Le Club des Cinq et le subjonctif perdu Partie 1

Pour illustration

Le salon du livre de jeunesse à Montreuil est l’occasion de s’interroger sur l’évolution de cette littérature.

Depuis quelques années, on parle beaucoup de la baisse dramatique du niveau scolaire. Cela n’empêche pas certains de nier ce phénomène, pourtant évident. Un phénomène qui n’est, d’ailleurs, que l’un des ingrédients de la chute vertigineuse du niveau général d’éducation et de culture, touchant aussi bien les bambins que les adultes jeunes ou plus âgés.

Il y aurait mille manières de prouver cette dégringolade (1). Ici, nous nous concentrerons sur l’imparfait et le plus-que-parfait du subjonctif. Alors qu’en 2023, indéniablement, la plupart des gens ne maîtrisent même pas l’indicatif présent, peut-on démontrer que, naguère, des gamins étaient familiarisés avec des temps passés du subjonctif ?

Pour le savoir, nous examinerons quatre romans pour la jeunesse, appartenant à une série plus vaste, l’une des plus célèbres, Le Club des Cinq, d’Enid Blyton.

Rappelons brièvement qu’il s’agit d’histoires dans lesquelles quatre enfants (deux filles et deux garçons), avec le chien Dagobert, sont mêlés à des aventures pleines d’énigmes et de mystères.

Nos quatre romans sont publiés dans la Nouvelle bibliothèque rose.

On peut estimer qu’ils sont destinés à des lecteurs de 6 à 9 ans (2).

Il s’agit des œuvres suivantes :

Le Club des Cinq, copyright 1955, dépôt légal 3ème trimestre 1962. Par la suite, nous l’appellerons C1.

Le Club des Cinq contre-attaque, copyright 1955, dépôt légal 1er trimestre 1962. Par la suite, nous l’appellerons C2.

Le Club des Cinq en vacances, copyright 1956, dépôt légal 1er trimestre 1963. Par la suite, nous l’appellerons C3.

Enlèvement au Club des Cinq, copyright 1961, dépôt légal 3ème trimestre 1962. Par la suite, nous l’appellerons C4.

193 subjonctifs de temps passés pour 4 romans

Voici maintenant le nombre de verbes à l’imparfait et au plus-que-parfait du subjonctif dans chacun de ces ouvrages.

Le Club des Cinq en vacances :

subjonctif imparfait : 57

subjonctif plus-que-parfait : 35

Le Club des Cinq :

subjonctif imparfait : 35

subjonctif plus-que-parfait : 19

Le Club des Cinq contre-attaque :

subjonctif imparfait : 18

subjonctif plus-que-parfait : 5

Enlèvement au Club des Cinq :

subjonctif imparfait : 16

subjonctif plus-que-parfait : 8.

Cela fait 126 verbes à l’imparfait du subjonctif, et 67 au plus-que-parfait du subjonctif. Soit un total de 193, pour une moyenne approximative de 48 par opus.

Verbes du premier groupe

Voici maintenant quelques exemples de verbes du premier groupe à l’imparfait du subjonctif :

« (…) il fallait encore attendre que le train entrât en gare » (C1, chapitre II, Tous réunis !).

« (…) en admettant même qu’il souhaitât l’offrir à Claude (…) les enfants, réunis dans la chambre des garçons, attendaient qu’on les appelât (…) » (C1, chapitre VII, Le grimoire).

« Claude admirait son père, mais regrettait qu’il ne partageât pas leurs jeux (…) qu’il ne pratiquât ni le tennis, ni la natation (…) » (C4, chapitre I, A la « Villa des Mouettes »).

Citons quelques exemples de phrases avec un verbe du premier groupe accompagné du « ne » explétif, un « ne » que, de nos jours, presque plus personne n’utilise, y compris parmi les adultes prétendument éduqués :

« Cependant, personne ne se souciait de faire appel à M. Dorsel, de crainte qu’il ne gardât le précieux carré de toile » (C1, chapitre V, Une promenade désagréable).

« François redoutait que la fillette ne refusât ce cadeau » (C1, chapitre VIII, Le jour de Noël).

« (…) de peur qu’il ne signalât aussitôt sa conduite à son père » (C1, chapitre IX, A la ferme de Kernach).

Pour conclure sur les verbes du premier groupe, notons au passage ce présent du subjonctif :

« Il faut un événement d’une exceptionnelle importance pour que nous oubliions le déjeuner (…) » (C4, chapitre XV, Une découverte intéressante). A coup sûr, aujourd’hui, quasiment tout le monde écrirait « oublions » , en oubliant un i, comme si c’était un indicatif présent …

Verbes en « ir » ou « ire »

Voyons à présent quelques verbes en « ir » ou « ire » à l’imparfait du subjonctif :

« Elle ne comprenait pas qu’il accueillît de la sorte un autre chien (…) » (C4, chapitre VI, Chouquette).

« Chouquette fut très désappointée qu’on lui interdît de suivre Dagobert » (C4, chapitre XIX, Un plan audacieux).

« (…) peu s’en fallut qu’il n’atterrît sur François » (C2, chapitre XV, Qui est dans l’île ?).

Une phrase qui mérite une mention à part :

« (…) ils ne découvrirent pas l’entrée supérieure de la grotte bien qu’ils tinssent conseil à deux pas d’elle » (C2, chapitre XV, Qui est dans l’île ?).

Si l’on faisait lire cette phrase à des élèves d’aujourd’hui, ils se demanderaient probablement ce que ce « tinssent » peut bien signifier et ils ne comprendraient même pas qu’il s’agit du verbe Tenir.

Mais, si l’on demandait à des adultes de conjuguer Tenir à l’imparfait du subjonctif, presque aucun n’en serait capable.

Signalons au passage un imparfait du subjonctif pour un verbe en « dre », « atteindre » , que peu de gens, aujourd’hui, sauraient ainsi conjuguer :

« Une bonne demi-heure devait encore s’écouler avant que le train n’atteignît la petite gare (…) » (C1, chapitre premier, Les vacances).

Verbes au plus-que-parfait du subjonctif

Maintenant, quelques exemples de verbes mis au plus-que-parfait du subjonctif :

« Annie attendit que Claude eût embrassé monsieur Dorsel (…) » (C1, chapitre premier, Les vacances).

« Bien que les chiens de garde n’eussent pas aboyé (…) » (C1, chapitre III, M. Rolland).

« Irritée à la pensée qu’il eût pu être seulement question de laisser Dagobert (…) » (C1, chapitre V, Une promenade désagréable).

« on devinait que c’eût été pour lui un vrai soulagement que de pouvoir gifler François » (C3, chapitre XI, Les inquiétudes de Claude). On notera dans cette dernière phrase le « soulagement que de pouvoir », qui serait considéré aujourd’hui comme littéraire, recherché, voire précieux, si ce n’est pédant, et cela dans un livre de la Nouvelle bibliothèque rose. De nos jours, même des écrivains (ou prétendus tels …) omettraient ce « que » et écriraient tout simplement « soulagement de pouvoir » …

A noter aussi des phrases cumulant plus-que-parfait et imparfait du subjonctif :

« (…) que n’eût-elle pas donné pour que cette terrible journée fût bientôt terminée » (C1, chapitre X, Une mauvaise surprise).

« Pas un instant, il n’imagina que ses machinations eussent échoué et que lui-même pût se trouver démasqué » (C1, chapitre XVII, Le Club des Cinq).

« Il craignait en effet que la fillette ne fût trop bavarde. N’y avait-il pas de grandes chances pour que M. Lenoir fût à l’origine de tout ce qui s’était passé ? Il eût donc été ridicule de lui révéler ce qu’on savait (…) » (C3, chapitre XVI, Le lendemain).

Etre ou ne pas être

Citons maintenant quelques cas dans lesquels le verbe « être » est conjugué à l’imparfait du subjonctif :

« Elle ne pensait plus qu’à une chose : chasser l’intrus, ou les intrus, quels qu’ils fussent » (C4, chapitre XI, Dans l’île de Kernach).

« Il redoutait que ce ne fût pas Claude, qu’il s’agît là d’un autre prisonnier (…) » (C4, chapitre XX, Une nuit mouvementée).

En définitive, tous les exemples que nous avons cités, seraient aujourd’hui considérés comme relevant d’un style recherché, voire précieux ou pédant. Autrement dit, le langage d’ouvrages de La Nouvelle bibliothèque rose publiés au début des années 1960, serait aujourd’hui qualifié de soutenu, ou de littéraire.

Beaucoup de romans actuels pour les grandes personnes, ne sont pas si bien écrits. C’est dire que des adultes de 2023 ingurgitent de la prose qui n’a pas le niveau de celle que, dans les années 1960, l’on offrait à des gamins de six à neuf ans !

Ainsi, il y a encore soixante ans, de tout jeunes enfants étaient familiarisés avec l’imparfait et le plus-que-parfait du subjonctif, sachant, au demeurant, que Le Club des Cinq est un classique de la littérature pour la jeunesse, l’une des séries les plus connues et les plus lues.

Mais, qu’en est-il aujourd’hui ?

Il faut savoir que ces histoires ont fait l’objet de réécritures, de nouvelles traductions (3).

Dans la deuxième partie de notre étude, nous nous demanderons donc si l’imparfait et le

plus-que-parfait du subjonctif sont présents dans des éditions plus récentes du Club des Cinq.

(1) Nous pourrions le faire sous différents angles : richesse, ou pauvreté, du vocabulaire; longueur des phrases; comparaison entre des livres pour grandes personnes et des ouvrages destinés à la jeunesse etc etc.

(2) A noter que, dans nos éditions, les noms des personnes qui ont assuré les traductions, ne sont pas mentionnés.

(3) Comme d’autres œuvres, Le Club des Cinq est victime de la baisse du niveau d’éducation et de culture, mais aussi – et cela va ensemble – du wokisme et du LGBTisme. On a notamment reproché au Club des Cinq d’être … xénophobe et homophobe ! Comme tout le champ sociétal, la littérature jeunesse fait l’objet d’une vaste offensive du transgenrisme, de l’homosexualisme et autres folies visant à tout détruire. C’est aussi pour cela qu’il vaut mieux se procurer d’anciennes éditions, datant de plusieurs décennies, épargnées par les poisons précités. On peut en trouver dans des vide-greniers, dans des librairies, sur ebay. Il est judicieux aussi d’acquérir des ouvrages plus anciens, par exemple du dix-neuvième siècle.

SELLAMI

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Guido

Guido est juriste.

A propos Guido

Guido est juriste.

13 Commentaires

  1. Je trouve ça sublime et désolant, un tel abandon. De facto, je convoque à la barre monsieur Alphonse Allais qui, d’un point strictement grammatical, fait pencher la balance du côté de l’excellence. Merci pour l’opportunité que vous nous offrez :

    Complainte amoureuse

    Oui, dès l’instant que je vous vis,
    Beauté féroce, vous me plûtes ;
    De l’amour qu’en vos yeux je pris,
    Sur-le-champ vous vous aperçûtes ;
    Mais de quel air froid vous reçûtes
    Tous les soins que pour vous je pris !
    Combien de soupirs je rendis !
    De quelle cruauté vous fûtes !
    Et quel profond dédain vous eûtes
    Pour les vœux que je vous offris !
    En vain je priai, je gémis :
    Dans votre dureté vous sûtes
    Mépriser tout ce que je fis.
    Même un jour je vous écrivis
    Un billet tendre que vous lûtes,
    Et je ne sais comment vous pûtes
    De sang-froid voir ce que j’y mis.
    Ah! fallait-il que je vous visse,
    Fallait-il que vous me plussiez,
    Qu’ingénument je vous le disse,
    Qu’avec orgueil vous vous tussiez !
    Fallait-il que je vous aimasse,
    Que vous me désespérassiez,
    Et qu’en vain je m’opiniâtrasse,
    Et que je vous idolâtrasse
    Pour que vous m’assassinassiez !

    Alphonse Allais (1854-1905)

    • Magnifique !! certains vont aller voir la signification des verbes, ça a une autre dimension que les expressions wesh-wesh dont certains sont friants

      • LOL c’est vrai que mon logiciel de français est composé de 200 mots..
        Comme si je n’utilisais pas un vocabulaire correct en dehors de quelques termes caricaturaux pour appuyer la débilité de certains à nier la réalité !

        Je devrais les nommer comment ? “Chance pour la France”,” les bébés innocents “? Wesh wesh vu comment ils vous traitent et comment ils ont la détestation de la France, leur va très bien.

        Je ne vois aucune raisons de les respecter, je ne suis pas Paolo moi…

        PS : Je connais tout les termes utilisés dans le texte…

        Akasha.

        • Tu te sens visée ? Quand on sait et que l’on utilise pas, on a pas grand chose à dire pour se justifier. Tu penses que nous sommes inconscients ? Une racaille restera une racaille et sera nommée en tant que telle, il est hors de question d’adopter son sous-langage clanique. La destruction d’un pays passe par la suppression de tout ce qui fait de ce pays, une société, le langage en fait parti intégrante.

          • Lol le “tu te sens visée” non je suis attardée lol

            Je sais ma puce, c’est pour ça que je m’exprime en bon français et que je continue de l’améliorer de jour en jour, surtout mon orthographe ^^

            Il n’y a rien de mal d’utiliser avec parcimonie des termes “enjoliveurs”, même les meilleurs écrivains le font et ça témoigne d’une certaine créativité et intelligence et ce n’est pas moi qui le dit !

            Et pratiquer l’humour ou l’ironie, pareil, cela témoigne d’un esprit vif et créatif, encore une fois ce n’est pas de moi, mais des meilleurs intellectuels français. N’en déplaisent aux esprits chagrins…

            Akasha.

  2. ne serait-ce pas à nous de parler correctement le français et de le promouvoir au quotidien ? nous laissons faire par facilité … Même ici, si on compte le nombre de fautes d’orthographes ou de grammaire que nous faisons, nous ne pouvons pas dire que nous ne participons pas à la baisse général du niveau …

    Et si nous faisions plus attention à ce que nous écrivons, prendre le temps de réfléchir à la tournure de phrase et à l’emploi des justes mots ?

    Quand on écoute les gens de notre époque, notamment la jeunesse, ils utilisent des mots qui perdent leur sens, et utilisent des expressions avec superlatifs qui finalement leur fait également perdre leur sens et leur intensité.

    • Et cette jeunesse, incapable de structurer une idée ou pensée par les mots adéquats, bascule dans la violence pour exister. C’est tout sauf rassurant, après l’avoir dit et redit sur tous les tons, on ne peut que faire le triste constat. Un enfant ça s’éduque et la responsabilité des parents est primordiale.

  3. Bonjour à tous, merci pour cet article qui m’a fait du bien et pour le poème lediazechttps://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_rose.gif

    Il paraît difficile de se mettre à utiliser le subjonctif. Je ne suis pas de la génération du Club des Cinq et l’école ne m’a pas enseigné ce mode https://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_cry.gif
    J’espère voir bientôt la partie 2.

    • Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Etudie le bescherel, à raison d’un verbe par semaine(tous les temps). Et pour corser le tout, utilise les temps peu usités dans ton quotidien…. Ca devrait être marrant https://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_wink.gif
      Ado, on m’a fait étudier le bescherel par coeur. Je détestais mais aujourd’hui, je suis ravie.

      • C’est curieux : le Bescherelle, je n’ai jamais connu, seul existait pour moi le Bled, avec sa couverture bleu clair avec des impressions en rouge. Mais avec ça nous étions parés. De ce fait les temps “exotiques” étaient utilisés de façon naturelle. En y réfléchissant, pour les plus jeunes aujourd’hui certains textes doivent paraître bizarres. Y compris sans doute du début du XXe siècle, ou même plus récents. Et quand je dis textes, j’y comprends des lectures pour adolescents. Il eût mieux valu que le Père Ducros se décarcassât pour pimenter davantage ses épices. Foi d’animal.

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