Quand la Syrie risque de faire boum : la Turquie ET l’Arabie saoudite envisagent l’envoi de troupes au sol (mais pas du tout de manière concertée…)

Voilà une information qui ne risque pas de calmer les eschatologues de tout poils qui voient en la Syrie une des prophétie se réaliser… Car comme l’avait annoncé le verset 16.12 du chapitre XVI du livre de Jean: « Le sixième Ange versa sa coupe sur le grand fleuve de l’Euphrate; et son eau tarit, pour préparer le chemin aux rois venant de l’Orient« , et le fait que l’EI utilise un barrage pour réduire encore le niveau du fleuve n’arrange en rien les choses, puisque le groupe a tenté de contrôlé plusieurs barrages. De plus, nous savons que l’Euphrate est déjà bien asséché, les « rois venant de l’Orient » vont pouvoir s’en donner à coeur joie…

Car le problème est bien là, les saoudiens envisagent fortement d’attaquer la Syrie tout comme la le projette Turquie, et le fait de pouvoir traverser l’Euphrate pourrait être un atout indénable suivant la stratégie adoptée, ce que la Russie considère comme étant un acte de guerre qui entrainerait une riposte.

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Atlantico : L’Arabie Saoudite au travers du brigadier général Ahmed Asiri a annoncé vouloir envoyer des troupes en Syrie car elle considère que les frappes aériennes seules sont insuffisantes. Quelles motivations se cachent derrière la volonté saoudienne de s’impliquer davantage dans le combat contre Daech ?

Alain Rodier : Le général Asiri a totalement raison : les frappes aériennes seront insuffisantes pour vaincre Daech. Il est loin d’être le premier à l’affirmer. Par contre, la volonté de Riyad d’envoyer des troupes au sol en Syrie ne me paraît pas être une réalité. D’ailleurs, les Saoudiens ont ajouté à cette déclaration qu’ils allaient d’abord consulter leurs alliés (lesquels, ceux qui interviennent aussi au Yémen ?) avant de prendre la moindre décision.


Comme personne n’est chaud pour y aller, il semble évident que cette intention restera au niveau du vœu pieux, ce qui n’exclut pas d’envoyer quelques membres des forces spéciales pour affirmer sa bonne volonté. C’est actuellement très à la mode : quand on n’a pas de moyens militaires suffisants à déployer, on dépêche des membres des forces spéciales. Cela impressionne le public qui va beaucoup au cinéma. S’il est parfaitement vrai que ces unités d’élite sont extrêmement performantes, elles ne peuvent mener que des actions ponctuelles et limitées dans la durée. Elles n’ont pas les moyens (en effectifs et en armements) de conduire une offensive de type classique suivi d’un contrôle du terrain par un maillage de troupes serré et surtout, ce n’est pas leur mission.

Alexandre del Valle : Tout d’abord, il faut préciser que l’envoi de troupes par l’Arabie Saoudite s’inscrirait dans le cadre de la Coalition internationale et en partenariat avec la Turquie. Les Saoudiens veulent peser davantage dans les négociations en cours sur la Syrie et ils savent que pour cela il faut aussi peser sur le terrain, or les islamistes sunnites qu’ils soutiennent ont subi ces derniers temps des revers face aux alliés russo-irano-Hesbollahis pro Assad. Certaines forces sunnites ont été affaiblies par les frappes russes et les soldats et mercenaires chiites. L’Arabie Saoudite veut rééquilibrer les forces en faveur des sunnites soutenus par les pays du Golfe et la Turquie d’autant plus que le leader de Jaïch al-Islam, Zahlane Allouche, a été tué ces derniers mois par le camp russo-syrien, ce qui a affaibli la position des Saoudiens en Syrie qui comptaient sur lui et son groupe sunnite pro-saoud. L’annonce saoudienne relève tant d’une volonté de peser et de renforcer le camps sunnite pro-saoudien et pro-turc, face au camp syrien pro-iranien que d’une dimension intérieure. En effet, elle fait partie de la stratégie de la monarchie saoudienne et du vice-prince héritier Salman qui consiste à se montrer capable de défendre les intérêts des sunnites dans le cadre de la lutte contre les chiites et de montrer que l’Arabie Saoudite n’est pas qu’une monarchie repue liée la finance occidentale mais aussi un régime sunnite qui tient à ses fondements wahhabites et qui assure sa mission de « parrain » du monde arabe et du monde sunnite face aux ennemis héréditaires chiites et perses. Cette annonce, mais aussi l’exécution du dignitaire Nimr al Nimr puis la guerre au Yémen contre les rebelles chiites zaidistes dis « boutistes » visent ainsi à combler la perte de légitimité du régime au sein de la mouvance islamiste mondiale sunnite dans le cadre d’une stratégie néo-interventioniste du régime sous l’influence de la relève saoud incarnée par les jeunes princes soudeiris.

 

Cette annonce intervient dans un contexte de négociations sur la Syrie bloquées et de tensions entre la Turquie et la Russie, cette dernière suspectant la Turquie de préparer une invasion en Syrie. Peut-on craindre que l’escalade des tensions entre la Turquie et la Russie aboutisse à un affrontement direct ? La Turquie étant membre de l’OTAN, pourrait-elle invoquer l’article 5 ? Quelles seraient les conséquences ?

Alain Rodier : Tout dépend de qui déclenche les hostilités. Si le président Erdogan décide de faire franchir la frontière syrienne à ses troupes, il se met en défaut vis-à-vis des lois internationales s’il n’a pas reçu de mandat du Conseil de Sécurité de l’ONU. Et ce ne sera pas le cas car la Russie (et peut-être la Chine) mettront leur veto à toute proposition allant dans ce sens. Il ne pourra alors pas invoquer l’article 5 qui oblige les pays de l’OTAN à lui porter assistance. Par contre, si ce sont les Russes qui entrent en Turquie, cela est théoriquement automatiquement le cas. Mais je vois mal le président Poutine commettre cette erreur grossière car il n’a aucun intérêt à mener une telle provocation.
Depuis des années, Erdogan demande la création d’une zone tampon en Syrie pour permettre d’y établir une certaine sécurité, des camps de réfugiés mais surtout pour briser dans l’œuf les velléités kurdes d’y créer une zone autonome qui, à terme, pourrait se transformer en État. A savoir que cette zone tampon couperait le Kurdistan syrien (dit le Rojava) en deux.

La situation qui prévaut à Alep où les forces légalistes syriennes appuyées par les milices chiites (non seulement syriennes mais irakiennes et même des afghans encadrés par des pasdarans), par le Hezbollah libanais et surtout par l’aviation russe, sont en passe de couper l’accès qui mène la ville à la Turquie va créer une situation nouvelle qui embarrasse Ankara. Or, la Turquie a les moyens militaires nécessaires pour lancer une opération militaire d’envergure qui consisterait à pénétrer à une vingtaine de kilomètres à l’intérieur du territoire syrien du corridor d’Azaz qui borde la région kurde d’Efrin à l’ouest jusqu’à l’Euphrate à l’est. Ce serait la création de la fameuse « zone tampon ». La justification qui pourrait être avancée est la lutte contre Daesh puisque ce mouvement tient la frontière de l’Euphrate jusqu’au corridor d’Azaz cité précédemment. Ce dernier est surtout aux mains de l’Armée de la conquête, une coalition de mouvements islamistes radicaux dont le Front al-Nosra est l’épine dorsale, sans compter quelques unités locales qui se revendiquent de l’Armée Syrienne Libre (ASL). Il n’est un mystère pour personne que ces unités sont soutenues en sous-main par la Turquie, par l’Arabie saoudite et le Qatar.

Mais, cette initiative qui violerait toutes les règles internationales mettrait la Turquie en porte à faux avec la communauté internationale même si cette dernière (particulièrement les États-Unis) semble parfois encline à détourner les regards. Militairement, cela poserait aussi un énorme problème aux forces turques qui se retrouveraient de fait opposées directement à Daech (avec les conséquences de représailles terroristes que cela ne manquerait pas de provoquer), aux Kurdes syriens du YPG, à l’armée syrienne et surtout à son allié russe. Le risque d’une confrontation frontale avec l’aviation russe serait alors quasi inévitable et les suites sont difficiles à imaginer mais elles peuvent être catastrophiques.

Cette initiative reste donc très peu probable même si Erdogan a toujours su se montrer imprévisible.
Alexandre del Valle : Je ne pense pas que les Turcs, même s’ils ont abattu un avion russe, soient capables d’aller jusqu’à une escalade avec les Russes, c’est beaucoup trop risqué pour eux dans la mesure où la Russie détient l’arme nucléaire et où les Turcs ne peuvent pas se permettre d’allier très loin contre un ennemi certes héréditaire mais détenteur du feu atomique. Par contre, dans le cadre d’un conflit de faible intensité, la Turquie sait que la solidarité inter-atlantiste peut lui permettre d’éloigner un peu plus le camp occidental de la Russie et de la sorte conjurer ce qu’elle craint le plus, à l’instar des stratèges américains de l’OTAN, à savoir une réelle entente occidentalo-russe face à la menace islamiste qui risquerait de se traduire par une aide à l’ennemi kurde et un rapprochement avec l’axe chiite iranien. Ankara poursuit bien sûr par ailleurs des desseins de reconquête d’une partie de la Syrie où vivent des minorités turcophones que la Turquie arme depuis longtemps. Au sein de ces minorités turcophones, il y a des légions pro-turques islamiques, les mêmes que celles qui ont abattu le pilote de l’avion russe accusé de viser les positions des Turkmèhes soutenus par Ankara en Syrie.

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