L’accaparement des terres, entre Monopoly et colonisation…

Évidemment chez nous, une loi contre l’accaparement des terres agricoles a été en partie invalidée par le Conseil constitutionnel sous prétexte qu’elle portait « une atteinte disproportionnée au droit de propriété et à la liberté d’entreprendre ». La grande braderie continue.. Partagez. Volti

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Auteur Michel Husson pour L’Humanité Dimanche et Blog de Michel Husson via Mondialisation.ca

Les investisseurs internationaux mettent le grappin sur les terres cultivables de la planète. Dans des pays où il n’y a pas de droits de propriété solidement établis, ces achats se traduisent pour les paysans par des expulsions pures et simples.  [1]

L’achat de terres par des investisseurs étrangers est l’une des nouvelles formes de la mondialisation. Ce phénomène a pris une ampleur particulière après le boom des prix agricoles de 2007-2008. On parle d’accaparement des terres et en anglais de
land grabbing, un terme plus critique, qui implique l’idée de mainmise.

Une grande opacité entoure les accords et il est donc difficile de mesurer l’ampleur exacte du phénomène. Les deux sources disponibles – soit la base de données Land Matrix établie par l’International Land Coalition et celle de l’ONG Grain – convergent pour estimer que la surface concernée est de l’ordre de 30 à 37 millions d’hectares (soit entre 300 000 et 370 000 km2).

Un enchevêtrement opaque des investissements

Les données de Land Matrix montrent le caractère très généralisé du phénomène. À peu près tous les pays – hormis ceux d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest – sont concernés comme « receveurs ». Mais, et c’était a priori moins évident de manière intuitive, c’est tout aussi vrai pour les pays « émetteurs ». Cela veut dire qu’il existe des investissements croisés au sein d’une même région du monde, notamment en Afrique. La carte ci-dessous montre la répartition géographique des accords.

Voir la carte

Du côté des principaux pays investisseurs, on trouve en tête les États-Unis, avec 8,2 millions d’hectares recensés. La Chine ne vient qu’en quatrième position, après la Malaisie et Singapour. Du côté des pays « receveurs », tous les continents du Sud sont concernés, avec notamment la République démocratique du Congo, le Brésil et l’Indonésie, auxquels il faut ajouter l’Ukraine et la Russie.

Contrairement à une idée reçue, la présence des États-Unis en Afrique est supérieure à celle de la Chine : 3,7 millions d’hectares, contre 2,5 millions. Cependant, ces données ne rendent pas compte de l’enchevêtrement des investissements ni des spécialisations. C’est ce qui permet sans doute d’expliquer pourquoi le Brésil a vendu 2,4 millions d’hectares à des investisseurs étrangers, mais en détient 3 millions dans d’autre pays.

Souveraineté alimentaire remise en cause

Certains accords prévoient des investissements d’infrastructure susceptibles d’avoir des effets positifs. Mais dans la majorité des cas, comme le souligne l’International Land Coalition, « le modèle dominant d’acquisition de terres à grande échelle a mis en péril les droits et les moyens de subsistance des communautés rurales ». Rien ne permet d’« invalider l’idée qu’il s’agit de mainmise sur les terres ». Dans des pays où il n’existe pas de droits de propriété solidement établis, où les autorités locales ont un intérêt direct à passer un deal avec les multinationales, les achats de terres se traduisent souvent par des expulsions.

En 2016, une coalition internationale d’ONG a publié le rapport « Terres communes : sécuriser les droits fonciers et protéger la planète ». Il souligne que « les peuples autochtones et les communautés locales protègent la moitié des terres du globe, mais n’en possèdent formellement que 10 % ». Ce sont donc 2,5 milliards de personnes qui sont « menacées par la faim et la pauvreté si leurs droits fonciers ne sont pas protégés ». La campagne Land Rights Now appelle au doublement de la surface des terres appartenant aux communautés d’ici à 2020.

L’éviction de l’agriculture paysanne par l’agrobusiness prive les paysans de leurs ressources. Si certains trouvent un emploi d’ouvrier agricole mal payé, la majorité va grossir les rangs des sans-terre qui végètent autour des grandes villes ou bien cherchent à émigrer. Et comme une partie des terres est utilisée à des productions comme les biocarburants ou l’huile de palme, c’est l’autosuffisance alimentaire qui est remise en cause. Sans même parler des effets collatéraux sur l’accès à l’eau, détournée au profit de cultures comme celle du sucre de canne, et de l’impact sur l’environnement.

Le seul point positif est que les mouvements sociaux et les campagnes de soutien ont quelque peu freiné le développement du phénomène et contribué à porter le problème sur la place publique. Enfin, la question concerne aussi un pays comme la France. Une loi contre l’accaparement des terres agricoles a été en partie invalidée par le Conseil constitutionnel sous prétexte qu’elle portait « une atteinte disproportionnée au droit de propriété et à la liberté d’entreprendre ». Un bon résumé !

Pourquoi acheter des terres ?

L’agriculture est devenue un bon placement, que ne négligent pas les multinationales ni même certains grands fonds de pension. Les terres achetées permettent de mener à grande échelle des cultures non alimentaires. Mais les investisseurs peuvent aussi chercher à garantir les sources d’approvisionnement en produits agricoles. La question est alors de savoir si le produit des terres achetées est plutôt destiné à la revente sur le marché mondial ou sur celui du pays investisseur. C’est cette question que se sont posée les auteurs d’une étude récente du FMI. Ils montrent que les achats de terres relèvent plutôt d’un « investissement visant à l’indépendance alimentaire que d’une plateforme de recherche de profit ». Mais ce constat ne change rien au fait qu’il s’agit la plupart du temps d’une spoliation, par ailleurs souvent financée par la Banque mondiale.

Cet article a été publié par l’Humanité (Dimanche n° 621, 9 août 2018)

Notes :

[1L’ensemble des références utilisées et une note plus technique sont disponibles ici

Michel Husson : statisticien et économiste français travaillant à l’Institut de recherches économiques et sociales, membre de la Commission d’audit pour la vérité sur la dette grecque depuis 2015.
http://hussonet.free.fr/fiscali.htm

9 commentaires

  • DTC

    Je pense que certains pourront bientôt acheter la moitié de la Planète Terre.
    Ce qui est tout à fait justifié: ils ont fait pleins d’efforts pour y parvenir. Si vous mourrez de faim, c’est certainement qu’il faut vous sortir les doigts du cul, mais cela n’a rien à voir avec l’absence de partage équitable.
    Vous trouvez cela injuste? C’est certainement que vous avez quelque chose de mal vécu pendant l’enfance, qui n’a pas été résolu (cf. biquette dans https://lesmoutonsenrages.fr/2018/09/01/petition-sauvez-la-loi-qui-protege-enfin-les-proprietaires/comment-page-1/#comment-626810). Tout va bien et tout n’est que question de croyances/Karma et patati et patata.

    • DTC, il y a toujours plusieurs façons de voir un seul problème. Alors coupe le wifi, éteins ton portable, mets-toi à l’aise, respire un grand coup et concentre-toi sur ce qui est dit, sans trop interpréter au travers de ton propre filtre.
      Et le jour où tu le sentiras, tu pourras travailler sur O’Hoponopono et sur notre responsabilité à 100% de ce qui nous arrive.

      Ce qui n’empêche en rien, n’a jamais empêché, et n’empêchera jamais l’entraide et la solidarité.

      Ce que je fais ici en t’offrant cet important message, même si je pense qu’il fera l’effet d’un coup d’épée dans l’eau.

      • DTC

        Non non, t’inquiète, ce n’est pas un coup d’épée dans l’eau. J’accepte qu’on puisse penser comme ça;
        En revanche, ce site traite de nombreux sujets que j’estime politiques, nombreuses choses dont on s’indigne etc. Il me semble qu’il est écrit, et compris par chacun, qu’il y a des responsables pour les problèmes traités ici. Ce peut être des « politiciens », des actionnaires, des pdg, ou/et chacun d’entre nous en tant que consommateur/cautionneur et de personne passive vis à vis de ce qui est décidé sans nous. Les articles « militants » ont un sens seulement s’ils ont vocation à nous faire agir.
        Or, cette tendance à tout justifier/excuser par ces nouveaux « ésotérismes » hyper répandus de nos jours est pour moi incompatible avec l’action politique (au sens premier du terme). L’argent, qui est selon moi ce qui nous broie vu qu’il nous a privé de l’accès aux ressources libres (sur la Terre), est couramment décrit comme quelque chose qu’on attire à soit ou au contraire repousse par nos pensées, croyances etc. Je vois pourtant un système où les règles sont posées par les puissants bien avant que j’ai mes propres pensées car bien avant que je sois né. Et on m’explique à présent que je suis responsable de ma propre réalité. En partie certes, mais faut pas exagérer non plus.

        La plupart de mes amis activistes se sont mis à adopter des théories proches des tiennes. Certes, ils sont heureux, détendus etc. Je constate aussi qu’ils n’agissent plus pour lutter sur les causes, comme ils le faisaient avant. Les faucheurs volontaires, notamment, on perdu du monde comme ça. C’est même à se demander si ce type de croyance mystique n’est pas un outil du système pour nous conduire à la passivité (il me semble que Sylvain de descolarisation.org évoque un peu le sujet). Monsanto peut continuer tranquillement…

        Je constate aussi que ceux qui adhèrent à ces théories ne sont pas des personnes complètement pauvres (à la base) et me demande si c’est un hasard ou pas. J’ai souvent pensé que ceux qui disaient aux galériens « tu crées ta réalité » avaient là une bonne excuse pour ne pas être solidaire…

        La bise

  • « Dans des pays où il n’existe pas de droits de propriété solidement établis, où les autorités locales ont un intérêt direct à passer un deal avec les multinationales, les achats de terres se traduisent souvent par des expulsions. »

    C’est bien ce qu’il se passe en France. Le droit de propriété est très mal défendu car il est ambigu.
    – pour être vraiment propriétaire, il faut posséder un « juste titre », mais il faut aussi pouvoir prouver que ce « juste titre » vient lui-même d’un « juste titre » et ainsi de suite. C’est ce qu’on appelle la preuve diabolique du droit de propriété.

    – en revanche, si vous occupez pendant 30 ans un bien immobilier (restons sur l’exemple de la terre), que vous l’entretenez, que vous en payez les charges… vous pouvez alors vous présenter devant le notaire avec deux témoins et faire établir un acte de prescription trentenaire. Là, vous en devenez réellement propriétaire.
    C’est ce que le code civil appelle la gestion de « bon père de famille ».

    Mais là aussi, l’Etat peut quand même vous le piquer, au titre de « l’utilité publique ». Un terme très large qui a remplacé celui de « nécessité publique », plus restrictif. Si on peut éventuellement prouver ce qu’est une nécessité, comment prouver l’utilité ?

    La différence est que, normalement, si vous êtes finaud, vous pouvez négocier un prix correct quand vous êtes exproprié. Sinon, vous vous faites arnaquer. Tandis que dans certains pays, ils sont mis dehors à coups de pieds au c…

  • predateur

    il faut relativiser cette spoliation des terres agricoles ,les gars qui avaient fait main basse sur les terres dans les pays de l est ont eu quelques déboires avant les habitants de ces pays
    certains sont revenus vite fait …..pour rester en vie

  • Isil Isil

    Je me souviens d’une émission, cash investigations qui mettait en lumière le problème en France et notamment le travail d’opposition à cet accaparement que fournissait un couple de retraités.
    L’extension des zone commerciales détruit aussi les terres agricoles, qui que soient les financiers.
    Désolée, je ne retrouve pas le lien, et plus le temps de chercher :(

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