Le crime de penser…

Le Canada n’est pas épargné par la « bien-pensance » et la pensée unique.  Notre ami Marc Hubert a lui aussi fait un article sur la pièce polémique de Robert Lepage « SLĀV « . La liberté d’expression est un droit de plus en plus censuré. Est-ce que ce qui se passe au Canada, ne se passe qu’au Canada ? Partagez ! Volti

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Auteur Claude Jacqueline Herdhuin pour Mondialisation.ca

Mes articles sur l’Iran m’ont valu une volée de bois vert à deux reprises. Mon article « Violence sexuelle : et maintenant? » n’a pas plu à tout le monde. Dans ce témoignage sur la violence sexuelle, je me permets de ne pas abonder dans le sens du discours dominant. Quand je leur ai soumis mon article, certains médias traditionnels et dominants m’ont répondu « Merci Claude, mais cette fois-ci, nous allons passer. » Deux jours plus tard, Brigitte Sy voyait son film L’Astragale déprogrammé pour le motif fallacieux que « le moment n’est pas opportun pour débattre sereinement dans ce cadre avec une signataire de la tribune des 100 femmes ». Quel est le véritable motif de cette censure de Brigitte Sy? Ne pas pouvoir avoir un débat serein avec la réalisatrice parce qu’elle n’est pas d’accord avec la campagne de dénonciation encouragée par l’hashtag Balance ton porc. Ou ne pas vouloir entendre un discours plus modéré?  Peut-on parler de sérénité dans cette campagne de dénonciation anonyme? L’accueil de la tribune des 100 femmes a été tout sauf serein.

Dans un monde hypermédiatisé, à une époque où l’information et la désinformation circulent à la vitesse de la lumière, avec l’omniprésence des médias sociaux et la multiplication des médias alternatifs, on pourrait espérer avoir accès à une diversité d’opinions et à des échanges enrichissants. Tout comme la peur de l’Autre qui mène rapidement à l’intolérance, à la xénophobie et au racisme, la peur du discours de l’Autre engendre l’intolérance et la censure. Ce qu’on nous dit c’est : ne sois pas différent, ne pense pas différemment et tout ira bien.

Il y a les bonnes causes et les mauvaises causes. Faut-il encore choisir le bon côté, sous peine de se voir ramener à l’ordre. Dans nos démocraties occidentales, la liberté de parole est garantie au niveau national par différents mécanismes mis en place : lois, politiques et procédures. La censure y est plus subtile que dans les pays reconnus comme étant des dictatures. Au niveau international, il existe des conventions pour protéger les droits de la personne. Elles sont le résultat d’un travail commun des États.

Au Canada, nous avons la Charte canadienne des droits et libertés qui fait partie de la Loi constitutionnelle de 1982. L’article 2 (b) y garantit la liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de presse et des autres moyens de communication. Au Québec, l’Assemblée nationale a adopté en 1975 la Charte des droits et libertés de la personne dont l’article garantit, entre autres, la liberté d’opinions et la liberté d’expression.  Écrire un texte ou réaliser une œuvre est un moyen d’expression. C’est donc protégé par les instruments cités ci-dessus. La seule censure admissible serait la tenue de propos haineux. Dans l’affaire qu’il convient maintenant d’appeler « l’affaire SLĀV », suivie de l’affaire Kanata, y-a-t-il eu des propos haineux?  Que peut-on reprocher à Robert Lepage? L’appropriation d’une autre culture? De ne pas avoir demandé à des artistes autochtones de faire partie du spectacle?

Robert Lepage est un artiste, ses deux projets sont des œuvres artistiques. La création artistique est un moyen d’expression, par conséquent elle est protégée au Canada. Robert Lepage n’insulte personne et ne tient pas de propos haineux. En tant qu’artiste, il a souhaité créer une œuvre. Comme il l’explique dans son communiqué du 6 juillet 2018 : « Depuis la nuit des temps, la pratique théâtrale repose sur un principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. Jouer à l’autre. Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même. Ce rituel millénaire exige, le temps d’une représentation, que l’on emprunte à l’autre son allure, sa voix, son accent et même à l’occasion son genre. » Un écrivain, se glisse dans la peau de ses personnages, un peintre interprète le personnage qui lui sert de modèle. Au cinéma, on passe son temps à jouer à quelqu’un d’autre et à réécrire la réalité. C’est la liberté et le droit d’un artiste de se nourrir de l’histoire d’autrui, de se la réapproprier pour la retransmettre après avoir fait une histoire universelle d’une histoire particulière. Je ne comprends pas en quoi Robert Lepage a été offensant. Vivrions-nous dans un pays où on ne peut plus aborder certains sujets historiques et culturels? Devrons-nous bientôt demander l’autorisation à une entité publique quelconque de créer une œuvre? Devrais-je soumettre mes projets chaque fois que je souhaite écrire un article, un roman ou un poème?

Je pense, en tant qu’artiste, avoir le droit de traiter des sujets que je veux. Je suis la seule responsable de la création de mes œuvres et personne ne devrait pouvoir me dire quoi écrire et comment l’écrire. Advenant que je « déraille », je serai la seule responsable de mes écarts. Je serai également la seule à en assumer les conséquences. Et, dans les cas extrêmes, je serai la seule à devoir en répondre devant la justice.

La liberté de discours et le droit d’exprimer des opinions différentes de l’opinion publique font partie des fondements de la démocratie. L’affaire Robert Lepage démontre à quel point cette censure « par la bande » nie cette liberté. D’un côté ceux qui condamnent Robert Lepage sans avoir réfléchi et compris quels étaient les véritables enjeux. De l’autre, ceux qui le défendent aveuglément sans avoir pris la peine d’analyser et de comprendre ce qui s’est réellement passé.

Le crime de penser n’entraîne pas la mort. Le crime de penser est la mort. George Orwell, 1984.

Claude Jacqueline Herdhuin

Auteur Marc Hubert pour Vigile-Québec

Extrait: de Tribune Libre..

Le 26 juin dernier, il y en avait près de 30 créatures qui grognaient après les personnes qui attendaient devant les portes du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), pour assister à la première de SLĀV qui se donnait dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal (FIJM). Je croyais voir les zombies du film Les Affamés de Robin Aubert sur le point de dévorer le cerveau du metteur en scène Robert Lepage et de la chanteuse Béatrice Bonifassi pour les punir du crime de l’appropriation de la culture afro-américaine. Une idée folle qui repose sur la croyance qu’un Blanc ne peut interpréter des chants d’esclaves noirs. Le 3 juillet a suivi. Par solidarité avec les teignes de la résistance, le chanteur afro-américain Moses Sumney a décidé d’annuler son spectacle.  Enfin, le 4 juillet, alors qu’une température tropicale digne des champs de coton étouffait Montréal pour la journée de l’indépendance (des États-Unis), l’organisation du FIJM a retiré SLĀV de sa programmation.

Bienvenue au Nouveau-Québec. Moins d’un an après le 20 août 2017, ce jour où nous devions éviter de porter le drapeau du Fleur de lysé, si nous ne voulions pas être sauvagement battu par des Antifas, nous devons nous soustraire au désir de faire des interprétations raciales, à moins de courir après le trouble. Bienvenue dans un monde de fous qui déploie des vagues morales à travers le globe, à l’aide de réseaux sociaux, avant même que leurs victimes puissent s’exprimer librement. Ces vagues qui grandissent en regroupant des ignares qui répandent des rumeurs en s’habillant d’une corpulente cause morale, afin de masquer le rachitisme de leur raison.

La morale des ignorants

Il faut le préciser. Les personnes qui ont attaqué Lepage n’avaient pas assisté à une présentation de SLĀV. Moses Sumney a annulé son rendez-vous avec le FIJM, afin d’être solidaire avec une meute tout autant ignorante de l’œuvre de Lepage. Un droit de beugler, après ce que nous ignorons, qui fut abordé en septembre 2011 dans De la posture morale à la dérive grotesque de Fabien Deglise. Ce texte abordait les réactions de la communauté Facebook. «De manière épidermique» elle est sortie de «ses gonds pour dénoncer» cette petite phrase qui servit à promouvoir la bière alsacienne Boris, dont le brassage venait de débuter à St-Hyachinte:

«L’alcool tue lentement… mais on s’en fout parce qu’on n’est pas pressés!».

Cette vague de protestation était composée de gens qui ignoraient que l’auteur de cette phrase si scandaleuse était «Georges Courteline» (1858-1929). Un «dramaturge et romancier français qui tenait salon dans le Paris de la fin du XIXe siècle et qui, avec cette formule comico-éthylique, a inspiré quelques Bourvil, Fernandel et Pierre Dac au début du siècle suivant». Un phénomène qui rappelait du même coup le centenaire de la naissance de Marshall McLuhan (1911-1980). Dans les années 60, ce philosophe canadien voyait dans la multiplication des médiums de télécommunication un moyen pour donner de la «dignité aux idiots» en leur offrant l’occasion d’exprimer, sur les ondes des médias, leur «indignation morale». Le philosophe français Jean-Louis Servan-Schreiber a transposé la pensée de McLuhan dans notre monde moderne en affirmant que la technologie numérique «induit des réactions immédiates et instantanées, sans recul, sans réflexion». Ainsi, les réseaux sociaux nous rendraient peu enclins à réfléchir. Une préoccupation reprise par Jean-Jacques Stréliski. Cet ex-publicitaire et professeur associé aux HEC de Montréal, ajouta que «la vague morale qui vient de s’abattre sur la bière Boris […] confirme l’entrée de notre époque dans l’ère de «l’idiocratie»»[1].

Ce mot fait référence au film Idiocratcy (2006). Il s’agit d’une comédie satirique de Mike Judge qui lie l’Amérique de l’an 2505 à une nation d’imbéciles qui conjuguent la morale avec le grotesque et la censure. Un monde où les idiots occupent les pouvoirs décisionnels. Un monde où les créateurs ne peuvent se défendre, sans risquer des contrecoups. Un monde qui transmet les échos de banalités et de mensonges en évitant toutes critiques des autorités en place, même si elles sont composées de demeurés. Un Nouveau-Québec qui nous rappelle que lorsque nous conjuguons le droit de manifester et de s’exprimer avec l’ignorance, nous participons à la création d’un univers grotesque.

Dans Idiocraty, cela se traduit par la liberté d’accuser la personne la plus intelligente des États-Unis d’avoir un comportement étrange et de parler drôlement… Dans le cas de SLĀV, cela revient à inculper Béatrice Bonifassi et Robert Lepage du crime d’une «appropriation culturelle».  Mais encore, ce qui inquiète n’est pas le non-sens de ce reproche, mais les réactions politiques et médiatiques qui ont suivi. Le PLQ se devait d’intervenir pour tempérer les manifestants et défendre le travail de Bonifassi et Lepage. Pas de Philippe Couillard. Pas la moindre ombre de son conseiller d’élection, généralement bavard, Alexandre Taillefer. Seulement un petit texte de la petite ministre de la Culture, Marie Montpetit, arrivé après l’annulation de SLĀV. Du côté des médias, ils ont prêté le microphone et la caméra à des ignorants, contribuant ainsi à faire gonfler la vague grotesque qui a noyé SLĀV.

Opération dénationalisation

Ne croyez pas que je tente d’accuser les opposants à SLĀV d’être des idiots. Je dois par contre préciser que certains ont réussi à s’offrir, dans l’esprit de Marshall McLuhan, un petit 15 minutes de gloire médiatique pour exprimer leur indignation morale. Le premier cas qui me vient à la pensée est celui de Lucas Charlie Rose, l’organisateur de la manifestation du 26 juin. Rose est un talentueux artiste multidisciplinaire de la scène hip-hop de Montréal qui partage les valeurs étasuniennes du Black Lives Matter (BLM), une ONG racisée qui fut fondée aux États-Unis en 2013, en souvenir des Black Panthers, une association de marxistes et d’anti-capitalistes Noirs qui fut active entre l’an 1966 et 1982.

LE BLM n’est pas n’importe quoi. Dès sa création, l’OGN s’est présentée comme un protecteur des droits des Noirs, en réaction à la violence et au profilage racial. Par la suite, il a glissé vers la dénationalisation des États-Unis, en souillant des monuments historiques. Le Taureau de Wall Street? Oublions les animaux à corne. Sur la longue liste, nous retrouvons la statue de Thomas Jeferson, nichant à l’Université de Charlottesville, qui fut peinte de noir en septembre 2017. Auparavant, en août 2016, la statue rendant hommage aux soldats et marins du Maryland qui se sont battus pour la Confédération, le monument honorant les femmes confédérées, celui rappelant la mémoire les généraux Robert E. Lee et Thomas. J. Jackson et celui du  président de la Cour suprême des États-Unis durant la guerre de Sécession, Roger B. Taney, ont tous été souillés par des graffitis[2].

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Source Vigile Québec

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