Elections 2024 : partie 1 Ne pas confondre abonnés, nombre de vues et électeurs

Avant les élections européennes, on entendait certains leaders développer des raisonnements du genre : « Sur Youtube, j’ai tant de vidéos qui ont dépassé le million de vues; j’ai tant de millions de vues cumulées sur X années; j’ai tant d’abonnés; tout cela, en augmentation constante; notre notoriété ne cesse de se renforcer; nous progressons; donc, nous devrions obtenir approximativement tel ou tel score » . Les résultats du vote (une déroute) ont prouvé, s’il en était besoin, à quel point cette logique est fallacieuse. Ces leaders ont bien moins d’électeurs que de suiveurs (ou pseudo-suiveurs) sur les réseaux sociaux, ce qui n’étonnera que les naïfs. Il est dingue que ces dirigeants persistent pourtant dans leur manière de présenter les choses.

C’est l’occasion de publier une mise au point.

Réseaux sociaux : la grande illusion d’optique

Il y aurait énormément d’observations à formuler concernant le grand mirage que constituent les réseaux sociaux tels que Youtube, Odysee, X/Twitter ou autres : faux profils; robots; fermes à trolls; temps de visionnage et taux de rétention faibles : par exemple, une vidéo de 30 minutes peut n’être visionnée que pendant 3 minutes … ou 3 secondes, elle est quand même engrangée comme une vue; motivations des internautes; origines géographiques et langue des surfeurs qui se sont retrouvés sur la chaîne et n’en comprennent pas obligatoirement le langage; fait qu’ils y soient ou non arrivés par hasard, en surfant au petit bonheur la chance; vidéos qui se déclenchent automatiquement, dès que l’individu atterrit sur la page, si bien qu’une vue est comptabilisée même si l’individu repart au bout de quelques instants etc etc. A cet égard, nous souhaiterions demander à certains titulaires de chaînes Youtube s’ils sont prêts à nous montrer leurs tableaux de bord afin que nous puissions examiner tous ces facteurs … C’est le réflexe qu’il faut toujours actionner quand quelqu’un clame : j’ai tant d’abonnés Youtube et tant de vues.

Le problème des multi-abonnés

Ajoutons que les abonnés d’un parti A peuvent être également abonnés à la chaîne du parti B, si bien qu’aucun de ces partis ne peut certifier que ces abonnés aient l’intention de voter pour lui ou pour le concurrent, à moins que ce ne soit pour quelqu’un d’autre encore …

Ces invisibles adhérents

Au demeurant, il est significatif que ces formations mettent constamment en avant le nombre de leurs abonnés et de leurs vues sur Youtube, mais restent obstinément silencieuses sur le nombre de leurs adhérents. Or, un parti politique, ce sont des adhérents et des militants, présents sur le terrain, et non pas des suiveurs sur Youtube ou Twitter.

Le réel contre le virtuel

Croire, ou faire croire, que camper sur les réseaux sociaux peut remplacer une présence physique sur le terrain, est une erreur funeste, ou une imposture.

Une comparaison avec le Parti Communiste Français (PCF) et la CGT des années 1950/1960/1970 est éclairante. Peu importe qu’on soit ou non d’accord avec l’idéologie que professaient ces groupements; ce qui nous intéresse ici, c’est un fait objectif qui différencie radicalement leur situation de celle de partis qui, en 2024, mettent constamment en avant leurs vues sur Youtube.

Le PCF et la CGT de l’époque (dont les positions étaient le contraire de ce qu’elles sont aujourd’hui), étaient puissants et obtenaient des scores élevés aux élections politiques ou professionnelles. L’une des raisons en est que ces associations et leurs adeptes étaient actifs sur le terrain. Elles fonctionnaient d’ailleurs en binôme, étant étroitement liées. Le PCF et ses partisans étaient physiquement présents dans les quartiers, dans les cités, la CGT et ses membres l’étaient dans les entreprises, dans les usines, dans les bureaux. Le gars de la CGT était votre collègue de travail, celui du PCF votre voisin de palier. Il n’était pas rare que le même individu soit à la fois encarté au PCF et à la CGT, si bien que la CGT et le PCF avaient leurs représentants et dans les lieux de travail et dans les lieux d’habitation.

La CGT contrôlait les comités d’entreprise, le PCF certaines mairies, certains départements et certains offices de HLM, ce qui leur permettait d’aider concrètement les gens et au travail et dans la cité, entretenant un système clientéliste.

Quand nous étions gamin, il y avait des militants de ces mouvements qui distribuaient leurs tracts (ou leur presse, beaucoup plus lue qu’aujourd’hui) sur les marchés ou dans les boîtes aux lettres. C’était il y a bien longtemps. Cela fait des siècles que nous n’avons pas vu de tractage d’un parti politique dans un espace public, ou que nous n’avons pas trouvé un libelle politique parmi notre courrier. Ce que nous voyons dans la France d’aujourd’hui, ce sont des propagandistes de sectes qui stationnent devant les bouches de métro ou à des endroits très passants (ce qui en dit long sur ce qu’est devenu ce pays).

Si tu ne viens pas à Lagardère …

De tout cela, il découle un élément crucial : le PCF et la CGT allaient vers les gens; c’étaient ces mouvements qui, à travers leurs représentants, effectuaient la démarche d’aller parler aux citoyens/travailleurs, d’aller les trouver, d’aller les rencontrer, d’aller les chercher.

C’est l’inverse aujourd’hui avec les partis audibles uniquement sur les réseaux sociaux : eux ne vont pas voir les gens, ce sont les gens qui doivent enclencher la démarche d’aller vers ces partis, de se connecter à Internet, de se rendre sur Youtube ou Odysee. Et cela change tout.

D’autant qu’en réalité, contrairement à ce que tentent de faire croire beaucoup d’activistes des réseaux sociaux, ces derniers n’attirent qu’une toute petite minorité de Français. Il n’y a qu’un microcosme qui va sur Youtube, sur Internet, pour s’informer. La grande masse de la population se contente de se laisser hypnotiser par la télévision ou de lire soit les gratuits, soit Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien et autres relais de l’oligarchie.

Pendant que telle émission sur Youtube n’est regardée que par quelques poignées d’aficionados, il y en a des millions qui se pâment devant les mensonges de TF1, France 2, Arte, BFM ou CNews.

C’est cela la réalité du rapport de forces. Nous entendons souvent des youtubeurs déclarer « Vous êtes déjà très nombreux au rendez-vous, vous êtes déjà 250 (ou 1 000, ou 84, ou 6 000) à nous regarder. Vous êtes encore 1 200 à nous suivre en direct » . Mais, ces youtubeurs plaisantent : pendant que telle chaîne Youtube réunit 543 pelés et 5 tondus, ou 80 tondus et 33 pelés, TF1, France 3, France Info, BFM, CNews et les autres en groupent 4, 8, 11, 15 millions.

Un trou béant, jamais comblé

Qu’on le veuille ou non, dans la France des années 1950/1960/1970, c’étaient le PCF et la CGT qui disposaient de tout un maillage dans les cités et dans les entreprises, et c’étaient ces formations qui pouvaient organiser la résistance. Or, aujourd’hui, elles ont perdu leur puissance, outre que, pour ne rien gâcher, elles ont totalement tourné leur veste.

La disparition de la CGT et du PCF a laissé un vide, et ce vide n’a jamais été comblé. Dans la France de 2024, il n’existe plus de mouvement de masse, fort, comptant beaucoup de militants et d’adhérents, capable de structurer la lutte. Cela explique bien des batailles perdues, ou même pas menées …

Nous nous retrouvons aujourd’hui avec une situation bloquée : des partis politiques ayant peu d’adhérents et de militants, visibles uniquement ou presque exclusivement sur Internet (et à condition de prendre l’initiative d’aller les y débusquer), introuvables sur le terrain et destinés à le rester puisque, pour y être, il leur faudrait beaucoup de partisans, mais que, pour en gagner, il leur faudrait y être et prendre l’initiative d’aller chercher les gens, ces derniers n’étant que très peu nombreux à s’aventurer sur Internet avec des motivations sérieuses telles que le désir de s’informer … Un cercle vicieux.

Ces partis font ce qu’ils peuvent avec les moyens du bord, sans les subventions (qui sont injustifiées et qui, de toute manière, profitent aux grosses machines), sans la promotion médiatique. Seul un réveil citoyen pourrait briser ce cercle infernal. Mais, n’en déplaise aux optimistes béats, comme viennent de le montrer les élections européennes, et comme l’avaient montré d’autres scrutins, il ne faut pas compter sur un tel réveil.

Guido

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A propos Guido

Sellami est juriste.

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