La Grèce voudra-t-elle aider l’Ukraine au prix de sa propre vulnérabilité face à la Turquie?

Source Observateur-Continental

Plusieurs sources indiquent que les États-Unis insistent sur la remise à l’Ukraine de systèmes antiaériens russes S-300, alors que des négociations seraient en cours avec la Grèce pour remettre cet armement au régime de Kiev. 

Si cela se produisait, cela ne serait pas sans précédent. Au printemps, l’Ukraine a reçu des S-300 depuis la Slovaque. Cette dernière n’en a pas vraiment besoin étant entourée de tous les côtés par des partenaires de l’Otan. 

Mais l’histoire avec la Grèce est complètement différente. La sécurité de ce pays est directement menacée par la Turquie voisine revendiquant plusieurs îles contrôlées par Athènes et donc des eaux territoriales en mer Égée. Ces deux pays se sont retrouvés plusieurs fois au seuil d’hostilités. 

En ce sens, d’après le média grec The Banking News, une éventuelle remise de S-300 à l’Ukraine provoquerait des « changements radicaux dans la structure de la défense aérienne des forces grecques, ce qui représente un danger critique sur fond de menaces de la Turquie et d’une profonde intégration de drones dans le concept des activités offensives de l’armée turque ». 

Mais alors pourquoi les médias grecs parlent du transfert de S-300 pratiquement comme d’un fait accompli? Selon eux, les Grecs n’ont pas d’autre choix à cause de la solidarité européenne, de la pression américaine et de la spécificité du gouvernement actuel à Athènes. 

Dans le cadre des efforts européens pour soutenir Kiev, les Grecs ont déjà livré des armes à l’Ukraine, notamment des véhicules de combat d’infanterie BMP-1 modernisés de production soviétique. De plus, le gouvernement grec participera au programme européen de formation des soldats ukrainiens, en mettant à disposition pour cela au moins trois camps militaires. 

Mais cela ne suffit pas à l’Ukraine. En octobre 2022, lors d’une visite du ministre grec des Affaires étrangères à Kiev, son homologue ukrainien Dmytro Kouleba a remercié Athènes « pour l’armement fourni par la Grèce à l’Ukraine pour défendre son intégrité territoriale ». Les Ukrainiens ont encore demandé aux Grecs de livrer à Kiev des systèmes antiaériens S-300 russes des forces armées grecques. 

Certes, les deux divisions en service en Grèce ne suffisent pas pour défendre l’espace aérien ukrainien. Mais cela permettrait de protéger plusieurs sites clés. 

La question relative à la fourniture de S-300 a été également évoquée lors d’une visite, début novembre, en Ukraine de la présidente grecque Ekaterini Sakellaropoulou et du ministre de la Défense Nikos Panayotopoulos. Les Ukrainiens affirmaient qu’au final ces systèmes pourraient devenir un poids mort pour les Grecs, car il faut les entretenir en permanence. Et ce, par le vendeur, c’est-à-dire la Russie. 

La modernisation effectuée en 2018-2019 par des spécialistes russes, selon certaines sources turques, a fait évoluer les S-300 grecs pratiquement jusqu’au niveau de S-400. Mais Athènes sait qu’à terme la maintenance sera impossible à cause des sanctions, alors que les armements turcs (y compris de production russe) seront modernisés. Et ainsi la supériorité militaire d’Ankara sur Athènes continuera de grandir. 

Cependant, la présidente et le chef de la défense de la Grèce avaient tout de même refusé à l’époque à l’Ukraine. Et ce, pour deux raisons. 

Premièrement, les nuances juridiques considérables ayant des conséquences politiques et militaires. Dans le cadre des contrats signés avec Moscou, Athènes n’a pas le droit de transférer des armements modernes achetés à la Russie sans l’accord des autorités russes. Et il ne s’agit pas seulement d’une éventuelle plainte de Moscou, mais également d’un précédent dangereux – d’autres fournisseurs d’armes prendront en compte du fait que la Grèce ne tient pas ses engagements. 

Deuxièmement, la situation politico-militaire. Certes, à terme (en cas de maintien des sanctions contre l’industrie de l’armement russe et le système financier russe) cet armement pourrait devenir obsolète, mais en ce moment même c’est lui de facto qui protège le pays contre la Turquie. C’est pourquoi Athènes ne voudrait pas remettre des S-300 à Kiev sans une substitution efficace. 

Et c’est là que les États-Unis sont intervenus dans les négociations. Ils ont proposé aux Grecs des armes occidentales alternatives. Selon des rumeurs, il s’agirait d’Aster français ou même de Patriot américains. 

Certes, il faut encore fabriquer et livrer ces systèmes français ou américains. Mais il est indiqué aux Grecs qu’ils n’auront pas d’autres moyens de remplacer les armes russes par des modèles occidentaux. 

Le contournement de la clause juridique (interdisant la réexportation d’armes russes sans l’aval de Moscou) nécessite une volonté politique des autorités grecques. Mais cela ne pose aucun problème aux États-Unis. 

Le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis est le politicien grec le plus antirusse et pro-américain des 30 dernières années. Il est étroitement lié à la communauté grecque aux États-Unis, et le renforcement des liens avec les États-Unis et le soutien à l’Ukraine sont les fondements de sa politique. Il considère les Américains et les Français comme les principaux garants de la protection de la Grèce. 

Et d’après le chef du gouvernement grec, ces garants ne prêteront pas attention à la violation par la Grèce de ses engagements contractuelles. 

Mais il reste un point militaro-technique primordial. Les systèmes antiaériens modernes sont très complexes. Leur maîtrise demande des années d’entraînement. Même si demain la Grèce recevait des Patriot américains, beaucoup de temps s’écoulerait jusqu’à leur capacité opérationnelle réelle. Et pendant toute cette période la Grèce resterait de facto sans défense. Avant tout face à l’aviation grecque. La Grèce voudra-t-elle aider l’Ukraine au prix de sa propre vulnérabilité face à la Turquie? Nous connaîtrons très bientôt la réponse à cette question.

Alexandre Lemoine

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2 Commentaires

  1. que la Gréce aide déja ses retraités laissés pour compte depuis les crises successives…………….!!!

  2. La plus grosse menace pour les grecs c’est bien l’aviation turque. Même si suite au putsch déjoué grâce à la papatte de Moscou, le régime turc actuel a mis un quota non négligeable de pilotes à l’ombre, il n’en demeure pas moins vrai que la force aérienne turque est sur le papier double à celle de la France. La défausser en S300 est un non-sens manifeste. Pire, c’est offrir à la Turquie une opportunité d’attaque contre un autre membre de l’OTAN. Vicieux comme sont les stratèges US et compte tenu que toute cette opération n’a d’autre visée que l’anéantissement pur et simple de l’Europe toute entière, c’est presque à croire qu’il s’agisse là d’un gros ZEPO, un big piège.

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