l’action de ces fous furieux qui parlaient d’un retour à la terre d’où ils venaient, brandissant des bras fins mais énergiques vers un ennemi inatteignable, comme s’ils adressaient une prière au firmament.

D’autres, ayant un peu trop abusé de l’azote dans leur jeunesse parlaient d’une terre inexplorée où la nature poussait librement, sans ce corset dont les humains l’avaient pourvue, la rendant stérile à jamais !

Gagnée aux idées de la Résistance une partie se mit à rêver, à se tailler en pointe, comme crayon à mine, pour imprimer sur le support intérieur de la boite où nous sommes conditionnés – ah, le joli mot ! – des pensées dont les futures générations tireraient la substance de cette nouvelle Utopie où tous les légumes vivraient enfin heureux et libres.

Les plus audacieux, s’inspirant de Giuseppe Arcimboldo, gravèrent sur le laiton intérieur des boites le portrait de Rodolphe II déguisé en Vertumne comme le symbole d’une lutte à la vie à la mort !

Pour cet acte réfractaire, certains furent défenestrés. Avez-vous déjà vu un haricot se faire jeter dans le vide sans ménagement ? Une horreur !

Dans cette boite infâme, tout en bas, écrasés, piétinés, le soleil n’est plus cet astre vivifiant faisant s’épanouir un jardin potager, mais un magma s’agitant comme des ombres visqueuses que l’esprit a oublié de nourrir. L’en-dedans et l’en-dehors tricotant des  pensées pour débrouiller une histoire au destin cruellement incertain.

Sous l’Casque d’Erby

Par les temps qui courent…

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Un Commentaire

  1. (en panne d’inspiration, je me contente de remettre ici ma réponse sur le site des Cailloux d’choux……
    Cela me rappelle ces natures mortes que se délectaient à peindre des chasseurs revenus des verts herbages, et qui avaient installé artistement sur quelque guéridon leur gibier. Au début tout se passait bien, mais au fil des détails à fignoler, les jours passant, les fragrances dans la pièce se renforçaient au point de devenir insoutenables. De l’air ! maugréait la dame de la maison.
    Moralité, les éléments d’un chef-d’œuvre (ou pas……. oups il faut que je sorte remplacer quelqu’anyhdride sulfureux par un oxygène aux reflets bleutés) se retrouvent (ouais, pas trop tôt) dans une poubelle vagissante sous l’action éperdue des asticots.
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    Mais pourquoi donc, à propos des décideurs auxquels on n’a généralement rien demandé, puisqu’ils n’agissent que pour leurs proches, utilise-t-on le qualificatif de « grosses légumes » ? Serait-ce parce que, courges, citrouilles, et autres cucurbites assez, ils se prennent le melon ?
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    Il en ressort, nous autres petits radis, jeunes groseilles et humbles câpres, que nous ne pouvons guère, en les voyant passer comme Monsieur le Sous-Préfet aux champs, que nous exclamer : « Va donc, eh, patate !»
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