Les troupes soutenues par les états-unis en Irak commettent les même atrocités que l’Etat Islamique [The Intercept]

Le reporter d’investigation James Gordon Meek a réalisé un reportage important publié ce week-end : il a révèle que les forces soutenues par les états-unis en Irak commettent des atrocités du même type que celles perpétrées par l’Etat Islamique, assassinats de prisonniers, décapitations, torture.

Le reportage de Meek, publié par ABC News et basé sur des photos et des vidéos tournées avec un téléphone cellulaire que les combattants irakiens avaient fièrement diffusé sur les réseaux sociaux, montre des Humvees et des fusils d’assaut M4A1 livrés en abondance par le gouvernement américain aux forces armées irakiennes. Dans sa lutte contre l’Etat Islamique, les autorités US ont fourni à Bagdad pour près d’1 milliard de dollars d’armements en plus de l’entraînement dispensé par plusieurs milliers de conseillers militaires.

Les officiels américains et irakiens se sont déclarés surpris par ces révélations et ont affirmé à ABC que des enquêtes allaient être ouvertes. Ces affirmations résonnent cependant de façon bien hypocrite, comme dans la scène du casino dans le film Casablanca

En 2005 déjà, alors que Facebook n’était qu’une curiosité utilisée par quelques milliers d’étudiants et qu’Instagram n’avait pas encore été inventé, les atrocités que Meek a trouvé sur les médias sociaux existaient déjà.

A cette époque, j’avais visité Samarra, une ville contestée au cœur de ce qu’on appelle le « triangle sunnite » et avait témoigné des atrocités que j’avais pu observer en accompagnant les forces américaines et irakiennes. J’avais vu des gens battus, une exécution sommaire, et entendu, dans un centre de détention irakien, les cris horribles d’un homme qu’on torturait. J’avais eu droit aux mêmes réactions de la part des officiels US et irakiens que celles relatées dans le reportage de Meek : ils s’étaient déclarés surpris et avaient promis de punir les malfaiteurs.

Rien n’a changé.

Cela parce que la torture, loin d’être une aberration, a été intégrée dans une stratégie qui a été décrite comme la salvadorisation de l’Irak, c’est à dire l’usage de techniques de guerre « sales » pour mater une insurrection. Les origines de cette politique datent de 2004, quand les efforts pour armer et entraîner les troupes irakiennes ont commencé à monter en puissance, sous l’impulsion du général David Petraeus qui avait pris le commandement de toutes les troupes US en Irak puis en Afghanistan, avant de devenir directeur de la CIA. Il a alors démissionné et plaidé coupable pour avoir divulgué une mine d’informations secrètes à sa compagne et biographe, Paula Broadwell, et pour avoir menti au FBI à ce sujet.

Je fus le premier à témoigner des atrocités et de l’hypocrisie du programme américain de formation de l’armée irakienne. En 2004, des soldats de la garde nationale de l’Oregon à Bagdad ont pu observer des officiers battre et torturer des prisonniers dans les locaux du ministère de l’intérieur. Ils sont entré et ont trouvé des dizaines de détenus ayant subi des actes de maltraitance, dont l’un venait d’être abattu. Les soldats ont rapporté qu’ils avaient reçu l’ordre incroyable de leurs commandants de quitter les lieux.

En 2010, le déluge d’informations militaires et diplomatiques obtenues dans le cadre de Wikileaks incluait un document qui expliquait pourquoi les soldats de l’Oregon avaient reçu l’ordre de faire comme si rien ne s’était passé, FRAGO 242, c’est ainsi qu’était codé l’ordre, spécifiait que les troupes américaines ne devaient enquêter sur aucun abus commis par les forces irakiennes, à moins que des soldats US soient eux-même impliqués. En d’autres termes, tant que les irakiens se chargeaient du sale boulot, ce n’était pas notre problème. Passez votre chemin, il n’y a rien à voir.

Comme maintenant, les raisons qui ont poussé à tolérer de tels abus résident dans une sorte de convenance d’exception appliquée au champ de bataille, qui concerne toutes les insurrections : elles tendent toujours à être sales, et il n’y a rien que l’on puisse y faire car des anges n’ont jamais gagné une guerre. Le problème avec cette façon de penser n’est pas uniquement moral, nous ne devrions jamais soutenir des forces militaires qui commettent des crimes de guerre, il est aussi pratique.

Qu’est-ce qui nous a maintenu aveugle depuis le début de l’effort pour équiper l’armée irakienne à la suite du renversement de la statue de Saddam Hussein en 2003 ?

La convenance n’est pas notre amie, elle est notre ennemie.

Par PETER MAASS | 13 mars 2015

Traduction Guillaume Borel

Publication originale :  Arrêt sur info

9 commentaires