La Commune de Paris fut la matrice d’une écologie révolutionnaire

Source Reporterre

Louise Michel/Flickr/Marit et Toomas Hinnosaar

Il y a 150 ans s’achevait le dernier jour de la Commune de Paris. On a souvent cantonné cet épisode révolutionnaire à une expérience urbaine et ouvrière. Pourtant, Louise Michel, Élisée Reclus et les autres communards avaient une «appréhension visionnaire de la nature anti-écologique du capitalisme».

Le philosophe Walter Benjamin disait qu’il est des moments dans l’histoire où un événement ou un combat particuliers entrent avec force dans «la figurabilité du présent» [1]. Il semblerait que cela soit le cas aujourd’hui avec la Commune de Paris. Son héritage a traversé le siècle et malgré son intense répression, l’utopie qu’elle portait en germe est toujours vivante. Sa référence nous hante et nous habite. Cet épisode révolutionnaire a beau s’être épanoui seulement 72 jours — de mars à mai 1871 — 150 ans plus tard, il résonne encore.

En 2016, au cœur du mouvement Nuit debout, la place de la République a ainsi été rebaptisée, le temps de quelques nuits incandescentes, «place de la Commune». En 2018, certains Gilets jaunes y faisaient directement écho, en organisant à Commercy, dans la Meuse, les rencontres de la «Commune des communes»À Notre-Dame-des-Landes, aussi, les zadistes se sont réapproprié son imaginaire, celui de territoires libérés où les habitants suspendent l’action du gouvernement et les contraintes économiques. Lors de la COP21, des convois de cyclistes venus de la Zad avaient envahi symboliquement le parterre du château de Versailles. «En 1871, les Versaillais avaient écrasé la Commune de Paris. Les Zad sont aujourd’hui comme autant de nouvelles communes libres», affirmaient-ils.

Graffiti à l’occasion des 150 ans de la Commune, à Paris.

Le passé ressurgit de manière éruptive. Il s’écrit sur les murs. Il se scande en manifestation et se crie à la face du pouvoir. Au gré des cortèges, ces dernières années, de nombreux tags lui ont rendu hommage : «Vive la Commune!»«Moins de Blanquer, plus de Blanqui»«1871 raisons de niquer Macron». La Commune est une arme. C’est une puissance d’évocation, un mythe d’espoir là où il vient à manquer. Elle offre un horizon émancipateur, à tous celles et ceux qui ont hâte, comme l’écrivait la communarde Louise Michel, «d’échapper au vieux monde».

«Le monde des communards nous est en réalité bien plus proche que celui de nos parents»

À l’heure du capitalisme néolibéral, son regain d’intérêt n’a rien d’étonnant. Pour l’historienne Kristin Ross, autrice du livre L’imaginaire de la Commune (éd. La Fabrique, 2015), la détérioration du marché du travail et l’accroissement des inégalités font «que le monde des communards nous est en réalité bien plus proche que celui de nos parents»«Il est normal que ceux qui veulent expérimenter des manières de vivre différemment, dans une économie capitaliste ravagée par la crise, puissent trouver intéressantes les discussions qui occupaient la Commune», écrit-elle.

Ces réflexions stimulent aussi la recherche. Des dizaines de livres sont sortis à l’occasion de son 150e anniversaire. Une bibliographie établie en 2006 par Robert Le Quillec évaluait à cinq mille le nombre de publications qui lui étaient consacrées. La Commune est scrutée de toute part, sous tous les angles : son rapport aux femmes, à la démocratie, au travail, à l’art, au pouvoir, etc.

Il faut dire qu’à l’époque, en 72 jours, la vie avait entièrement basculé. L’historien Henri Lefebvre qualifie l’événement de «révolution totale». L’école laïque, gratuite et obligatoire fut instaurée, tout comme la séparation de l’Église et de l’État, la liberté d’association, la suspension des loyers ou le droit au travail pour les femmes. La population s’était autoreprésentée de manière démocratique et avait tenté de se réapproprier les moyens de production, en renversant les règles de propriété et de commerce.

Des milliers de pages ont été écrites sur le sujet mais étrangement un enjeu essentiel a été évacué. Très peu de chercheurs se sont intéressés au rapport à la nature des communards. Dans l’historiographie dominante ou dans le courant marxiste-léniniste, le sujet a pu sembler anecdotique, voire anachronique.

«Il est difficile de trouver ne serait-ce qu’une allusion au rôle joué par l’expérience et la culture de la Commune dans le développement de cette sensibilité», reconnaît Kristin Ross. On a souvent cantonné la Commune à une expérience urbaine et ouvrière où la question écologique était absente. On trouve, en effet, très peu de traces de ces questionnements dans les archives ou les comptes rendus des Assemblées générales. En guerre, dans une capitale meurtrie et affamée, pris dans l’étau entre d’une part les Prussiens et de l’autre l’armée de Thiers, on imagine bien que les communards avaient d’autres urgences à traiter et qu’ils n’ont pas eu le temps de disserter sur leur lien à la nature.

Pour autant, penser que les communards étaient hermétiques à cette question serait faire fausse route. La Commune n’a rien d’un caprice parisien ou d’une révolution hors-sol. Des récents travaux, dont celui de Kristin Ross, ont montré les passerelles et les solidarités tissées entre la Commune et certains précurseurs de l’écologie comme William Morris ou Pierre Kropotkine. Cette dernière a nourri leur imaginaire à l’aube de l’ère productiviste. Ainsi, on retrouve dans les mots d’ordre de la Commune une attention à l’autosuffisance locale, une réflexion sur des unités de production plus petites ou la propriété collective des terres agricoles. Des enjeux loin d’être secondaires pour l’écologie politique.

«L’homme vraiment civilisé doit comprendre que son intérêt propre se confond avec celui de la nature elle-même»

En avril 1871, plusieurs communards, comme Benoît Malon ou la romancière féministe André Léo, avaient aussi tenté de renforcer leur lien avec la paysannerie. Dans un célèbre manifeste, imprimé à 100 000 exemplaires (un exploit à l’époque), ils interpellaient le peuple des campagnes : «Frère on te trompe, nos intérêts sont les mêmes». Ils réclamaient «la terre à ceux qui la travaillent» et dénonçaient la destruction des biens communs par la bourgeoisie, la privatisation des forêts, des bois ou des champs.

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