Russie, Arménie et Azerbaïdjan signent un accord mettant fin au conflit du Haut-Karabakh – Conditions et conséquences

Accord qui on l’espère, sera respecté par les parties. Partagez ! Volti

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Christelle Néant pour Donbass-Insider

Photo : Ministère russe de la Défense

Quelques heures après qu’un hélicoptère de l’armée russe ait été abattu par l’Azerbaïdjan dans l’espace aérien de l’Arménie, la Russie et les deux parties au conflit du Haut-Karabakh ont signé une déclaration commune mettant fin aux hostilités. Des casques bleus russes sont en train d’être envoyés dans le Haut-Karabakh afin d’y assurer la sécurité, pendant qu’en Arménie, la signature de cette déclaration commune secoue politiquement le pays.

Contenu de l’accord mettant fin au conflit dans le Haut-Karabakh

Si l’accord a été conclu seulement après l’incident qui a coûté la vie à deux membres de l’équipage de l’hélicoptère russe abattu, la question de l’envoi de casques bleus dans le Haut-Karabakh était dans les tiroirs depuis plusieurs semaines, et des discussions étaient déjà en cours à ce sujet, sans parvenir à un résultat concret.

Il n’est donc pas à exclure que l’incident du 9 novembre au soir, couplé à la conquête de Chouchi par l’Azerbaïdjan après des semaines de progression de l’armée azerbaïdjanaise, aient changé la donne et obligé les deux parties au conflit à s’asseoir à la table des négociations sous l’égide de la Russie. L’Arménie pour ne pas tout perdre, et l’Azerbaïdjan pour se faire pardonner l’hélicoptère russe abattu (en plus du fait de punir les responsables, comme l’a promis Aliyev).

Voici les points contenus dans l’accord signé hier par Vladimir Poutine, Nikol Pachinian et Ilham Aliyev.

« Nous, Président de la République d’Azerbaïdjan I. G. Aliyev, Premier ministre de la République d’Arménie N. V. Pachinian et Président de la fédération de Russie V. V. Poutine, avons déclaré ce qui suit:

1. Un cessez-le-feu complet et l’arrêt de toutes les hostilités dans la zone de conflit du Haut-Karabakh sont déclarés à partir de 00:00 heure de Moscou le 10 novembre 2020. La République d’Azerbaïdjan et la République d’Arménie, ci-après dénommées les parties, s’arrêtent sur leurs positions actuelles.

2. Le district d’Agdam doit être restitué à la République d’Azerbaïdjan au plus tard le 20 novembre 2020.

3. Un contingent russe de maintien de la paix (casques bleus – note de la traductrice) composé de 1960 soldats armés d’armes légères, 90 véhicules de transport de troupes blindés et 380 véhicules et équipements spéciaux est déployé le long de la ligne de contact dans le Haut-Karabakh et le long du couloir de Latchin.

4. Le contingent de maintien de la paix de la fédération de Russie est déployé parallèlement au retrait des forces armées arméniennes. La durée du séjour du contingent de maintien de la paix de la fédération de Russie est de cinq ans, avec prolongation automatique pour des périodes successives de cinq ans, à moins que l’une des parties ne déclare, six mois avant l’expiration de la période, son intention de mettre fin à l’application de cette disposition.

5. Un centre de contrôle du cessez-le-feu est mis en place pour améliorer le suivi de l’application des accords par les parties au conflit.

6. La République d’Arménie rendra le district de Kelbadjar à la République d’Azerbaïdjan au plus tard le 15 novembre 2020 et le district de Latchin à la République d’Azerbaïdjan au plus tard le 1er décembre 2020. Le corridor de Latchin (5 km de large), qui assurera la communication entre le Haut-Karabakh et l’Arménie et n’affectera pas la ville de Chouchi (qui reste donc sous contrôle de l’Azerbaïdjan suite à sa capture – note de la traductrice), restera sous le contrôle du contingent de maintien de la paix de la fédération de Russie.
Comme convenu par les parties, un plan de construction d’une nouvelle route le long du corridor de Latchin pour assurer une liaison entre le Haut-Karabakh et l’Arménie sera défini au cours des trois prochaines années, avec le redéploiement ultérieur du contingent russe de maintien de la paix pour protéger la route.

La République d’Azerbaïdjan garantit la sécurité de la circulation des citoyens, des véhicules et des marchandises dans les deux sens le long du corridor de Latchin.

7. Les personnes déplacées et les réfugiés sont renvoyés dans le territoire du Haut-Karabakh et les zones adjacentes sous le contrôle du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

8. Un échange de prisonniers de guerre, d’otages et d’autres personnes détenues, et de dépouilles est mené.

9. Tous les liens économiques et de transport dans la région sont débloqués. La République d’Arménie garantit la sécurité des réseaux de transport entre les régions occidentales de la République d’Azerbaïdjan et la République autonome du Nakhitchevan afin d’organiser la circulation sans entrave des citoyens, des véhicules et des marchandises dans les deux sens. Les voies de transport sont contrôlées par les organes du Service des frontières du FSB de Russie.

En accord avec les parties, la construction de nouvelles voies de communication reliant la République autonome du Nakhitchevan aux régions occidentales de l’Azerbaïdjan sera assurée. »

Suite à cet accord voici à quoi ressemble la nouvelle carte de la région :

Le Haut-Karabakh se trouve réduit à la partie où les casques bleus russes seront stationnés. Les parties de la République d’Artsakh capturées par l’armée azerbaïdjanaise passent désormais sous contrôle de Bakou.

Et contrairement à ce que la Turquie et l’Azerbaïdjan ont essayé de faire croire, il n’y aura pas de casques bleus turcs aux côtés des Russes. L’accord conclu entre la Russie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan est très clair sur le fait que seuls des casques bleus russes assureront désormais la sécurité du Haut-Karabakh et du corridor de Latchin (cette petite bande de terre au sud de la ville du même nom, qui est désormais la seule route entre l’Arménie et le Haut-Karabakh).

D’ailleurs les casques bleus russes ont déjà commencé à se déployer. Douze avions militaires ont déjà décollé pour l’Arménie, amenant d’abord les officiers, puis une partie des soldats et des équipements militaires du contingent de casques bleus.

« L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat »

Si on analyse cet accord de plus près, on se rend compte que les dirigeants russes, Vladimir Poutine en tête, connaissent sur le bout des doigts « L’art de la guerre » de Sun Tzu, et surtout la partie concernant le fait d’arriver à vaincre l’adversaire sans combat.

La Russie a en effet réussi à faire cesser les combats dans le Haut-Karabakh, sans avoir besoin d’intervenir militairement pour aider l’Arménie contre l’Azerbaïdjan, avec qui Moscou a de bonnes relations, et tient à les garder.

Grâce à cet accord, la Russie a empêché l’Azerbaïdjan et surtout la Turquie, de reconquérir totalement le Haut-Karabakh, d’y mener une épuration ethnique totale, et d’envisager potentiellement de passer ensuite à l’Arménie elle-même, ce qui aurait mené à un conflit entre Moscou et un pays de l’OTAN (la Turquie). Le tout sans mettre à mal ses relations avec l’Azerbaïdjan (qui a d’ailleurs bien compris la gravité de l’incident avec l’hélicoptère russe, les excuses immédiates du ministère des Affaires étrangères, puis du Président azerbaïdjanais montrent clairement que Bakou a eu très peur de la réaction russe et des conséquences qu’elle pourrait avoir pour le pays) et avec la Turquie.

Le deuxième effet « kiss cool » de cet accord, c’est qu’en devenant la seule force armée assurant la défense du Haut-Karabakh, la Russie empêche l’OTAN et l’Occident de mettre plus avant la main sur l’Arménie (je rappelle que Pachinian était au départ très critique contre la Russie et voulait faire sortir son pays de l’union eurasiatique avant de se raviser), car si Erevan opte pour une politique russophobe, elle perdra pour de bon le Haut-Karabakh, ce qui pourrait avoir des conséquences politiques internes assez graves.

Il suffit de voir les émeutes qui ont éclaté à Erevan après la signature de l’accord pour se rendre compte des conséquences potentielles pour l’Arménie si elle tournait le dos à la Russie. Les manifestants ont brisé les vitres de la porte d’entrée du parlement, pénétré à l’intérieur, blessé le porte-parole, et exigent que Pachinian démissionne.

Les partis d’opposition ne sont pas en reste, puisque 17 d’entre eux ont qualifié cet accord de page la plus honteuse de l’histoire arménienne, et réclamé, eux aussi, la démission de Pachinian.

Ce dernier s’est d’ailleurs lancé dans un mea culpa, admettant qu’il était personnellement responsable de ce qui est arrivé, et que la guerre aurait pu être évitée, si l’Arménie avait saisi l’offre qui lui avait été faite (en 2011 à Kazan) de renoncer aux territoires situés autour du Haut-Karabakh. Mais il dit aussi que le peuple arménien n’aurait pas accepté cette cession de territoire (chose confirmée par les manifestations qui ont eu lieu à Erevan hier soir).

Avec cet accord, la Russie s’est donc assurée de garder l’OTAN (qui a été d’une grande inutilité pour stopper les velléités agressives d’un de ses membres, à savoir la Turquie, contre l’Arménie) à distance d’Erevan, empêchant ainsi de voir un pays de plus de sa périphérie passer sous contrôle occidental.

Moscou a aussi partiellement damé le pion à la Turquie, l’empêchant de mener à terme ses plans militaires dans la région, mais aussi ses plans diplomatiques.

En effet, comme on a pu le voir tout au long du conflit, la Turquie a essayé de s’imposer diplomatiquement, pour empêcher tout accord d’être conclu, Ankara poussant Bakou à la guerre (violant ainsi la neutralité à laquelle l’astreignait son rôle dans le groupe de Minsk) et n’ayant donc aucun intérêt à la paix.

Cette tentative de se « taper l’incruste » est plus que visible dans la déclaration turque et azerbaïdjanaise visant à faire croire que des casques bleus turcs participeront à la sécurisation de la ligne de front aux côtés des casques bleus russes, alors qu’il n’en est rien.

Pareil pour les articles de la presse turque disant que Poutine et Erdogan ont décidé de créer un groupe de travail pour régler le conflit du Haut-Karabakh, alors que rien de tel n’a été approuvé.

La Russie a très bien compris le jeu de la Turquie, comme le montre le discours de Vladimir Poutine au Club de discussion de Valdaï. Quand il dit que « lorsqu’un processus impliquant un certain nombre d’acteurs capables de manière réaliste de parvenir à un accord entre eux est parfois interrompu de manière grossière et barbare par des forces extérieures », qui « le font uniquement dans le but de démontrer leurs ambitions, leur pouvoir et leur influence », « pour séparer tout le monde », et « pour ne pas apporter une contribution positive à la question », il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec le comportement de la Turquie tant dans le processus de résolution du conflit syrien, que dans celui du Haut-Karabakh.

Cet accord de fin des hostilités dans le Haut-Karabakh n’est ni totalement gagnant ni totalement perdant pour chacune des parties, à part la Russie qui est de loin celle qui tire le plus son épingle du jeu. L’Arménie est le pays qui a perdu le plus dans cet accord, mais n’avait plus d’autre choix, pour éviter de tout perdre.

Les grands perdants de toute cette gabegie, ce sont surtout les civils du Haut-Karabakh, qui ont pour certains perdu la vie, pour d’autres des proches, et pour beaucoup ont perdu leur maison et tous leurs biens.

Car malgré le point N°7 de l’accord, on voit mal comment des Arméniens du Haut-Karabakh pourront rentrer chez eux dans les villes et villages désormais sous contrôle de l’Azerbaïdjan, alors que le Président Aliyev a déclaré il y a un mois « nous les chassons comme des chiens » en parlant d’eux.

Le conflit est avant tout un conflit inter-ethnique, et il faudra encore beaucoup de travail diplomatique et politique pour arriver à faire cohabiter pacifiquement Azéris et Arméniens sur un même territoire.

L’accord signé le 9 novembre est un bon début, mais la Russie a encore beaucoup de travail devant elle pour arriver à pacifier cette région. D’un autre côté, s’il y a bien un pays qui peut y arriver, c’est bien elle. La preuve, au milieu des gesticulations et déclarations grandiloquentes, mais vides, des autres membres de la communauté internationale, c’est finalement la Russie qui a réussi à faire cesser pour de bon les combats dans le Haut-Karabakh, prouvant qu’elle est un excellent médiateur, et un pays clé pour la stabilité et la paix dans le monde.

Christelle Néant

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