Trois jours et trois nuits à Sakhanka (RPD), sous les bombardements de l’armée ukrainienne (Vidéo)…

Toujours aussi chaotique, la situation dans le Donbass. Christelle Néant nous fait le compte rendu de trois jours angoissants passés au plus près de la population, sous les obus tirés par les forces armées ukrainienne.

Du 7 au 10 juin 2018, j’ai passé trois jours et trois nuits avec les civils de Sakhanka, dans le Sud de la République Populaire de Donetsk (RPD) afin d’évaluer l’évolution de la situation, une semaine avant le début de la coupe du monde de football.

Comme lors de mes visites précédentes, je dors chez un civil. Les fois précédentes, les tirs restaient lointains, et ne représentaient pas de danger immédiat pour nous. Mais cette fois, il m’explique que des tirs ont touché la rue d’à côté à peine trois semaines avant.

Alors par sécurité, il m’indique où nous pouvons nous réfugier si les tirs se rapprochent de nouveau. Sa maison n’a pas de cave, mais ses voisins en ont une. Je note le chemin pour y accéder rapidement en cas de tirs.

À peine quelques heures après mon arrivée, des tirs se font entendre au loin comme d’habitude. Je sors pour filmer, mais le calme semble s’être réinstallé. Alors que je m’apprête à rentrer dans la maison, un sifflement se fait entendre. J’ai tout juste le temps de passer la porte avant que l’obus n’explose dans la rue d’à côté, projetant des éclats sur le toit de la maison.

Nous courrons ensemble vers la cave du voisin, en priant pour que le prochain obus ne tombe qu’après que nous y soyons arrivés. Ce sera le cas. Je discute avec l’un des voisins de tout et de rien en attendant que ça passe. De la tour Eiffel, à mes visites précédentes, ou de la situation en France. Nous ne ressortons de la cave qu’une fois sûrs que les tirs sont terminés.

Le lendemain matin, je pars filmer les dégâts provoqués par les tirs de l’armée ukrainienne. Deux civils sont blessés, plusieurs maisons sont endommagées, et trois voitures transformées en passoires.

Les positions de l’armée ukrainienne sont juste en face du village, en surplomb, avec une vue dégagée sur Sakhanka. Les soldats ukrainiens ne peuvent donc pas ignorer qu’ils tirent sur des civils, et commettent donc des crimes de guerre.

L’un des blessés est un grand-père de 81 ans. Il est encore sous le choc de ce qui lui est arrivé. Un obus est tombé devant sa maison, près du poulailler. Il pleure presque et se signe au milieu de l’interview qu’il m’accorde quand je lui fais remarquer qu’il a eu de la chance.

Il a reçu des éclats au bras, aux jambes, au ventre, et au visage (très près de l’œil droit). Mais il est en vie, et tient à le faire savoir aux soldats ukrainiens, répétant encore et encore « nous sommes vivants » et « nous sommes de ceux qui n’abandonnent pas ». Il a aussi tenu à remercier les soldats de la RPD qui l’ont soigné la veille (il n’y a ni pharmacie, ni hôpital à Sakhanka).

Une femme, qui en est à son troisième bombardement de la part de l’armée ukrainienne, laisse exploser sa colère. Elle a travaillé toute sa vie pour l’Ukraine et aujourd’hui Kiev détruit morceau par morceau la maison qu’elle et son mari, invalide de Tchernobyl, s’étaient achetés pour passer paisiblement leur retraite à la campagne. Ses fenêtres sont détruites, et avec leurs deux retraites ils n’auront pas assez d’argent pour les remplacer.

Une fois fini d’enregistrer tous les dégâts, je suis informée qu’un petit concert patriotique est donné pour les soldats basés à Sakhanka.

Une fois le concert fini je rentre, et m’installe avec mon hôte dans le jardin pour boire un thé et continuer nos discussions sur la géopolitique, pourquoi l’Europe ne fait rien pour faire cesser cette guerre, etc.

Comme la veille, c’est dans la cave des voisins, et avec eux, que ces discussions devront se poursuivre, l’armée ukrainienne ouvrant de nouveau le feu sur la zone résidentielle. Malgré ces tirs, l’un des voisins me dira qu’il est hors de question pour eux d’abandonner les terres où ils sont nés. Ce sont les leurs, et tirs de l’armée ukrainienne ou pas, ils ne bougeront pas de là.

Les tirs sont plus nombreux que la veille, et des éclats atterrissent jusque devant l’entrée de la cave où nous nous trouvons.

Le soir même je filme certains des dégâts provoqués par les tirs qui ont eu lieu. Une autre voiture a été transformée en passoire. Rien qu’autour d’une seule maison, quatre projectiles sont tombés, dont un qui n’a pas explosé et a creusé un trou d’une profondeur telle que nous n’arrivons pas à voir où est l’obus !

Le lendemain matin, je pars filmer le reste des dégâts et j’apprends qu’un homme a été blessé. Un obus est tombé sur le toit de sa maison, détruisant ce dernier. L’homme a été blessé à l’oreille gauche, mais rien de grave.

Au retour je découvre deux voitures de l’OSCE là où l’armée ukrainienne avait tiré l’avant-veille. Les observateurs sont pris à partie par la population. Si l’un des observateurs semble être de bonne foi et vouloir faire son travail, le chef de l’équipe se montre très vite hautain et dédaigneux, n’écoutant que d’une oreille distraite les doléances des civils qui subissent jour après jour les bombardements des FAU.

Pour finir, énervé par les reproches qui sont faits par la population qui les traite d’espions à la solde de Kiev, le chef de l’équipe décide de partir sans avoir enregistré les dégâts de la veille. Les civils relèvent alors un fait intéressant : la veille ces observateurs sont venus là, et l’après-midi, juste après leur venue, le même endroit avait de nouveau été bombardé.

D’une manière assez « étrange », après la visite « avortée » de l’OSCE, il n’y aura pas de nouveaux tirs contre les civils de Sakhanka le 9 juin, seulement des tirs contre les positions de l’armée de la RPD. Ce genre de « coïncidence » accrédite la thèse des habitants de Sakhanka sur le lien plus qu’étrange entre visites de l’OSCE et bombardements consécutifs par l’armée ukrainienne des zones qu’ils ont visitées.

Et ce n’est pas la première fois que je vois de telles situations ou entend de telles histoires. Du Nord au Sud de la ligne de front du Donbass, habitants et soldats m’ont déjà maintes fois raconté comment l’armée ukrainienne visait encore plus précisément certaines zones après des visites d’observateurs de l’OSCE.

Quelle qu’en soit la raison, le 9 juin au soir restera relativement calme, et je rentre à Donetsk sans que Sakhanka ait eu à déplorer de nouvelles victimes civiles ou destructions.

Au total lors de ces trois journées, l’armée ukrainienne a tiré 28 obus de mortier de 120 mm et trois missiles antichars filoguidés, en violation des accords de Minsk. Ces tirs ont fait trois blessés parmi les civils, six maisons ont été endommagées et quatre voitures ont été détruites.

Voir le reportage vidéo des trois jours au complet :

Christelle Néant pour DoniPress

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