Des mouches (révolutionnaires) sur un tas de merde..

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Sylvain Rochex de Déscolarisation.org

Il y a, dans les grandes métropoles, et en particulier à Paris la Sordide, des foules de jeunes gens hypocrites au dernier degré. Ils nous racontent des buts multiples et des raisons vertueuses à là où ils sont et à ce qu’ils font alors qu’ils ne portent rien d’autre en eux qu’une gigantesque obsession d’en être — non pas être, mais l’opposé : EN être —. Tous les buts dont ils se réclament se passent ailleurs, ne peuvent être recherchés qu’ailleurs, dans d’innombrables autres lieux, souvent plus silencieux, éloignés du gros animal social, mais eux se targuent de le trouver là — mensonge diabolique —.

On pourrait parler d’une tranche d’âges allant de 18 à 45 ans qui ont tous comme point commun  d’avoir le « social » qui leur pèse un peu trop sur la conscience (S. Weil). Ceux-là c’est dans le spectacle (la « culture » et « l’art », ils disent souvent), à la télé, au cinéma, sur youtube ou à la comédie française, scènes nationales ou scènes d’arrondissements, d’autres, c’est les hautes-études, la recherche, la politique, l’activisme et pour d’autres encore, c’est dans l’entrepreneuriat, les start-up, bref l’activisme économique. Tous sont là comme des mouches sur de la merde, soi-disant pour la bonne cause, pour sauver la planète, pour délivrer un message au monde entier, et accomplir leur destinée (obsession du devenir autant que d’en être).

Parfois, on s’assoit pour réfléchir à un but à atteindre et aux moyens nécessaires, et malheureusement, emporté par la pesanteur du monde, on se lève d’un bond pour conclure que ce qu’il nous faut, c’est de l’argent. Et ce serait une réflexion qui nous a conduit à ça ? Non, ce ne peut être qu’une anti-réflexion, un crash de la pensée. Eh bien, c’est pareil pour ces jeunes gens dont je vous parle avec une conclusion très proche : ils se sont assis 10 minutes, puis ils se sont dit : « La grande ville ! Il faut que je rejoigne la grande ville ! c’est ça qu’il me faut« .

Les mouvements de l’âme qui peuvent nous élever reposent tous sur des paradoxes, sur un jeu subtil de contradictions, d’ascèse, d’épreuves, de patiences, d’inversion des polarités, mais eux, avec leurs conclusions à base d’argent et de grandes métropoles, ils sont logiques, les choses sont bêtes et méchantes. Ils cherchent le plus court chemin, ils évoluent dans un univers plat à géométrie euclidienne avec des lignes de métro. D’ailleurs, ce n’est pas simple de répondre à quelqu’un qui te dit avoir très logiquement besoin d’argent et/ou de grande ville (ou d’un nouvel objet technique). Si on reste sur son plan à lui, orthogonal, on est piégé. Ceux qui sont autre chose que des mouches sur un tas de merde ont une autre géométrie.

D’ailleurs Paris est objectivement un immense tas de merde, vu le nombre de gens au km² et l’absence de terre pour décomposer les déjections de tout ce sale monde. Mais c’est bien-sûr aussi un tas de merde philosophique, artistique, politique et idéologique. Je dis bien merde, comme je dirais aussi vomi morbide, car il ne s’agit pas d’un bon fumier de cheval sur lequel pousserait des jolies fleurs. La grande ville est le lieu de l’infertilité par excellence, et bien-sûr de toutes les vanités puériles (le lieu sans fruit). Parce que la grande ville est le lieu du social, de la camaraderie viciée qui est la plus grande des illusions et des mensonges à soi-même. La grande ville, c’est le règne absolu des lois du social sur l’individu, c’est le règne des flux, de l’architecture, de la force, de la cybernétique, qui met tout le monde au pas. Tous ces jeunes gens, mouches avides, y courent parce que c’est le plus court chemin pour fuir la vie et soi-même. La grande ville, c’est le règne absolu de l’hétéronomie. Dans la grande ville, on est assuré de ne jamais se trouver « en face des conditions de sa propre activité » (S. Weil), il y aura toujours les autres qui feront écran (mais c’est ça qui est voulu).

Et puis, en ville, il faudra toujours tout recommencer, et se raconter toujours que le prochain coup sera le bon, alors que le social, c’est la compétition sociale, et qu’on ne cesse de retomber sans fin. Mais tout ça (être broyé dans une hétéronomie sans fin) est acceptable pour tous ceux qui ont l’obsession d’en être, d’être avec les autres pour se fuir eux-mêmes, pour avoir le sentiment d’être dans le lieu dynamique de tous les enjeux alors qu’il s’agit d’un vortex infini. Ils veulent payer ce prix, le prix de leur vie, pour en-être, parce qu’ils sont perdus, parce que sans l’illusion de la grande ville et du social, ils ne tiennent pas debout. La grande ville, c’est la misère. En col blanc ou en guenille, en tailleur ou en T-shirt Ché Guévara, c’est, au fond, la même misère.
Une armée de jeunes gens hypocrites donc. Mais ceux qui ont la palme, l’avant-garde, sont ceux qui annoncent les vertus les plus hautes : révolutionnaires, anarchistes, écologistes, vegans, anticapitalistes,… (anticapitalistes à la Capitale, écologistes en ville,… c’est cela oui…).

Que font-ils là ? Ben ils ont des idées, que des idées, mais ce qu’ils préfèrent c’est les mondanités. Et là, y’a une précision importante à donner concernant le concept de mondanité. Une acception en provenance du XIXe (attrait pour les frasques et les codes de la très haute société) a considérablement restreint l’usage de ce mot pourtant chargé d’un sens plus large. Une personne de classe dite populaire immergée dans ce qu’on appelle les quartiers et dans la culture Rap, et qui passe sa vie avec des gens de ce milieu à brasser, peut facilement être mondaine. Et idem dans n’importe quel milieu ou « collectif » : sport, travail, politique, religion, arts,… La mondanité, c’est la participation vaine aux choses de ce monde dans le sens où en parle Lanza del Vasto dans le texte « la haine du monde ». Ainsi on peut être dans des codes sociaux et des milieux à première vue antithétiques de « La Haute », voire ennemis de la bourgeoisie, et être en fait parfaitement MONDAIN (y’a par exemple pas plus mondains que certains punks ou squatteurs paumés en bandes). Pour ne pas être mondain, il faut percevoir « les choses de ce monde » comme contingentes, vaines la plupart du temps, et ultra-secondaires.

Quand j’étais ado et que j’avais terriblement l’impression de rater un truc si je n’allais pas à une soirée, j’étais en fait totalement mondain dans ma tête. En fait mondain, c’est quand on est attaché à vivre au milieu du monde et des choses du monde, quand on a énormément besoin de ça, d’en être, pour se sentir vivant et solide. Y’a aussi notre rapport à l’historicité qui conditionne notre mondanité : persuadé voire obsédé avec le fait d’avoir rendez-vous avec son époque et que quelque-chose se joue à chaque instant en même temps que notre destinée, ça confine aussi à la mondanité. On est donc tous plus ou moins mondains, tous plus ou moins drogués au fait d’en être, mais c’est un défaut qui se corrige plus ou moins, comme toutes les gourmandises. Mais les jeunes gens des grandes villes se baffrent en permanence de mondanités (encore une fois qu’ils soient « anars » ou « bourgeois », c’est exactement pareil sur ce plan-là). Et les pires sont les soi-disant « révolutionnaires » qui ne savent pas planter un radis, qui passent leur vie en mondanités et dans leur tête : « Mince alors ! les CRS nous ont encore bloqués et gazés ! Lisons encore un peu de Bourdieu, de Deleuze, de Gorz et de Foucault ce soir, et préparons la prochaine action !  » Et pour manger ? Ben attend, c’est des anarchistes, alors ils font de la récup’ au niveau des poubelles des grandes surfaces.

Et puis, ça fonctionne en réseau. Ils sont très bien organisés entre gens qui se fuient eux-mêmes, ils se serrent les coudes : si toi tu tombes (= si tu vas à la campagne pour enfin te mettre à vivre et couper ton bois), je risque gros de devoir faire pareil, alors on se soutient ! Le but est de maintenir cette ville où l’on ne vit pas, contre le risque de devoir commencer à vivre. On se soutient les uns les autres à se fuir soi-même (par exemple : et si on passait une soirée de plus à se donner l’illusion qu’on pense ensemble ? — et pour que cela soit, on va commander des pizzas — et à minuit, on aura encore beaucoup parlé, parlé, parlé, parlé). Mais ce sont des révolutionnaires ! Ils sont tout au fond de la caverne à parler, parler, parler, à contempler les ombres des CRS et des vitrines taguées, à bouffer de la merde périmée, mais ils sont révolutionnaires et ils ont lu des livres ! Et ils sont soumis au dernier degré à l’illusion de toutes les illusions : LE SOCIAL, mais ils sont anarchistes…
Le mensonge, malheureusement, est un arbre inversé, très très haut, et très robuste.


Sylvain Rochex, 8 octobre 2019

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