Par Elsa Souchay et Noélie Jacquot-Portefaix (photographies)

Sur le plateau du Larzac, l’accès à l’eau et sa répartition ont été pensés dès le Moyen Âge. Ce système perdure aujourd’hui, avec des retombées positives pour la biodiversité de cette région bien moins hostile qu’il n’y paraît.
La Couvertoirade et Saint-Martin-du-Larzac (Aveyron), reportage
On dit beaucoup de choses sur le Larzac. L’urbain imagine y partir quand il veut « tout plaquer pour aller élever des chèvres » dans « un désert plat où rien ne pousse ». Une image à mille lieues de ce qu’est ce causse — un plateau calcaire — de 1 000 km2 du sud du Massif central. Le Larzac est habité depuis le néolithique et peuplé d’éleveurs de brebis, un animal peu gourmand en eau et moins vorace que les chèvres. S’il apparaît sec, son sous-sol regorge d’eau, qu’on peut parfois trouver en surface dans les dolines, les creux du causse, dont l’altitude varie entre 600 et 1 000 m.
« Pour vivre, les humains ont ici développé des trésors d’ingéniosité », dit Solveig Letort, guide-conférencière passionnée par l’histoire du Larzac. Elle est une des quelques dizaines d’habitants à l’année de la très touristique cité fortifiée de La Couvertoirade, un village où la présence humaine est attestée « dès 2 600 avant notre ère ».

La « Cobertoirada » — qui signifierait « pierre couverte » en occitan — n’est toutefois devenue un bourg qu’à la fin du XIIe siècle, à l’arrivée des Templiers. Pour financer ses expéditions et croisades, cet ordre religieux et militaire avait besoin d’impôts, donc de faire prospérer les terres qui lui avaient été confiées. Pour y parvenir, il s’est appuyé sur le précieux savoir-faire des paysans locaux pour collecter l’eau.
Cité pensée comme un « gigantesque entonnoir »
Le château des Templiers de La Couvertoirade a ainsi été adossé à un grand rocher creux gorgé d’eau, transformé en une citerne collective. « Je suis descendue une fois, c’est un espace exigu et interdit au public, raconte Solveig Letort. Dedans, ils ont aménagé la base et construit une magnifique voûte. »

En 1312, les Templiers ne furent plus en odeur de sainteté auprès de la papauté et c’est un autre ordre, celui des Hospitaliers, moins belliciste, qui récupéra leurs possessions. Ils dressèrent les murailles de La Couvertoirade et continuèrent de développer de la cité en suivant le fil de l’eau.
La cité médiévale a été conçue comme un « gigantesque entonnoir », explique Solveig. Dès la porte nord, les rues pavées ont toutes une rigole qui suit le sens de la pente. En levant la tête, sur chaque maison, on distingue des « corbeaux », de petites proéminences sur les façades : « Avant, elles soutenaient des gouttières de bois reliées directement à la citerne qui se trouvait dans chaque maison, jusqu’à l’arrivée de l’eau courante, pompée dans la rivière à partir des années 1980 », dit notre guide.

Derrière celles de l’entrée du village, on trouve un grand roc envahi d’herbes folles. En y grimpant, on découvre un trou laissé dans les remparts. Il s’agit du « don de l’eau », qui permettait de fournir à boire aux voyageurs et aux nécessiteux sans avoir à ouvrir les portes du village.

Les techniques sont simples, mais encore fallait-il y penser dès la construction du lieu. Sillonnant le village, Solveig est intarissable en anecdotes. « Regarde, ces toitures en lauzes [tuiles de pierres plates], qui dessinent un chemin parfait pour récupérer l’eau. Là, les maisons sont légèrement espacées pour récupérer l’eau entre elles ! »
Fille de néoruraux — ses parents sont arrivés en Aveyron pour soutenir la lutte contre l’extension du camp militaire du Larzac dans les années 1970 et sont restés pour y vivre — elle garde en mémoire l’enjeu essentiel que représentaient l’eau et sa préservation dans son enfance. « En fin de saison estivale, quand on touchait au fond de la cuve, ma mère mettait une petite goutte d’antésite [concentré de réglisse] pour que l’eau reste buvable », raconte-t-elle.
« Nos minibassines à nous »
Ses pas nous guident sur la place centrale du village, où toute l’eau passait d’abord dans un premier bassin, ressemblant à un pédiluve, avant de rejoindre une grande citerne. À cet endroit, au cœur du village, se trouvait il y a un peu plus d’un siècle une grande mare, aujourd’hui recouverte d’un pavage qui rappelle les sinuosités d’un cours d’eau.

Avant de partir, Solveig tient à nous emmener hors des remparts, au sud du village, pour nous montrer une grande mare pavée en cercle : « C’est nos minibassines à nous », s’amuse-t-elle. Très loin des projets industriels contemporains, la lavogne est une technologie artisanale très ancienne. Elle consiste à aménager des dépressions naturelles du plateau avec des pavés et de l’argile pour les étanchéifier et récupérer l’eau de pluie.
Ce patrimoine, indissociable des paysages locaux, est avant tout destiné à l’abreuvement de petits troupeaux de brebis. « Quand on partait le matin avec les bêtes, on les faisait boire une première fois, puis une autre le soir, et ça leur suffisait », raconte l’éleveur Francis Roux, lui aussi arrivé sur le Larzac avec la lutte contre l’extension du camp militaire.
« Nous, on utilise l’eau de la citerne, alors que les agnelles boivent au réseau d’eau potable »
« Les pavés, ça permettait un peu aux bêtes de ne pas s’enfoncer et de boire sans trop salir la mare », explique-t-il au bord du point d’eau aménagé près du hameau du Salvetat, à 5 km de La Couvertoirade. « Ce n’est pas exactement une lavogne, prévient-il. On l’a creusé dans le rocher pour les brebis, et aussi pour faire joli. »

Aujourd’hui les exigences de qualité du lait ne permettent plus de donner à boire aux animaux ce qui, de loin, ressemble à de l’eau croupie. D’autant que les troupeaux de brebis comptent désormais plusieurs centaines de têtes.
« C’est le monde à l’envers, dit Chantal Alvergnas, une paysanne de Saint-Martin-du-Larzac. Nous, on utilise l’eau de la citerne, alors que les agnelles, elles, boivent au réseau d’eau potable ! » Elle aussi installée à la suite de la lutte antimilitariste, elle utilise encore majoritairement l’eau de pluie pour sa consommation, « comme des générations de Caussenards » — les habitants du causse — moyennant plusieurs systèmes de filtration. Même en période sèche, « ça tient, mais il faut gérer comme il faut », explique l’éleveuse.
Des atouts pour la biodiversité
Elle s’amuse par exemple de voir des visiteurs « demander à monter dans la maison pour faire pipi et tirer la chasse » au lieu de simplement faire leurs besoins en extérieur. Elle dispose quand même de trois citernes, de 30 m3 sous la maison, 30 m3 sous la bergerie et 50 m3 près de son jardin. Des travaux financés dans les années 1980 ont permis à chaque corps de ferme de restaurer les citernes déjà présentes dans ces hameaux à reconstruire et la zinguerie pour les chéneaux des toitures. Saint-Martin n’a été raccordé au réseau d’eau potable qu’en 1989.

Même s’ils ne sont plus d’actualité pour l’élevage, les points d’eau comme les lavognes doivent tout de même être préservés « surtout pour la faune, les chevreuils, les sangliers, tous les insectes, c’est une vie importante », dit Chantal.
« Un système pensé à partir du bien commun de celles et ceux qui vivaient ici »
Pour le parc naturel régional des Grands Causses, Jérôme Bussière a justement commencé à cartographier depuis le ciel tous les points d’eau sur le plateau. « On en dénombre 530, même si on n’a pas encore pu vérifier lesquels sont artificiels ou naturels », explique le chargé de mission biodiversité, forêts et milieux humides. Les associations naturalistes ont recensé dans certaines lavognes une grande variété de libellules, reptiles et amphibiens, dont des espèces protégées comme le pélobate cultripède, un cousin des grenouilles, rare et menacé.


Le problème, c’est qu’en plus des espèces exotiques envahissantes et l’eutrophisation naturelle, de nombreuses lavognes se dégradent et fuient. La succession de périodes très sèches et très chaudes suivies de pluies torrentielles fragilise l’argile — et parfois le béton, qui a été coulé pour renforcer certaines lavognes depuis cinquante ans. Le savoir-faire s’étant perdu au cours du XXe siècle, personne ne sait plus vraiment comment les reconstruire.
Financée par l’Office français de la biodiversité, une « mission nature » est en cours pour essayer de les restaurer. Et ainsi préserver ce patrimoine qui, comme le rappelle Solveig Letort, « a fonctionné tant de siècles parce qu’il était pensé à partir du bien commun de celles et ceux qui vivaient ici, humains comme non-humains, et pas pour les seuls besoins individuels ».
Elsa Souchay et Noélie Jacquot-Portefaix (photographies)
Publié sur Reporterre le 17 juillet 2025 Mis à jour le 18 juillet 2025
Tous les articles, la tribune libre et les commentaires sont sous la responsabilité de leurs auteurs. Les Moutons Enragés ne sauraient être tenus responsables de leur contenu ou orientation en les publiant ou republiant sur le site.


La technique n’est pas tout à fait perdue pour réparer ces points d’eaux. Si l’argile permet de garder une certaine étanchéité, on utilisait aussi la chaux pour stabiliser les fonds et parfaire l’étanchéité. La chaux restant souple, accompagne les mouvements du terrain alors que l’argile se retraint et fissure en cas de manque d’eau. On retrouve cette technique sur des cuvelages gallo-romains et bien décrites par les archéologues. De même, on utilisait aussi un ciment réalisé à partir d’argiles qui permettait de réaliser des bétons parfaitement étanches et résiliants, chose que ne sait pas faire le ciment type Portland, ceci à cause du feltspalt intégré. L’aspect du ciment d’argile ne permet pas de le différencier d’une simple couche d’argile.
Vous pouvez transmettre aux personnes concernées, étant au Gabon, je ne suis pas en mesure de le faire personnellement.