Hydrogène France-Espagne : la crainte d’un «gazoduc déguisé»

Source REPORTERRE

Pour illustration/Image par Roman de Pixabay 

Le projet de pipeline à hydrogène entre Barcelone et Marseille doit être dévoilé le 9 décembre. Présenté comme un progrès dans une politique européenne ambitieuse, il est aussi soupçonné d’être un gazoduc déguisé.

Madrid (Espagne), correspondance

Lèveront-ils les doutes et les inquiétudes ? Le président français Emmanuel Macron doit rencontrer ses homologues espagnol et portugais, Pedro Sánchez et António Costa, vendredi 9 décembre à Alicante, en Espagne, pour officialiser leurs engagements communs dans un projet de pipeline sous-marin. Celui-ci doit transporter de l’hydrogène entre Barcelone et Marseille d’ici 2030. Signé le 20 octobre dernier, l’accord de principe ébauchait à peine les contours du plus gros projet de coopération européenne en la matière à ce jour. Paris et Madrid promettent un plan précis, indiquant le tracé envisagé, la date de mise en service et le coût anticipé.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, doit également assister à la réunion, durant laquelle les trois dirigeants doivent entériner leur souhait de solliciter la déclaration de projet d’intérêt commun pour l’Union européenne (UE).

L’« hydrogénoduc » doit relier la péninsule Ibérique à la France dans un « corridor d’énergie verte », qui permettrait la circulation d’hydrogène entre le Portugal et l’Hexagone en passant par l’Espagne. Les deux pays du sud souhaitent devenir exportateurs d’hydrogène, et espèrent avoir accès au réseau européen à travers la France.

Ruée vers l’hydrogène

Née sous le nom de BarMar, l’initiative a été rebaptisée H2Med. L’Élysée et la Moncloa la présentent comme un élément de la politique générale de l’UE en matière d’hydrogène. Ce puissant combustible gazeux, qui peut être produit à partir d’eau et d’électricité, ne rejette pas de CO2 quand il est brûlé, mais il est très gourmand en électricité. Il est considéré comme une solution prometteuse face aux nécessités de décarboner notre économie et s’émanciper de notre dépendance énergétique aux importations de gaz naturel [1].

L’enjeu est aussi financier. S’il est reconnu comme un projet d’intérêt commun, l’Union peut financer jusqu’à 50 % de ce chantier. Et le gouvernement espagnol ne cache pas son intention d’obtenir l’aide la plus élevée possible.

Si elle est prête à sortir le portefeuille, c’est que l’UE vise haut. Sa stratégie hydrogène compte faire du H2 un « pilier d’un système énergétique neutre d’ici 2050 ». En mai dernier, elle s’est fixé l’objectif de 20 millions de tonnes consommées chaque année d’ici 2030, dont 10 millions produites sur place.

L’Espagne, la France et l’Allemagne se montrent tout aussi ambitieuses. Notre pays compte fabriquer massivement grâce à l’électricité de sa filière nucléaire, dont Emmanuel Macron a annoncé l’an dernier qu’il relancerait le développement. L’Espagne, elle, est décidée à une puissante industrie des énergies vertes, dont l’hydrogène serait un dérivé. L’Allemagne, de son côté, considère que sa production ne pourra combler les énormes besoins de son industrie, et montre un fort intérêt pour les éventuelles futures exportations de ses voisins.

Le gaz fossile sera-t-il complètement exclu ?

Mais le H2Med soulève aussi des inquiétudes. « Un gazoduc déguisé », s’interroge Ana Maria Jaller-Makarewicz, spécialiste de l’Institut d’analyse de l’économie et de la finance de l’énergie. L’Espagne et le Portugal aimeraient exporter plus de gaz vers le reste de l’Europe. Et l’Allemagne craint d’en manquer. Depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, les trois pays font pression sur la France pour obtenir la construction en urgence d’un gazoduc transpyrénéen, le MidCat. Opposé au projet, Emmanuel Macron a proposé la construction du BarMar, le 20 octobre dernier, pour mettre fin au bras de fer. L’accord de principe publié ce jour-là mentionne un pipeline « adapté au transport […] d’une proportion limitée de gaz naturel ».

Paris et Madrid assurent que, pour être reconnue d’utilité commune par l’UE, l’infrastructure doit être dédiée à l’hydrogène. De quoi fermer complètement la porte au « blending », le mélange de H2 à du gaz naturel ? Rien n’est moins sûr. Le mix est pourtant presque aussi polluant que le gaz naturel seul.

« Bien qu’il soit certain que nous aurons besoin de l’hydrogène propre [2] pour accélérer la transition, nous sommes à l’aube du développement [de ce produit]. Les lieux où surgiront une demande et les quantités demandées restent hautement incertaines », souligne pour sa part David Cebon, membre de la Hydrogene Sciences Coalition.

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4 Commentaires

  1. Le Bar(celone)Mar(seille) se substitue au MidCat(alogne) tant par son nom que par le tracé mais pas par son objectif. La question qui est encore occultée est celle d’un point de départ en Algérie. En fait d’H2, ça sera plutôt du gaz algérien. Pour faire joli on parle d’H2 ou de solution mixte….
    Si l’objectif était exclusivement celui de l’H2, le tracé serait plutôt côté Atlantique pour un accès au Portugal. Les sources d’H2 vert pourraient être fournies par l’agrivoltaïsme et un mode nouveau de formatage de l’H2O destinée à une électrolyse non plus à rendements négatifs mais en mode sur-unitaire. Le côté méditerranéen pourrait alors lui aussi paraître pertinent avec les 35 000 hectares de serres d’Alméria reconvertibles en, serres équipées de trackers PV en 2 ou 3D.

  2. Si quelqu’un pouvait m’expliquer, quel est l’intérêt de transporter un gaz facilement fabricable localement, partout où une source d’énergie électrique et d’eau existent ?

    …Tout en sachant que ce gaz est difficilement transportable/stockable, pour cause de porosité des matériaux constituants les enveloppes(pipelines et réservoirs).

    – En fait, après la fumisterie de l’éolien collectif version gros industriel, voilà venu le nouveau prétexte écologique à tous les abus et détournement de fond public et autres magouilles politichiennes.
    ..Pour notre bien et pour sauver la planète, bien sûr.https://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_wink.gif

    • @engel
      Je partage ton analyse à ceci près, c’est que l’énergie verte qui pour être modulable peut profiter de l’option H2, ne se déplace pas sur un claquement de doigts. L’idée étant de transformer avec zéro perte si possible ( on n’en est pas encore là mais JM MOREAU a mis au point un mode de formatage de l’H2O lui permettant d’obtenir un effet sur-unitaire lors de l’électrolyse) du solaire en H2. Il peut être stocké sous forme solide sous forme nitrure de bore => Les chercheurs de l’université de Deakin ont découvert une méthode mécanochimique ne créant aucun déchet et beaucoup plus économe en énergie dans l’exploitation de l’hydrogène. Il s’agit de déclencher des réactions en utilisant l’action mécanique, sans avoir recours à de la chaleur ou à la lumière, toutes deux gourmandes en ressources.

      Concrètement, la solution gazeuse, qui contient de l’hydrogène (ainsi que d’autres éléments), est introduite dans un cylindre contenant des billes en acier et du nitrure de bore. Ce dernier est bien connu pour ses capacités d’absorption. Ensuite, la rotation de la chambre cylindrique, définie selon une intensité et une fréquence bien spécifiques, effectue le travail. Les billes d’acier en mouvement écrasent la poudre de nitrure de bore, qui va à son tour piéger la molécule H. La poudre va ainsi contenir l’hydrogène tel quel, sous forme solide.

      Dès lors, ce dernier peut être transporté et stocké facilement, en toute sécurité. Ajoutons que le nitrure de bore est un produit chimique de niveau 0, sans danger et disponible en grande quantité.

      Enfin, ce nouveau procédé ne nécessite que 10 % de l’énergie mobilisée actuellement pour extraire l’hydrogène des gaz fossiles.

      Ce processus mécanique a donc un potentiel certain pour permettre à ce dernier de se généraliser en tant que substitut aux énergies fossiles. De fait, ces recherches laissent entrevoir des gains économiques et environnementaux substantiels pour l’industrie de demain !

      H2-poudre => Transportable sans dangers et modulable.

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