Russophobie : vers une nouvelle guerre froide ? …

Cette russophobie est vraiment « volcanique », le risque de cette diabolisation est latent. Les USA récrivent l’histoire à leur sauce, et s’inventent des raisons d’intervention partout où leur hégémonie est en péril. L’Amérique, pays qui n’a pas d’histoire sauf, celle récente de sa naissance chaotique et sanglante, n’a rien à faire de celle des pays visés par sa vindicte. L’américanisation du monde va-t-elle rayer l’histoire et les valeurs de la vieille Europe ? Leur « démocratie » de façade ne fait plus illusion depuis longtemps. Partagez ! Volti

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Auteur pour Investig’Action.net

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« La Russie n’est pas l’Europe » : cette sentence est prononcée en Occident par ceux-là mêmes qui peut- être n’existeraient pas sans elle. C’est en effet la Russie, avec ses 22 millions de morts, qui a sauvé les pays européens du nazisme. Mais tout a été entrepris pour « tordre » l’Histoire et faire oublier ce crime de masse.

Les États occidentaux, assistés de leurs historiens, de leurs juristes et de leurs médias, ont imposé le récit du passé de l’Europe au reste du monde, au détriment de la Russie, refoulée dans une zone floue « eurasiatique ». Ils réclament en permanence de la Russie une auto-flagellation qu’ils ne pratiquent pas pour eux- mêmes : quand, par exemple, les puissances coloniales européennes ont-elles fait repentance pour leurs pratiques africaines ? Quand la France officielle a-t-elle dénoncé le massacre de la Commune de Paris ou fait le procès définitif de la politique de collaboration avec le nazisme ? À quelle occasion l’Europe, en négociation pour s’inscrire dans un marché euratlantique, conditionne-t-elle son engagement par une condamnation du génocide amérindien sur lequel est fondée la Grande Amérique ?

Il est, en fait, demandé à la Russie de ne plus être russe  et de faire contrition. Cette manipulation discriminatoire de l’Histoire n’est pas seulement un phénomène contemporain :   elle s’inscrit dans une continuité d’arrogance méprisante. La Russie aurait connu une « entrée tardive dans l’Histoire » (1) : sa volonté d’indépendance serait particularisme et son refus de satellisation, un rejet de la civilisation européenne. La Russie, à travers les siècles jusqu’à nos jours, n’est tolérée par l’Occident que lorsqu’elle sert les intérêts stratégiques des puissances occidentales (ce fut le cas lors de la Seconde Guerre mondiale) ou lorsqu’elle est faible (on l’a constaté durant les premières années 1990).

« La préoccupation principale de la politique étrangère US est de maintenir la dislocation de l’ex-URSS, de l’accentuer si possible »

Un ouvrage polémique d’un journaliste français dans la tradition antirusse s’étonne que le Président Poutine « ait osé prendre ses distances avec le Président américain lors de la dernière intervention des États-Unis en Irak », tout en évoquant « l’irréductible petit peuple des montagnes », autrement dit les Tchétchènes et tout en exprimant sa pleine indulgence pour les « années Eltsine » « forcément chaotiques » (2)

Dès la fin de l’URSS, « les États-Unis, loin de rechercher une gestion démocratique de la planète », comme le souligne P-M de la Gorce (3), l’un des plus réputés journalistes français, Directeur de  la revue « Défense Nationale », « entendent mettre au pas leurs adversaires comme leurs alliés ». Plusieurs documents révélateurs affichent cette ambition. Les deux émanent du Pentagone (le rapport Wolfowitz et le rapport Amiral Jeremiah, adjoint de Colin Powell) (4). Ils portent sur les orientations de la politique étrangère américaine dans la période suivant la guerre froide. L’objectif fondamental est d’assurer le maintien du statut de superpuissance unique que les États-Unis ont acquis après l’effondrement de l’ancien camp soviétique. Cette position hégémonique doit être préservée contre toute tentative de remise en cause par l’émergence d’autres centres de puissance majeure. Partout où la position prépondérante des États-Unis pourrait être remise en cause, la présence militaire américaine a une importance fondamentale. De manière très explicite, le rapport Wolfowitz évoque « les risques pour la stabilité  en Europe d’un regain du nationalisme en Russie ou d’une tentative de rattacher à nouveau à la Russie des pays devenus indépendants : l’Ukraine, la Biélorussie ou éventuellement d’autres encore ». La préoccupation principale de la politique  étrangère américaine  est de maintenir  la dislocation de l’ex-URSS, de l’accentuer si possible, d’éviter en tout cas, toute reconstitution d’une puissance forte en Russie ou autour de la Russie. Le rapport Jeremiah concerne, entre autres, un éventuel conflit à propos des Pays Baltes. Dans le domaine nucléaire, il convient pour les États-Unis de continuer à braquer une partie de l’arsenal américain contre les dispositifs de l’ancien arsenal soviétique « parce que la Russie reste l’unique puissance au monde qui puisse détruire les États-Unis ».

Mais les États-Unis n’ont pas seulement pour préoccupation leurs anciens adversaires : leurs alliés européens sont aussi visés. Selon le rapport Wolfowitz, il faut « agir pour empêcher l’émergence d’un système de sécurité exclusivement européen qui pourrait déstabiliser l’OTAN ». L’OTAN, sorte de nouvelle « Sainte Alliance » occidentale (5) qui, par ailleurs, « doit pouvoir agir indépendamment des Nations Unies », comme les États-Unis l’ont expressément affirmé en diverses occasions, malgré, dans certains cas, les réserves exprimées par des États européens, la France en particulier.

Dans le même esprit, en 2005, Condoleezza Rice considère que la diplomatie américaine « aide à rééquilibrer les pouvoirs dans le monde en faveur de la liberté… » (6) et s’oppose à « l’idéologie de la haine, à la tyrannie, à la terreur et au désespoir ». Elle dit ceci en dépit du dépeçage de la construction titiste de la Yougoslavie en usant d’une politique ethnique issue des expériences de l’Afghanistan, des  illégalités  flagrantes  pratiquées  au  Kosovo  au  nom de « l’urgence humanitaire » et de l’intervention en Irak. Elle dit ceci alors que, quelques années plus tôt, les États-Unis avaient soutenu les Khmers Rouges, y compris lorsqu’ils furent chassés du pouvoir par les forces vietnamiennes (l’argument américain était alors que le gouvernement Khmer rouge en exil représentait la « continuité », ce qui en dit long sur la soi-disant « coutume » de l’intervention humanitaire !)

Elle indique, dans ce même discours de 2005 devant la Commission des affaires étrangères du Sénat, que vis-à-vis de la Russie, « nous continuerons à faire pression en faveur de la démocratie »  en vertu d’un humanitarisme qui a cependant, comme le souligne Noam Chomsky, une géométrie variable (7). Et en effet, le Congrès américain, le 6 octobre 2004, avait reconduit le « Belarus Democracy Act » prévoyant des sanctions économiques contre la Biélorussie pour non-conformité, selon les États-Unis, aux « valeurs démocratiques » occidentales.

Les  États-Unis  tiennent,  par  le  relais  de  l’OTAN, à montrer vis-à-vis des États – alliés – d’Europe occidentale, particulièrement en ce qui concerne l’expansion vers l’Est, vers les Balkans et la Baltique, qu’ils entendent rester les maîtres absolus. Cette vassalisation des alliés devient d’autant plus nécessaire que le système productif des États-Unis est de moins en moins efficient (l’essentiel du déficit américain est couvert par les apports en capitaux en provenance du Japon, mais surtout de l’Europe). Les moyens extra-économiques, violant ouvertement la légalité internationale (8), contrebalancent la fragilité de la puissance financière et industrielle, en particulier vis-à-vis de la Russie et de la Chine.

Lors de la réunification de l’Allemagne (sans considération pour la RDA et avec l’accord de la Russie de Gorbatchev), les gouvernements des États-Unis s’étaient engagés à ne pas étendre les positions de l’OTAN à l’Est. Cet engagement n’a pas été respecté : l’installation du système de « défense » antimissile, très éloigné des États-Unis mais aux frontières de la Russie, est une arme de première attaque. Elle ne sert pas à protéger l’Amérique : c’est un outil permettant aux États-Unis de « moduler » dans leur seul intérêt l’environnement politique de l’espace européen.

Toutes les politiques étrangères s’articulent  les  unes  aux autres et la stratégie de la Russie a été essentiellement réactive. Le monde occidental  croyait  que  la  Russie,  relayée  au rang de puissance de  second  rang,  n’avait  plus  d’avenir.  Son rôle déterminant durant la Seconde Guerre mondiale pouvait être effacé. Simultanément, la Résistance, dont l’esprit encore vivant est une source de « perturbation » dans une Europe en crise profonde, pouvait être annihilée. Dès la fin des années 1940, l’offensive a été menée en Europe de l’Ouest. Elle s’est développée en Europe de l’Est et dans diverses ex-Républiques soviétiques devenues indépendantes, dans les années 1990.

« Il s’agit de reléguer la Russie aux marges de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale »

L’affaire Kononov, largement passée sous silence en Europe occidentale, malgré l’importance de sa signification, est une illustration d’actualité de cette double volonté politique. L’opération a été menée par la Lettonie, détachée récemment de la Russie, contre celui qui fut un partisan, héros de la Résistance contre les nazis. L’entreprise est d’envergure : il s’agit, par une « relecture » de l’Histoire de la Résistance, de reléguer la Russie  aux marges de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale pour l’enfermer dans le camp du totalitarisme criminel. Il s’agit aussi pour les autorités lettones de légitimer les discriminations que subit la minorité russophone, bouc émissaire des difficultés du régime letton. Le tout au nom d’un démocratisme dont pourtant la Lettonie n’est pas représentative.

Le procès Kononov (éminemment politique) et le jugement final de la Cour européenne des droits de l’homme     ne concernent pas seulement la Russie. C’est le procès de toute  la Résistance européenne fondée sur la volonté d’indépendance nationale qui s’est confrontée au fascisme et au nazisme des années 1940. C’est une remise en cause de ses valeurs et de sa contribution à la victoire des Alliés contre l’Allemagne hitlérienne et ses collaborateurs. C’est le rejet du principe fondamental de souveraineté des peuples. C’est aussi une tentative de « vol de l’Histoire » (9) au profit d’un Occident atteint par une crise non seulement économique et sociale, mais aussi politique et morale préfigurant ce qui peut être une nouvelle guerre froide.

Notes:

1  Voir l’ouvrage significatif  très antirusse de l’historien français André  Ropert (La misère et la gloire. Histoire culturelle du monde russe de l’an mil à nos jours. Colin. Paris. 1992).

2. Allaman. V. Poutine et le poutinisme. L’Harmattan. 2004, p. 136.

3.M de la Gorce. « Washington et la maîtrise du monde ». Le Monde Diplo- matique. Octobre 1992.

4.Voir le New-York Times du 8 mars 1992 et l’International Herald Tribune du 18 février 1991 et du 9 mars 199

5.Selon l’expression du philosophe Alain Badiou (« La Sainte Alliance et ses ser- viteurs ». Le Monde Diplomatique, mai 1999).

6 Cf. Le Monde. 20.01.2005.

7 Voir N. Chomsky. « L’OTAN maître du monde ». Le Monde Diplomatique. Mai 1999.

8 De nombreux juristes américains justifient l’usage de la force (New York Times. 27 mars 1999).

9 Voir l’ouvrage très important de Jack Goody. Le vol de l’Histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde. Galllimard. Paris. 2010.

Extrait de l’ouvrage Faut-il détester la Russie ? de Robert Charvin (Éditions Investig’Action)

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