La mort de Maurice Audin : Emmanuel Macron avoue

Vos avis sont les bienvenus. Partagez !

***********

D’après un article du Gardian (translate) arrangements Pierre Clément
Des militants du parti communiste algérien emprisonnés pendant la guerre d’indépendance. Photo: UIG via Getty Images

L’aveu par Emmanuel Macron, dans une banlieue de Paris, qu’un jeune Français du nom de Maurice Audin a été torturé et tué par l’Etat français à Alger il y a plus de 60 ans, pourrait bien s’avérer être l’un des événements les plus significatifs de sa présidence.

Audin était un mathématicien et communiste de 25 ans qui soutenait les nationalistes algériens (le Front de Libération Nationale), puis menait une guerre contre leurs maîtres coloniaux français. En 1957, il a été arrêté et a disparu sans laisser de traces. Depuis lors, sa famille s’est battue pour savoir ce qui lui était vraiment arrivé. La semaine dernière, ils l’ont appris lorsque Macron leur a finalement remis un document officiel, rédigé par des avocats et des historiens, qui tenait les autorités françaises directement responsables de la mort d’Audin.

Macron est un opérateur astucieux et certains commentateurs français l’ont vu, notamment lorsqu’il a annoncé le plan pour la pauvreté et l’amendement contre les délocalisations des centres d’appels récemment annoncée, comme une tentative de se faire accepter de la gauche, surtout du parti communiste français, pour qui Audin est depuis longtemps une cause célèbre. Mais un point de vue plus généreux serait de voir Macron agir comme un noble et courageux geste, comme son « moment Vichy ». Il s’agit d’une référence à la célèbre déclaration faite en 1995 par le Président Chirac selon laquelle la France avait été complice de la déportation de 76 000 Juifs vers les camps de la mort allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. En tant que telle, elle a marqué un tournant dans l’histoire de France – le début de la réconciliation avec un passé récent et honteux.

La guerre d’indépendance algérienne, qui a duré de 1954 à 1962, a été d’une brutalité peu commune, même selon les normes des guerres coloniales. L’un des aspects les plus controversés a été la façon dont l’armée française a légitimé la torture comme arme de guerre contre les insurgés algériens.

C’était le grand dilemme moral des Français pendant la guerre d’Algérie et il a été repris par des personnalités comme Albert Camus et d’autres intellectuels, qui soutenaient que la torture n’était pas seulement un crime contre l’humanité mais dégradait le tortionnaire. Ayant enduré les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, les Français se comportaient maintenant eux-mêmes comme des nazis. Et, comme le révèle l’affaire Audin, ils torturaient et tuaient aussi leurs propres citoyens. C’est ce qu’a révélé Henri Alleg, journaliste à Alger, en 1958 déjà. Alleg a été soupçonné de sympathie avec les nationalistes et a été ainsi arrêté et torturé en même temps qu’Audin. Contrairement à Audin, Alleg survécut et écrivit ses expériences dans un livre intitulé La Question, qui fut immédiatement interdit en France et en Algérie, mais qui circula néanmoins dans la clandestinité au plus fort de la guerre, faisant beaucoup pour miner la cause française.

Macron appartient à une génération qui n’est même pas née pendant la guerre d’Algérie et qui n’a pas d’enjeu émotionnel. Cela signifie que, pour la première fois – c’est du moins l’espoir – la guerre d’Algérie peut être traitée comme un événement à étudier par les historiens, plutôt que comme un honteux secret de famille entouré de tabous et de silence. Le modèle est celui de l’Afrique du Sud ou de l’Irlande du Nord, où des commissions ont été créées pour comprendre l’impact psychologique et émotionnel des conflits, plutôt que simplement attribuer la culpabilité et l’innocence.

La question ouverte est de savoir si ce modèle va beaucoup changer dans la société française contemporaine, en particulier dans les communautés d’origine algérienne, qui se sont établies en France depuis des décennies. L’un des tabous omniprésents de la gauche française est de faire le lien entre la violence des islamistes radicaux et l’héritage colonial français. C’est ce qu’on qualifie de déterminisme grossier ou, pire encore, de racisme pur et simple. Mais il est un fait qu’un nombre disproportionné de terroristes français d’origine algérienne sont d’origine française, tout comme les prisonniers musulmans dans les prisons françaises.

Il n’y a pas de réponse facile. Il est clair, cependant, que la génération actuelle des Algériens français de la cinquième, voire de la sixième génération compte de nombreux jeunes en difficulté qui ne sont pas sûrs de leur place en France et dans le reste du monde. Lors de mes recherches sur ce sujet, il y a quelques années, j’ai découvert que dans les conversations avec ces jeunes, le sujet de la guerre d’Algérie remontait sans cesse à la surface, malgré les contraintes de la gauche française officielle. Les jeunes n’avaient qu’une vision partielle et fragmentée de ce qui s’était passé pendant et après la guerre et seulement des récits anecdotiques de grands-parents et d’autres parents pour continuer. Le système scolaire n’a enseigné la guerre qu’en termes les plus neutres, jamais en termes d’expérience personnelle réelle, y compris le traumatisme de l’exil et de l’immigration. Cela les rendait confus, souvent en colère, en désaccord avec leur famille et les poussait à se demander pourquoi ils étaient venus en France en premier lieu.

De ce point de vue, la guerre d’Algérie et ses conséquences sont encore inachevées en France. Ceci s’applique aussi bien à droite qu’à gauche. Pour ne citer qu’un exemple – en réponse à la déclaration de Macron – Brice Hortefeux, ancien ministre de l’Intérieur, intime de Sarkozy et partisan du rapatriement des immigrants, a tonnerre dans les pages du Parisien que Macron ne faisait qu’ouvrir de vieilles blessures pour la gloire et qu’il était malade de la culture actuelle du « repentir » de la guerre d’Algérie.

Plus important encore, le  » moment de Vichy  » de Macron ne consiste pas seulement à reconnaître les terribles erreurs du passé, mais aussi à essayer de rassurer la génération actuelle que la guerre est vraiment terminée et que la France peut aller de l’avant. C’est ce que Chirac a réalisé en 1995. L’affaire Audin n’est peut-être qu’un petit pas dans le processus d’acceptation de l’histoire de France, mais c’est au moins un pas dans la bonne direction, c’est-à-dire au XXIe siècle.

Source : https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/sep/16/macron-algeria-torture-admission-landmark-in-france-post-colonial-history

10 commentaires