Réunion au Format Normandie en demi-teintes entre légères avancées et statu quo..

Le résultat de la réunion au format Normandie vu par le Donbass. La dernière réunion date de 2016. Partagez ! Volti

******

Christelle Néant pour Donbass-Insider

Photo : Service de presse du président de la fédération de Russie

Lundi 9 décembre a eu lieu à Paris une réunion au Format Normandie, rassemblant Emmanuel Macron, Angela Merkel, Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky pour avancer sur la résolution pacifique du conflit dans le Donbass. Le bilan de la réunion est plus que mitigé, faute d’avoir obtenu une avancée majeure sur ce dossier. Les quelques points du volet sécurité sur lesquels les quatre dirigeants se sont mis d’accord devraient permettre d’améliorer la vie des habitants du Donbass s’ils sont appliqués. Néanmoins, le volet politique des accords de Minsk reste toujours problématique, comme le montre le fait que ce point du communiqué final de la réunion a été publié sur le site du président ukrainien dans une version falsifiée.

Comme prévu les quatre dirigeants se sont réunis lundi à Paris pour une réunion au Format Normandie qui était l’objet de toutes les attentes et de toutes les attentions. Il faut dire qu’après trois ans sans réunion et sans avancée majeure concernant l’application des accords de Minsk, le changement de président à la tête de l’Ukraine laissait espérer un déblocage de la situation.

Statu quo et positions irréconciliables

De ce point de vue-là la réunion au Format Normandie fut un échec. Zelensky n’a pas obtenu la moindre concession concernant ses tentatives de réécrire tant les accords de Minsk que la formule Steinmeier. Mais il n’y a pas eu non plus de grande avancée positive pour amener l’Ukraine à respecter pleinement les accords qu’elle a signés, et le texte du communiqué officiel commun est tout sauf contraignant.

En dehors de la question du cessez-le-feu (qu’elles « s’engagent » à mettre en œuvre), les parties acceptent juste de « soutenir » des accords ou la mise en œuvre de plans, d’« encourager » le groupe de contact à Minsk à régler certains problèmes, ou de « rappeler » certains points.

Et la conférence de presse qui a eu lieu à l’issue de la réunion montre le gouffre qui sépare la vision ukrainienne de la résolution du conflit, de la vision des Républiques Populaires de Donetsk et de Lougansk (RPD et RPL) défendue par la Russie (puisque les deux républiques ne participent pas aux discussions au Format Normandie).

Alors que Vladimir Poutine met l’accent sur le fait que les volets sécurité et politique des accords de Minsk doivent être appliqués en parallèle, comme cela est prévu dans ces mêmes accords, Volodymyr Zelensky continue de mettre en avant le fait de résoudre d’abord le volet sécurité puis de résoudre le volet politique après.

Un volet politique qui est très mal engagé, quand on voit que Zelensky a de nouveau insisté pour que le contrôle de la frontière soit rendu à l’Ukraine avant les élections dans le Donbass et non après comme le prévoient les accords de Minsk et la formule Steinmeier (ce qui est impossible au vu des craintes d’épuration ethnique, exprimées par Vladimir Poutine, qui a dit craindre un second Srebrenica), refuse toute modification de la constitution ukrainienne qui mènerait à une fédéralisation du pays, exige la démilitarisation totale de la RPD et de la RPL (infaisable pour les mêmes raisons que pour le contrôle de la frontière), et exige que les élections se tiennent selon les lois ukrainiennes (ce qui est utopique, les partis néo-nazis ne seront jamais acceptés sur le territoire des deux républiques).

La nécessité d’améliorer la vie des habitants du Donbass

Ce qui est surtout frappant dans cette conférence de presse, c’est l’accent qui a été mis par chacun des participants dans leurs discours (hors réponses aux questions des journalistes). Emmanuel Macron et Angela Merkel se sont surtout félicités du fait que la réunion et un dialogue entre Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine ont eu lieu. Le président français a aussi évoqué les nombreuses victimes du conflit auquel il faut mettre fin, et la chancelière allemande a parlé de la nécessité d’améliorer la vie des gens qui vivent dans les territoires qui ne sont pas sous contrôle de l’Ukraine.

Un thème sur lequel Vladimir Poutine a insisté après avoir listé les quelques points sur lesquels les quatre chefs d’État se sont mis d’accord.

« Un point important : il est nécessaire d’augmenter le nombre de points de contrôle sur la ligne de contact et de créer des conditions plus confortables pour que des centaines voire des milliers de personnes ordinaires vivant dans cette zone puissent passer par les procédures de contrôle le plus rapidement possible, sans devoir attendre de nombreuses heures. Nous parlons ici de grands projets et de questions humanitaires – n’oublions pas les gens ordinaires qui vivent là-bas, et tous nos accords devraient contribuer à améliorer leur vie, non pas dans le futur, mais maintenant, » a déclaré le président russe.

Ce qui est marquant c’est qu’à aucun moment Zelensky ne parle dans son discours post-réunion des habitants des deux républiques populaires. Le président ukrainien n’a pas eu un mot pour les gens qu’il prétend vouloir « libérer de l’occupation ». Pas un seul. Zelensky n’y parle que des lignes rouges que l’Ukraine ne franchira pas, et des demandes de réécriture des accords de Minsk qu’il veut obtenir ou autres points techniques de l’application de ces mêmes accords.

Le fait que le président ukrainien n’a pas un seul mot dans son discours pour les habitants du Donbass et l’amélioration de leurs conditions de vie est très révélateur et montre que Zelensky se fiche complètement des gens qui vivent dans les deux républiques populaires (et de ceux qui vivent dans la zone du Donbass sous contrôle ukrainien aussi, au vu des informations que je reçois régulièrement, comme le fait qu’à Avdeyevka par exemple, les gens sont laissés sans eau courante, sans parler du rapport de l’ONU sur la façon dont l’armée ukrainienne se sert chez les habitants, qui ne reçoivent aucune aide de la part des autorités).

Zelensky a beau prétendre, par après, dans une réponse à un journaliste, discuter régulièrement avec des gens du Donbass cela sonne creux. Il ne parle en réalité qu’à ceux qui ont fui côté ukrainien, c’est-à-dire ceux qui sont pour Kiev. Ceux qui vivent sur la ligne de front sont oubliés par les autorités ukrainiennes et ceux qui vivent en RPD et en RPL encore plus.

Le président ukrainien en a d’ailleurs profité pour replacer son idée farfelue d’ajouter des représentants des personnes qui ont fui en Ukraine, aux représentants de la RPD et de la RPL à Minsk. Comme l’a justement rappelé Denis Pouchiline, le chef de la RPD, lors d’une négociation entre deux parties en conflit, ces dernières ne choisissent pas les négociateurs/représentants de la partie adverse. Proposer cela est d’une stupidité confondante, et montre que Zelensky n’a aucune envie (ou a peur) de négocier avec les représentants légitimes de la population des deux républiques populaires.

Si le but de l’Ukraine était réellement de libérer une partie de sa population de « l’occupation », Kiev ferait tout pour améliorer les conditions de vie des habitants et discuterait avec leurs représentants pour régler le conflit au plus vite. Or c’est tout le contraire que l’on constate sur le terrain. Et cette indifférence totale des autorités ukrainiennes envers la population du Donbass se reflète dans l’absence totale de mention concernant cette même population dans le discours de Zelensky.

Une légère avancée sur le volet sécurité des accords de Minsk

Si les habitants du Donbass ne peuvent pas compter sur Volodymyr Zelensky pour se soucier de leur sort, leurs intérêts ont été défendus par Vladimir Poutine, et quelques avancées concernant l’application du volet sécurité des accords de Minsk ont été obtenues lors de la réunion.

Les décisions les plus importantes de la rencontre visent en effet à stabiliser rapidement la situation dans le Donbass. Voici les points sur lesquels les quatre chefs d’État se sont mis d’accord :

1) Mettre en œuvre un cessez-le-feu complet avant la fin de l’année 2019 ;
2) Élaborer et mettre en œuvre un plan de déminage ;
3) Soutenir un accord au sein du groupe de contact à Minsk pour procéder au désengagement des troupes et des équipements dans trois nouvelles zones pilotes d’ici la fin du mois de mars 2020 ;
4) Encourager le groupe de contact à Minsk à faciliter un échange de prisonniers au format « tous les prisonniers identifiés contre tous les prisonniers identifiés » d’ici la fin de l’année ;
5) Soutenir un accord au sein du groupe de contact à Minsk dans les 30 jours, pour ouvrir de nouveaux points de passage de la ligne de front.

Si ces points constituent une petite avancée dans le bon sens, l’incapacité de convenir d’un désengagement des troupes et des équipements complet sur l’intégralité de la ligne de front à cause du refus de Kiev est d’autant plus décevante que ce point avait pourtant fait l’objet d’un accord lors de la préparation de la réunion.

Ce changement de position de la part de Kiev montre que Zelensky n’a aucune envie de devoir réellement appliquer les accords de Minsk et fait craindre que le désengagement dans ces trois nouvelles zones pilotes fasse l’objet des mêmes rebondissements à répétition que dans les trois premières, et ne prenne autant de temps (trois ans).

L’excuse fournie par certains sur le fait que ce refus de Zelensky montre que le président ukrainien ne contrôle pas la situation ne tient pas la route, face au fait que pour obtenir l’organisation de la réunion au Format Normandie, Kiev a fait arrêter et désarmer les combattants de Secteur Droit qui sabotaient le désengagement des troupes dans la zone de Petrovskoye, et que malgré les protestations des néo-nazis ukrainiens, et leur venue à Zolotoye, le retrait a aussi eu lieu dans cette zone-là. Ces faits montrent que s’il le voulait vraiment Zelensky pourrait mener un désengagement complet des troupes. S’il ne le fait pas, c’est qu’il ne le veut pas.

Il en est de même concernant le cessez-le-feu complet, sur lequel Zelensky se défausse en prétendant qu’il ne sait pas « comment nous pourrons contrôler la situation », alors qu’un mécanisme de contrôle renforcé du cessez-le-feu prévoyant l’engagement de poursuites contre les soldats qui violent la trêve a été élaboré et validé (après moult refus) par l’Ukraine, mais jamais réellement appliqué.

Si Kiev appliquait réellement ce qu’elle signe le cessez-le-feu total serait une réalité depuis longtemps. Mais contrairement aux deux républiques populaires qui ont commencé à appliquer ce mécanisme de contrôle renforcé du cessez-le-feu avant même que l’Ukraine ne le valide, Kiev continue de faire passer sa mauvaise volonté pour de l’incapacité à mettre en œuvre ce qu’elle a signé.

Falsification du communiqué de presse conjoint par l’Ukraine

Une mauvaise volonté qui se reflète dans la publication sur le site du président ukrainien d’une version falsifiée du communiqué de presse publié à l’issue de la réunion au Format Normandie. En effet, malgré le côté peu contraignant de la déclaration commune faite par les quatre chefs d’État, un des points chatouillait l’une des lignes rouges posées par Zelensky : celle concernant le statut spécial du Donbass et la modification de la constitution ukrainienne.

Voici ce qu’on peut lire sur la déclaration originale publiée sur le site de l’Élysée

« The sides express interest in agreeing within the Normandy format (N4) and the Trilateral Contact Group on all the legal aspects of the Special Order of Local Self-Government – special status – of Certain Areas of the Donetsk and Luhansk Regions – as outlined in the Package of Measures for the Implementation of the Minsk Agreements from 2015 – in order to ensure its functioning on a permanent basis. »

Et sa traduction en français :

« Les parties expriment leur intérêt pour un accord à trouver au sein du format Normandie (N4) et du Groupe de contact trilatéral sur tous les aspects juridiques des dispositions particulières d’auto-administration locale – statut spécial – de certaines zones des régions de Donetsk et de Louhansk [Lougansk écrit à l’ukrainienne – NDLR], comme indiqué dans le Paquet de mesures relatives à la mise en œuvre des accords de Minsk de 2015, afin d’en assurer le fonctionnement sur une base permanente. »

Or, voici ce qu’on lisait encore hier sur le site du président ukrainien (qui a depuis été corrigé suite au scandale que cela a déclenché) :

«The parties express their interest in reaching agreements within the Normandy format (H4) and the Trilateral Contact Group on all legal aspects of the Law on the special order of local self-government (on the special status) of certain districts of the Donetsk and Luhansk regions – as specified in the Comprehensive Set of Measures for the Implementation of the Minsk agreements of 2015 – to ensure its continued operation. »

Et la traduction en français du passage problématique :

« Les parties expriment leur intérêt à conclure, dans le cadre du Format Normandie (H4) et du Groupe de contact trilatéral, des accords sur tous les aspects juridiques de la loi relative au régime spécial d’autonomie locale (statut spécial) dans certains districts des régions de Donetsk et de Louhansk – comme spécifié dans le paquet complet de mesures pour l’application des accords de Minsk de 2015 – afin de garantir sa pérennité. »

Pour ne pas apparaître comme ayant concédé quoi que ce soit, Zelensky a falsifié la déclaration commune, pour restreindre les dispositions légales concernant l’auto-administration locale à la seule loi sur le statut spécial du Donbass. Or ce n’est absolument pas le cas ! En falsifiant la déclaration, Zelensky a essayé d’effacer la modification constitutionnelle de l’accord conclu, de faire croire qu’elle n’est pas nécessaire.

Les textes en ukrainien et en russe ont aussi été falsifiés. S’il m’a été impossible de trouver une version en cache de la version russe du texte sur le site du président ukrainien, plusieurs médias avaient recopié la déclaration depuis le site de Zelensky avant correction, et ne l’ont toujours pas modifié, comme Liga Novosti, ce qui permet de voir que la falsification a eu lieu dans les trois langues.

En plus de démontrer un manque total de respect pour ses trois homologues qui ont approuvé cette déclaration commune, cette falsification de Volodymyr Zelensky a déclenché un véritable scandale en RPD.

Le chef de la RPD, Denis Pouchiline a en effet déclaré que la République n’appliquerait pas l’accord conclu (principalement le cessez-le-feu et l’échange de prisonniers) tant que le texte ne serait pas corrigé. Le chef de la République a dénoncé le fait qu’une telle falsification était inacceptable, et s’est demandé si Kiev avait réellement cru que personne ne remarquerait la supercherie alors que le communiqué a été publié en anglais sur le site de l’Élysée.

Suite à ce scandale le texte a été corrigé, d’abord en russe et en ukrainien, puis enfin en anglais. Mais le mal est fait, et cette falsification montre que l’Ukraine n’est pas un partenaire de négociation fiable, comme l’a souligné la ministre des Affaires étrangères de la RPD, Natalia Nikonorova.

Il reste maintenant à voir si Kiev sera finalement capable de mettre en œuvre les cinq points d’accord majeurs mentionnés dans le communiqué commun issu de la réunion au Format Normandie, ou si, comme depuis cinq ans, chaque point fera l’objet de rebondissements et de revirements sans fin avant d’être enfin appliqué.

Christelle Néant

Laisser un commentaire