Peut-on encore sauver les revenus et les emplois de la classe moyenne ?

Est-il encore concevable aujourd’hui de mener une politique économique qui rejoigne l’intérêt du plus grand nombre ? Dit autrement, peut-on penser, sans angélisme, un modèle de développement qui ne pousse pas à la concentration des revenus et des patrimoines sur une petite minorité d’hyper riche et qui n’expose pas le plus grand nombre à un risque toujours plus grand de déclassement ?

Cette préoccupation répond à plusieurs tendances lourdes que l’on retrouve dans la plupart des grandes économies développées :

Premièrement, un mouvement de polarisation des compétences aux extrêmes liée à la diffusion des technologies de l’information : Avec d’un côté, une montée en puissance des métiers à forte intensité intellectuelle, non automatisables, liés notamment à la création et au management. De l’autre, une automatisation à marche forcée des tâches répétitives qui entraine un  affaissement des métiers que l’on peut remplacer par des automates. Une automatisation des fonctions récurrentes qui fragilise notamment les emplois de qualification intermédiaire, liés à l’administration, à la gestion, au contrôle notamment. Et parallèlement un déversement de l’emploi vers les métiers peu qualifiés non répétitifs : les services à la personne, les métiers de contact ou de logistique, à faible niveau de productivité et de salaire.

Deuxièmement, des stratégies d’adaptation que l’on retrouve à des degrés divers dans la plupart de nos grandes économies, qui, en compétition sur le marché des compétences à haut potentiel, tendent à laisser se développer des rémunérations et des systèmes de gratification exorbitants. De l’autre, une régression des garanties sociales et salariales en bas de l’échelle pour faciliter le déversement sur les métiers à faible productivité. Là encore, il est aisé de montrer que la plupart des pays avancés, sous une forme ou sous une autre, ont favorisé des minijobs dégradés pour éviter l’explosion du chômage.

Troisièmement, l’impasse des politiques redistributives, dans un contexte de concurrence fiscale exacerbée. Il devient de plus en plus difficile de taxer les bases les plus mobiles, autrement dit les salariés les plus qualifiés, le capital, où les grands groupes multinationaux. L’effort fiscal tend dès lors à se concentrer sur  la classe ou les structures productives moyennes.

Quatrièmement, la difficulté de concevoir des trajectoires de carrière ascendantes dans un monde du travail dual et polarisé aux extrêmes. Les salariés atomisés dans le secteur des services à la personne ou de la logistique y sont confinés à vie. Avec des taux de rotations très élevés. Et c’est sur eux que pèse l’essentiel de l’ajustement quantitatif de l’emploi en temps de crise. De l’autre, les salariés les plus qualifiés et les structures à fort pouvoir de marché capturent de plus en plus la décision publique et oriente le droit à leur avantage.

Revenons alors à la question initiale. Que serait une politique à destination des classes moyennes. D’abord une nécessité, car en rompant avec le compromis fordiste, les sociétés développées fragilise le moteur de la consommation et se condamnent à la déflation larvée et s’enlisent dans la stagnation séculaire. Ensuite un dépassement des stratégies adaptatives, qu’elles soient fiscale ou sociale. Créer les conditions fiscales favorables au déversement sur les métiers peu qualifiés et à l’attraction des hautes compétences fragilise au final et la consommation et la productivité donc nos potentiels de croissance. Elle sème de surcroit un risque d’explosion politique et social sur lequel nos sociétés pourraient se fracasser. Tenter, à l’inverse, comme on le fait en France de corriger coute que coute les inégalités de distribution primaires, bute on le voit aussi sur la question de la compétitivité.

Et c’est bien en définitive du côté de la politique industrielle que se trouve la seule issue possible. Professionnaliser, industrialiser et favoriser la montée en gamme des métiers de contact et de service. Favoriser l’essor d’un continuum de compétences enrichies par l’usage de la technologie. Repenser des trajectoires professionnelles Aborder les enjeux productifs avec un abord large de l’innovation, non nécessairement technologique. La liste serait longue encore. Mais nos économies resteront dans l’impasse tant qu’elles se cantonneront à mettre en œuvre des stratégies adaptatives ou réparatrices. Et la reprise qui se dessine, restera conjoncturelle et non inclusive, si nos économies ne profitent pas de cette trêve, pour favoriser la maturation de la troisième révolution industrielle.

 

Olivier Passet

Source : Xerfi canal

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