Continuons d’accumuler les déséquilibres, et ce sera la guerre..

Journaliste et économiste, Jean-Michel Quatrepoint vient de publier Mourir pour le yuan? (chez François Bourin Editeur), une analyse de la stratégie de puissance de la Chine face au déclin consenti des puissances occidentales. Il explique les profonds déséquilibres, aggravés par la crise, qui se creusent au détriment de celles-ci.

La question du yuan est au menu des discussions du G20 à Washington. Quel est le problème avec la monnaie chinoise?

Le yuan est la monnaie de la seconde puissance mondiale, du premier pays en termes de détention de réserves de change. Or cette monnaie n’est pas convertible: la Chine exerce un contrôle des changes pour en contrôler strictement la valeur. Le yuan est considérablement sous-évalué. De plus, depuis trente ans, la stratégie de Pékin est d’indexer le yuan sur le dollar, pour que les évolutions de ces deux monnaies soient synchronisées.

Quels sont les avantages de cette stratégie monétaire?

Elle permet d’attirer les multinationales sur le sol chinois. Garder la monnaie sous-évaluée permet de produire moins cher. Les Chinois se souviennent qu’en 1985, Washington avait forcé les Japonais à réévaluer le yen, tordant le cou à l’industrie japonaise. Ils ne laisseront pas la même chose leur arriver.

Par ailleurs, indexer le yuan sur le dollar, c’est garantir aux multinationales qu’elles ne prennent pas de risques de change. En retour, la Chine demande à celles-ci de produire pour l’exportation, pas pour le marché local. C’est une stratégie géniale, un pacte gagnant-gagnant: les multinationales engrangent les bénéfices, et la Chine les excédents commerciaux. Aux dépens de l’industrie et des balances commerciales de l’Europe et des Etats-Unis, qui perdent des emplois et des capitaux.

Quel est l’intérêt pour la Chine d’accumuler ces excédents?

D’abord, le pays ne peut pas basculer brutalement d’un modèle mercantiliste, basé sur l’exportation, à un modèle de consommation intérieure. Ensuite, la Chine vieillit, comme l’Allemagne: dans 20 ou 30 ans, il faudra financer un grand nombre de retraites. D’où le besoin d’engranger des recettes à l’export.

Enfin, celles-ci permettent de racheter des actifs. Par exemple des bons du Trésor américain, c’est-à-dire la dette publique des Etats-Unis. Pékin se tourne aussi de plus en plus vers des actifs tangibles: telle ou telle entreprise qui dispose d’une technologie convoitée, telle autre, point d’entrée pour un marché particulier. On s’attend aussi à une importance croissante de la Chine dans la finance.

Quelles sont les conséquences de cette politique pour les économies occidentales?

Elle entraîne pour l’Europe et les Etats-Unis des déficits commerciaux considérables. Non seulement les emplois, mais aussi les capitaux sont délocalisés en Asie. Les multinationales n’investissent plus en Occident. Qu’est-ce qu’il reste? Des emplois publics, avec lesquels on espère masquer l’hémorragie d’emplois marchands. Tandis que l’on fait des cadeaux fiscaux aux grandes entreprises et aux super-riches.

Est-il impossible de faire pression sur la Chine pour qu’elle infléchisse sa politique monétaire?

L’erreur a été de l’admettre à l’OMC, en 2001, sans lui demander de renoncer au contrôle des changes. Entre 2005 et 2008, la Chine a procédé à une réévaluation par petites touches, 1% de temps de en temps, sous la pression internationale. Avec l’arrivée de la crise, ils se sont complètement réindéxés sur le dollar.

Depuis quelques mois, ils ont repris leurs petites réévaluations. Mais pour mettre le yuan à son niveau réel, il faudrait le réévaluer de 30 ou 40%. D’un autre côté, on peut comprendre les Chinois, qui ne veulent pas alimenter l’inflation par une hausse importante.

Mais, en l’absence d’une forte demande intérieure, la Chine n’a-t-elle pas intérêt à la prospérité de ses principaux partenaires commerciaux?

Elle est obligée à un pilotage assez fin. Mais globalement, on est à un moment où la machine économique échappe à ses acteurs. Plus personne ne maîtrise plus rien, et Pékin ne peut pas racheter les dettes de tous les Etats européens. Les Chinois se sont déclarés prêts à aider, mais c’est surtout un effet d’annonce.

Peut-on espérer un front uni des Occidentaux sur le yuan lors du G20 de Cannes, début novembre?

Je crains que les Européens ne soient pas unis. Le principal partenaire de la Chine en Europe, c’est l’Allemagne, qui a adopté la même stratégie mercantiliste en réalisant ses excédents sur la zone euro. Le fait que l’euro soit trop fort par rapport au yuan, les Allemands s’en fichent: ils occupent la niche du haut de gamme. Le taux de l’euro, ça joue peu quand on vend des Mercedes.

C’est plutôt nous, Français, qui sommes concernés par la question. Quant aux Américains, qui seraient les seuls à pouvoir faire pression sur la Chine, ils ne remettent pas en cause son adhésion à l’OMC, par attachement au libre-échange. Ils n’ont pas compris les problèmes que pose leur déficit commercial, alors que l’Amérique s’appauvrit.

Il ne faut donc pas trop compter, selon vous, sur les grands changements annoncés?

Non. Les Chinois veulent que leur monnaie devienne à terme la seconde devise mondiale, voire la première. Ils ont déjà suggéré aux autres puissances émergentes de ne plus utiliser le dollar pour leurs échanges entre elles, mais une monnaie commune, et pourquoi pas le yuan…

Que peut faire l’Europe face à cette nouvelle super-puissance chinoise?

L’Europe à 27 est une hérésie. La France doit se mettre à table avec l’Allemagne et discuter d’une nouvelle étape de la construction européenne. Peut-on continuer à vivre ensemble, avec les compromis que cela implique?

Il faut alors construire une vraie puissance européenne, avec une vraie géostratégie. Les brésiliens ont créé des taxes à l’importation, obligent Apple à produire sur place, idem pour les voitures. L’Europe doit y venir aussi.

Pourquoi avoir titré votre livre «Mourir pour le yuan»?

A la longue, si rien ne se passe, si on continue à accumuler les déséquilibres, comme au début du XXe siècle, l’issue sera la même: la guerre.

Recueilli par Dominique Albertini pour Libération
Partagé avec sos.planète

15 commentaires

  • zozo

    On peut admirer l’incompétence de l’occident scélérat et colonisateur. Merci à nos amis chinois.

  • Pikpuss

    Occident scélérat et colonisateur…voilà encore un beau cliché qui a la peau dure…. Beaucoup d’endroits de la planète en seraient encore à l’âge de la pierre taillée si l’Occident ne s’était pas manifesté et que dire de la situation des femmes et des plus faibles. Il faut garder ce que l’Occident a produit de mieux et chasser les marchands du temple qui pillent la planète. Ce qu’il se passe avec la Chine est un deal entre grandes familles mafieuses tout simplement. Ni les Chinois dans leur grande majorité ni les peuples occidentaux ne sont gagnants dans cette affaire. Nous savons bien que nous avons été vendus par tous les politiques de gauche comme de droite depuis plus de trente ans. Il faut repenser le monde de manière à ce que les économies soient au service des peuples et non pas des quelques grandes familles de New York, de Londres, de Paris ou de Shanghai…

    • DELAUDE

      @ Pikpuss : « Beaucoup d’endroit de la planète seraient encore à l’âge de pierre… »
      (Ce que je vais dire n’engage que moi) : ET ALORS ?

      Qu’a apporté notre fameuse civilisation dont nous sommes si fiers ? Pourquoi ne pas avoir respecté leur rythme d’évolution et de croissance plutôt que de les précipiter dans un monde inadapté écologiquement et sociologiquement, avec des notions qui leur étaient totalement étrangères… 
      Il fallait au moins leur donner le choix…
      Le pillage des ressources, l’asservissement des peuples, la destruction de leur environnement, l’abandon forcé de tout ce qui avait fait leur équilibre traditionnel, la critique de traditions séculaires remplacée par des principes incompréhensibles pour eux,  tout cela ne sera jamais compensé par les buldings, le téléphone portable et autres gadgets dont nous sommes si fiers…

      Imagine qu’il y ait vraiment des ET évolués qui nous observent… Ne nous prennent-ils pas pour des barbares et des primitifs ? Interviennent-ils militairement pour nous apporter la bonne parole et installer de force chez nous ce qu’ils trouvent bon chez eux ?

      La première loi d’un être un peu évolué est l’AMOUR, la seconde et qui est son corollaire est le RESPECT.

      Au nom de notre foutue civilisation dont tout le monde peut apprécier le magnifique résultat nous avons fait des génocides, bouleversé des systèmes écologiques fragiles, désertifié, déplacé des populations…

      Mais si nous n’avions pas pu étendre notre impérialisme notre propre évolution en aurait été sans doute retardée… Et alors ????

      Le seul et unique moteur depuis toujours n’a été que la richesse… En son nom tout à été fait… Sans partage et sans compensation…

      Moi, je n’aime pas que mon voisin vienne m’expliquer que sa façon de vivre est meilleure que la mienne, j’aimerais surtout pas qu’il vienne piller mon jardin …et que ça recommence d’année en année.., contre des gadgets dont je n’ai rien à faire et qui pourissent la vie de mes enfants en les installant dans des rêves illusoires…

      Avant d’aller donner des leçons, on balaye devant sa porte…
      Montaigne disait « Verité en deça, erreur en-delà »…

      On peut voir cela comme un point de vue rétrograde…
      Peut-être… Mais l’égo nationaliste, le besoin de me sentir la meilleure en écrasant les autres, et l’asservissement et le non respect des plus faibles me débectent…

      • texcaltex

        Tout à fait d’accord….!!
        On a vraiment prouvé ce que vaut notre civilisation….!! Et on entraine avec nous tous ces gens qui étaient heureux  et n’avaient rien demandé!
        Quelle honte!

  • engel

    ATTENTION PROPAGANDE DANGEREUSE ET SIMPLISTE !

    SI on en croit ce texte.
    C’est donc la faute aux CHINOIS et aux ALLEMANDS, si nous risquons un futur conflit armé mondial !!!
    Bien sûr, les anglo-saxons et d’autres (France nabonitienne compris) n’y seront pour rien.

    L’air de rien, on nous conditionne à rejeter la faute de nos malheur … sur nos voisins !
    Ainsi, le peuple ne cherchera pas les traîtres et les coupables en son sein.
    Et pourtant se sont eux les vrai responsables , pas les chinois!

    Cette recette est vieille comme notre « humanité », mais j’ai bien peur qu’elle est encore de beaux jours …
     

    • voltigeur voltigeur

      Au lieu d’y voir de la propagande simpliste et dangereuse, il faudrait
      s’interroger, si d’avoir délocalisé ou fait fabriquer en Chine est une bonne chose.
      On peut constater aux nombreuses contre-façons, qu’il y a un souci.
      On leur a offert notre savoir faire sur un plateau.
      Alors se plaindre des Chinois, sans se remettre en cause est une gabegie.
      A force de vouloir payer des esclaves à bas coûts……..
      Nos industries locales, celles qui sont restées, sont moribondes, le chômage monte, et on fait quoi??
      Les Banques ne jouent pas le jeu et ne prêtent pas aux PME/PMI et ça n’est pas prêt de s’arranger…
      Moi j’y vois une démolition de notre pays faite sciemment.
      Rien n’est fait pour protéger le peu d’industrie qui restent.
      C’est ça la mondialisation?? la ruine programmée des uns, et mettre la faute sur les autres,
      pour se dédouaner d’un problème créé de toute pièce?
      C’était prévisible et personne n’a rien vu??
      Trop facile d’accuser les Chinois! On a jamais vu autant de dépôts de bilans, de faillites………
      C’est certainement la faute aux E.T, et pas aux incompétents qui gère le pays! à quoi sert un ministre
      de l’industrie et du commerce??

      • DELAUDE

        D’accord avec toi, comme souvent :-)  
        L’élastique nous revient dans la figure, et c’est logique…
        Je me pose tous les jours cette question : Comment se fait-il que ce que des personnes lambda comme vous et moi (pardon  !) sommes capables de comprendre n’est pas analysé et prévu par des gens hyper pointus payés pour ça depuis des générations ???
        Comme tu le dis, Voltigeur, la réponse est que cela ne peut être que voulu, activement ou par négligence…

      • voltigeur voltigeur

        :) La question je ne me la pose plus depuis longtemps!
        C’est assez facile à comprendre si on met tout à la suite, rien n’est innocent.
        Par conséquent, si nous en bas de l’échelle sommes capables de le voir, ces énarques et
        autres « grands » cerveaux ont fait la même analyse. Ce qui serait utile de savoir
        c’est A QUI ça profite et dans quel but c’est fait.
        On veut peut être créer un grand village, avec une seule nation mondiale?
        Où tout notre patrimoine et nos valeurs seraient fondus dans une vaste
        communauté. Plus de Pays, plus d’identité, plus de repères,
        sauf ceux régis pour les peuples corvéables, commandés par un gouvernement centralisé….
        Des pilules bleus ou rouges pour les réfractaires etc….
        C’est sinistre et franchement in-envisageable à mon niveau…
        On a le choix entre 1984 d’Orwell, ou le meilleur des mondes d’Aldous Huxley!
        Il y a tant de similitudes entre la fiction et la réalité, que s’en est effrayant! :)
        C’est peut être mon côté «  »contre l’ordre établi » qui fait surface :) :)
        Et je me trompe surement! (j’espèèère!! ;) )

      • DELAUDE

        Regarde le film zeitgest… Ce monde lisse, avec ses cultures hydroponiques, ou tout est cadré, organisé, dans lequel pour sa survie même, il faudra gommer toutes les aspérités de la personnalité comme tu le dis à coup de pilules sans doute…
        Il n’y a aucune explication sur la gestion de la nature humaine et ses pulsions primitives…
        On fait quoi des marginaux dans cette proposition de monde parfait ?
        On partirait du principe que bien « éduqué » et bien « nourri » il n’y aurait plus aucun dérapage… BEURK!
        Mais ce n’est pas compatible avec les principes de l’évolution naturelle, qui va, qui vient, fait des essais ratés pour finalement choisir ce qui est le plus propre à sa survie….
        Si c’est ce qui nous attend, je pars vivre chez les primitifs ! enfin… Si j’ai le temps, parce que, vu mon âge, je ne verrai surement pas ça dans les 15ans à venir… :D
        J’ai eu la chance de vivre une jeunesse insouciante… D’ailleurs, à bien y regarder, je regrette d’une certaine façon de l’avoir été autant, même si j’achetais la Geule Ouverte et que j’écoutais les conférences de René Dumont !
        Je plains de tout mon coeur, ceux dont l’avenir est vraiment devant eux : les enfants et petits enfants de ma génération et leur demande sincèrement pardon.

  • engel

    Pas de doute, la machine de guerre est en route !

  • pokefric pokefric

    CRISE/zone euro: Merkel opposée à nouveaux plans de relance, « mauvaise idée »
    http://www.romandie.com/news/n/CRISEzone_euro_Merkel_opposee_a_nouveaux_plans_de_relance_mauvaise_idee270920111309.asp
    Sur boursorama, et bien, on en sait rien, le cac et les banques montent en flèche, affaire à suivre dans l’heure !
    http://www.boursorama.com/

  • Publié sur Libération ? Tiens donc, le journal des Rothschild, ayant plus qu’un faible pour Israël ? Et comme Israël préfère les Yankees aux Chinois, on peut s’attendre à ce qu’ils attaquent ces derniers dans leurs Médias aux ordres. Je voulais publier ce post pour varier l’info, mais la provenance me refroidit. Trop partisane… donc pour moi suspecte ! eva

  • engel

    A @Voltigeur,

    De toute évidence tu n’as fait que survoler mon post!

    Tu écris : « Au lieu d’y voir de la propagande simpliste et dangereuse, il faudrait
    s’interroger, si d’avoir délocalisé ou fait fabriquer en Chine est une bonne chose ».

    Appelons un chat, un chat ! Si sciemment des décideurs français ont pris des mesures dévastatrices pour la nation et son peuple, tel que délocalisations sauvages.
    Et qu’ils l’ont fait, en connaissant parfaitement les conséquences funestes de leurs actes.
    Alors, ces gens sont des traitres et ceci est un crime !
    Et des assises doivent dépendre leurs futurs destinés…
    Cette traitrise, je la dénonçais dans mon post, alors je persiste :
    Les CHINOIS N’Y SONT POUR RIEN SI L’OCCIDENT C’EST FOUTU DANS LA MERDE.

    « Mourir pour le yuan? » est un titre qui à lui seul flashe comme une propagande guerrière nauséabonde.
    On livre à la plèbe un bouc-émissaire !
    Et la prochaine étape  : « tuons le yuan ! » ?
     Oui, Voltigeur, je trouve tout cela dangereux.
     

    • voltigeur voltigeur

      J’ai mal formulé ma réponse, je suis bien d’accord avec toi, jeter l’anathème sur les autres pour mettre la pression, justifier le désastre en espérant en être tenu à l’écart, tout en étant les premiers responsables, c’est une de propagande plus que dangereuse.

      Et OUI ce sont des traitres, qui savaient pertinemment quelles en seraient les conséquences à long terme. J’ai sans doute aussi oublier, que le commun des mortels ne réfléchi pas et ne voit que les effets, avant d’en chercher les causes.

      Donc en ayant un coupable désigné les réflexions s’arrêtent là, et c’est dangereux..Je suis aussi d’accord pour la fin de ta réflexion, un cran de plus et c’est l’escalade!! :?

      J’espère que nos réflexions seront partagées au delà de cet espace, pour bien faire comprendre vers quel chemin on veut nous entrainer. ;)

       

  • engel

    Merci d’avoir pris sur ton temps pour me répondre.
    Je vois que nous partageons le même raisonnement et vu l’importance et la gravité du sujet cela me rassure et me fait plaisir.
    Bonne continuation à toi et à ton blog.

    PS: Et pour donner suite à la fin de ton commentaire, je dirai que toi au moins, tu fais quelque chose pour que ce monde change… et tu le fais plutôt très bien (ainsi que Benji).