L’Antisémitisme : son Histoire et ses Causes

juif prière mur

 
​​Les propos qui vont suivre sont issus du livre « L’antisémitisme, son histoire et ses causes » de Bernard Lazare (1865-1903). L’auteur était notamment juif sioniste libertaire et un des premiers dreyfusards.

L’antijudaïsme depuis la Réforme jusqu’à la Révolution française

Avec la Réforme protestante du XVIe siècle, les Juifs cessèrent d’être le bouc émissaire dans une bonne partie de l’Europe et jouissaient de la plus grande tranquillité, car ils n’étaient plus les uniques ennemis de l’Église.

Ils étaient prospères jusqu’au milieu du XVIIe siècle en Pologne, mais étant du côté des nobles dans leur oppression contre la population, ils furent les premiers massacrés quand les cosaques de l’Ukraine et de la Russie se soulevèrent contre la tyrannie polonaise. En dix ans, plus de cent mille en auraient été tués, autant que les catholiques et les jésuites. Mis à part le cas polonais, les juifs étaient prospères partout ailleurs.

Dans l’Empire ottoman, ils étaient simplement soumis à la taxe des étrangers et ne subissaient aucune réglementation restrictive. Ils étaient particulièrement à l’aise en Hollande et en Angleterre où leur sens commercial était utilisé dans l’enrichissement des pays. En France, les juifs portugais avaient été autorisés par Henri II à s’établir à Bordeaux, avec des privilèges confirmés par Henri III, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Ils acquirent ainsi de grandes richesses dans le commerce maritime.

C’est ainsi que les objections économiques contre les juifs n’avaient plus du tout la même valeur qu’au Moyen Âge vu que le catholicisme était en perte de vitesse et que les juifs participaient à l’accroissement des richesses. Quant aux objections politiques, sur le fait que ce peuple formait un État dans l’État et que leur présence en qualité de citoyens ne pouvait être toléré dans une société chrétienne, elles restèrent valables jusqu’à la Révolution française où l’État chrétien fut abrogé.

Pendant ce temps, les juifs étaient toujours séparés des autres populations. L’illuminisme des kabbalistes (cf. cet article pour approfondir la question) contribuait à retenir les juifs à l’écart et ceux qui n’étaient pas séduits par leurs spéculations restaient sous l’autorité du Talmud qui s’était encore accrue depuis le XVIe siècle.

La littérature antijudaïque et les préjugés

À côté de l’antijudaïsme de l’Église et des monarchies, les théologiens, les philosophes, les poètes et les historiens se mirent à écrire sur le peuple juif en les accusant de vendre de faux bijoux, d’être des recéleurs, des faux monnayeurs, etc. Cela allait jusqu’à l’exagération des traits : on les représentait avec des difformités, des hémorroïdes, des plaies sanglantes, avec les coutumes les plus abjectes, responsables les crimes les plus odieux… Cette littérature provenait principalement du fait que les juifs se tenaient constamment à l’écart des autres peuples ce qui attisait l’imagination populaire.

Au XVIIe siècle, les érudits et les savants succèdent aux théologiens et l’antijudaïsme devint plus mesuré et plus scientifique et fut représenté par des hébraïsants comme Giulio Bartolocci ou Joseph de Voisin, qui étudiaient la littérature et les mœurs judaïques en les jugeant plus équitablement. À partir de ce siècle, le côté social prédominait peu à peu sur le côté religieux. On commençait à se demander, non pas si les juifs avaient tort d’être usuriers, commerçants ou déicides, mais s’ils devaient être tolérés dans l’État ou non.

Juifs othodoxes

 

L’antijudaïsme légal moderne

Après la Révolution française, le peuple juif fut émancipé légalement, mais pas moralement. Après tout, ils gardaient leurs coutumes, leurs mœurs, leur mentalité et restaient en majorité en dehors de la production économique pure, c’est-à-dire des brocanteurs, des prêteurs d’argent et des usuriers. Lors de l’émancipation, Napoléon fit une erreur en s’imaginant qu’un Sanhédrin était un concile. Ce n’était pas le cas, cette assemblée législative était en fait principalement administrative et son œuvre morale était inexistante.

​L’assimilation légale s’acheva en 1830, lorsque le banquier et homme d’État français Jacques Laffitte fit inscrire le culte juif au budget, ce qui signifiait l’écroulement définitif de l’état chrétien. À la même époque, leur émancipation fut faite également en Allemagne, en Grèce, en Suède et au Danemark avec la diffusion de l’esprit révolutionnaire français. Ce n’est pas un hasard s’ils ont été un moteur de ce mouvement révolutionnaire qui agita toute l’Europe. Ils aidèrent à préparer les révolutions et furent parmi les premiers à en bénéficier, car après 1848 l’antijudaïsme légal est terminé en Occident, mis à part en Roumanie et en Russie qui étaient, avec l’Allemagne, les pays les plus hostiles à Israël (le peuple juif). En Russie notamment, beaucoup considéraient les juifs comme des agents de la révolution libérale, comme les apôtres du germanisme ou encore comme un État dans l’État. Ceci contre l’esprit national et orthodoxe russe et la révolution bolchévique de 1917 ne leur donna finalement pas tort (cf. Alexandre Soljenitsyne et son livre indispensable sur les origines du communisme).


​L’esprit révolutionnaire dans le judaïsme

Au niveau de l’esprit révolutionnaire du judaïsme, il est dû, selon Bernard Lazare, à la subjectivité du caractère sémitique qui conduisait souvent les juifs à l’individualisme et à l’idéalisme, ce qui en fera partout et toujours des révoltés. Le peuple se croit spécialement missionné pour travailler au règne de l’égalité, de la liberté et de la justice qui se cristallisent autour d’une idée centrale : celle des temps messianiques, autrement dit la venue du Messie envoyé par Yahvé. Et c’est pour cela que les juifs ont repoussé tous les messies se présentant à eux au cours des siècles parce qu’aucun ne peut être véritable tant que l’idéal de paix n’est pas devenu réalité et tant que le peuple juif souffre.

Durant le XIIIe siècle, où s’élabora la Renaissance humaniste, sceptique et païenne, les israélites furent au premier rang des exégètes. Les rationalistes et les philosophes talmudistes étaient les auxiliaires de la révolution générale dans l’humanité du Xe au XVe siècle. Au temps où le catholicisme et la foi chrétienne étaient le fondement des états, ils aidèrent plus ou moins consciemment l’Homme à se débarrasser de ses liens religieux : c’était donc faire œuvre révolutionnaire. Ils ne furent n’ont pas la cause de la Réforme protestante, mais qu’ils en étaient des auxiliaires. Les juifs ont certes été des anticléricaux et on a souvent cru que leur libéralisme venait de leur antichristianisme, alors que ce serait plutôt le contraire.

L’auteur étudie également les rapports entre juifs et sociétés secrètes en France, en Allemagne, en Suisse, en Autriche, en Italie en concluant qu’ils ne dominèrent pas forcément ces associations, mais qu’il est cependant certain qu’il y eut des juifs kabbalistes au berceau même de la franc-maçonnerie au vu de certains de ses rites. Il soutient également que les juifs étaient aux deux pôles de la société contemporaine, parmi les fondateurs du capitalisme industriel et financier et parmi ceux qui ont protesté avec la véhémence la plus extrême contre ce même capital. De Rothschild à Marx en somme. Karl Marx qui était notamment animé d’un matérialisme hébraïque avec son rêve de monde unifié et de paradis terrestre.

Bref, l’accusation des antisémites paraît assez fondée selon Bernard Lazare. Le peuple hébreu a un l’esprit révolutionnaire, conscient ou non, mais il reste excessif d’accuser les juifs d’être l’unique cause des révolutions, car d’autres facteurs interviennent également, qu’ils soient structurels, politiques, sociaux, etc.

​L’antisémitisme moderne et sa littérature

Après la Révolution française et l’émancipation, les juifs restèrent malgré tout des étrangers dans les nations. Dans les sociétés modernes, ils firent la conquête économique à laquelle ils étaient préparés depuis de longs siècles. Leurs pratiques marchandes devenaient en effet prépondérantes dans la nouvelle organisation économique post-chrétienne.

Bernard Lazare va même jusqu’à dire que la Révolution française fut avant tout une révolution économique. Elle était l’aboutissement d’une lutte entre deux formes de capitalisme. La noblesse d’un côté disparut avec la suprématie du capital foncier et la victoire de la bourgeoisie amena à la suprématie du capital industriel et spéculatif. Or, tant que le capital foncier détenait le pouvoir politique, les juifs étaient privés de tout droit, alors que quand le pouvoir politique passa au capital industriel et financier après la révolution, ils n’avaient plus aucune entrave. C’est pour cela que dès la Révolution, juifs et bourgeois marchèrent ensemble, en soutenant Napoléon au moment où son règne était nécessaire pour défendre leurs nouveaux privilèges. Lorsque la tyrannie impériale devint trop oppressive pour le capitalisme, ils participèrent ensuite à la chute de l’Empire en organisant par exemple l’accaparement des vivres au moment de la campagne de Russie ce qui aida au désastre final.

Évidemment, la classe des capitalistes fonciers déchus nourrissait un antijudaïsme conservateur contre ceux qui étaient, selon eux, responsables de la destruction de l’ancien régime et de leurs privilèges. Les nouveaux bourgeois rejoignaient l’hostilité contre le judaïsme une fois son pouvoir solidement installé, quand ils se rendirent compte que leurs alliés juifs étaient des concurrents redoutables. C’est à ce moment-là que les causes religieuses de l’antijudaïsme furent majoritairement subordonnées aux causes économiques et sociales à travers la raison et la rationalité.

Livre saint juif

​De l’antijudaïsme à l’antisémitisme

Différents types d’antijudaïsme émergèrent.

Un antijudaïsme de type christiano-social qui s’attaquait à la forteresse religieuse des Juifs, le Talmud. Pour eux, le peuple juif avait fait le salut du monde, mais en cause la ruine depuis qu’il a été déicide (responsable de la mort de Jésus-Christ). Ils opposent notamment le juif mosaïste au juif talmudiste, c’est-à-dire qu’ils distinguent la vision de la Bible à celle du Talmud. Durant les siècles précédents, les chrétiens critiquaient surtout dans le Talmud les insultes contre Jésus, la Trinité et les chrétiens, alors qu’ensuite sa condamnation se fit en tant qu’œuvre antisociale, pernicieuse et destructrice ce qui fait des juifs les ennemis de toutes les nations.

L’antijudaïsme se mua également en antisémitisme de type nationaliste et ethnique en affirmant que la nation devait être composée d’individus de même race parlant la même langue nationale et réduisant les éléments étrangers. Pour eux, le juif étant un Sémite, il appartient à une race étrangère, perturbatrice, inférieure. Vu qu’il ne se rattachait à aucune unité territoriale, cela rentrait en opposition avec le nationalisme. Qui plus est, en plus d’être des étrangers, ils considéraient que les juifs étaient les plus actifs propagateurs des idées internationalistes par leur esprit cosmopolite et leurs actions révolutionnaires.

Conclusion

Le peuple d’Israël devint synonyme de richesse pour toutes ces raisons ce qui est une erreur, car la majorité des juifs à l’époque, près des sept huitièmes selon l’auteur, étaient d’une extrême pauvreté en Europe. Mais par rapport à leur nombre mineur, certains d’entre eux occupaient dans la bourgeoisie une place disproportionnée. Et dans la nouvelle société post révolutionnaire, fondée sur l’exploitation du capital, la force de l’or et la spéculation financière, le phénomène s’est accentué vu que beaucoup de juifs avaient une expérience séculaire dans tous ces domaines.

La société bourgeoise est de plus fondée de plus sur la concurrence individualiste ce qui leur donne un avantage : les juifs ont formé depuis des siècles l’esprit d’association et ils connaissent tous les avantages de leur solidarité. C’est le secret de leur triomphe sur leurs concurrents économiques. La minorité juive est une minorité organisée parce qu’elle est une association de petits groupes se soutenant mutuellement ; tout juif peut trouver assistance de ses coreligionnaires, à condition qu’on le sente dévoué à la collectivité juive, et ce même s’il est athée.

C’est donc pour toutes ces raisons que l’on a attaqué le juif dans l’histoire. En tant qu’antichrétien, étranger, révolutionnaire, Sémite, libéral, cosmopolite et usurier…

Si Bernard Lazare considère que les antisémites exagèrent, son étude historique valide finalement beaucoup leurs propos, en réintégrant un caractère multicausal à leurs analyses. Il y ajoute des tendances et trajectoires sociales, économiques, politiques qui accompagnent les mutations de société. Ce qui sépare l’avis d’un antisémite d’un juif comme Bernard Lazare en somme, ce serait simplement la proportion du rôle de certains juifs dans les ruptures historiques des derniers siècles.

Nous voyons donc que la définition de l’antisémitisme est historiquement beaucoup plus complexe et polymorphe que ce que l’on en dit habituellement. Elle n’est finalement que très peu ethnico-raciale et beaucoup plus idéologique, c’est-à-dire religieuse, philosophique et politique.

De nos jours, c’est principalement le cosmopolitisme qui est combattu par ceux que l’on appelle antisémites et il est d’essence juive selon Bernard Lazare à cause de l’extrême facilité d’adaptation du peuple hébreu dispersé dans le monde entier depuis des siècles.

Mais aujourd’hui, il n’est pas besoin d’être juif pour être cosmopolite :

  • Un homme d’affaires international ou un haut financier de n’importe quelle race ou nation est par nature cosmopolite pour faire fructifier ses profits dans la zone géographique la plus avantageuse.
  • Un militant sans frontièriste favorable à l’accueil de tous les migrants du monde sans distinction dans une nation est également un cosmopolite. Peu importe sa religion ou son ethnie, il pense que l’on peut accueillir tout le monde sans conséquence sur les budgets, sur les infrastructures et sur l’anthropologie des populations immigrées et autochtones.
  • Etc.

​La critique est donc plus axée sur une vision philosophique du monde que sur des individus précis en tant que tels.

Il est ainsi possible de contester un paradigme sans que cela relève d’une attaque contre l’intégralité des individus d’une communauté ethnique ou religieuse.

​La critique d’une idéologie vise ceux qui s’en réclament dans le cadre du débat d’idées et, jusqu’à preuve du contraire, il est tout à fait possible d’être juif et de se distinguer des attributs cosmopolites : chez nous, on appelle cela l’assimilation, le patriotisme, l’universalisme et en somme… la France.

Franck Pengam

Géopolitique de l'Or

 
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