L’idéologie du travail et la crise du capitalisme. Deuxième partie : des cités antiques à la fin du Moyen-Age

Dans un précédent article nous nous étions arrêté à la naissance des premières cités et au développement de sociétés inégalitaires caractérisées par la confiscation du surplus agricole au profit du pouvoir royal. C’est la naissance du processus d’exploitation du travail, bien que les ces sociétés ne puissent pas être qualifiées de capitalistes puisque ne reposant pas sur les rapports marchands. On voit cependant qu’un processus d’accumulation existait déjà à la fin du néolithique, au profit du pouvoir royal et de sa bureaucratie religieuse et militaire improductive.

L’entretien de ces élites est concomitant du développement d’entreprises guerrières. La double légitimation du pouvoir royal et religieux se couple alors à une légitimation militaire chargée de concrétiser la promesse de protection et de sécurité, symbolisée par le mur d’enceinte, et d’assurer par ce fait le consentement de la population aux rapports de force et à la structure sociale inégalitaire qui régissent la cité.

« Sans ses croyances religieuses, sans ses sites sociaux et les avantages matériels qui en découlent, la cité fortifiée n’aurait été qu’une prison, avec des occupants qui ne pensent qu’à exterminer leurs gardiens pour pouvoir s’enfuir. 1» Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire.

Les premières expéditions militaires ont ainsi pour fonction de fournir la matière première humaine aux rites sacrificiels chargés d’assurer la prospérité des récoltes. La violence des rapports sociaux à l’intérieur de la cité va alors trouver un exutoire dans la projection de cette violence vers un ennemi extérieur et une cité rivale.

Selon Mumford : « Incertaines de leurs cohésions internes, les plus belliqueuses capitales se trouvaient contraintes de poursuivre une politique de conquête, redoutant sans cesse que le pouvoir leur échappe […]2 »

La militarisation des rapports entre la cité et le monde extérieur débouchera d’abord sur le rapt à des fins sacrificielles, puis, à mesure que la demande de main d’oeuvre allait se faire pressente afin d’assurer le développement de la production agricole nécessaire à l’entretien d’un complexe militaire croissant, à la pratique de l’esclavage. La création et le développement d’une caste d’esclaves permis ainsi de soulager la cité des tensions internes et de la violence nées des rapports d’exploitation et de sa structure inégalitaire et de pérenniser son développement tout en accroissant son attractivité.

Parallèlement va se développer une spécialisation du travail couplée à un système de castes dont les esclaves seront le dernier et le plus bas étage.

Les rapports économiques s’effectuent d’abord au service du temple et des élites dirigeantes qui absorbent le surplus de la production.

« Dans la cité, la tâche spécialisée allait pour la première fois devenir une occupation quotidienne exclusive. De ce fait, l’artisan allait acquérir une compétence manuelle ou visuelle que seule une spécialisation complète permettait d’obtenir, mais il perdait du même coup l’heureuse plénitude de l’existence. 3»

La spécialisation du travail advient dans l’histoire au sein des premières cités et sous l’impulsion d’un pouvoir autoritaire. Elle prend la forme d’un travail imposé par l’autorité centrale au sein d’une structure sociale fortement hiérarchisée et inégalitaire.

Les cités antiques

Le développement urbain va cependant prendre une direction différente dans les cités de la Grèce Antique. Dés l’origine, la concentration urbaine prend une tournure marquée par la mentalité villageoise et l’esprit d’indépendance rendant inopérant la spécialisation et le travail forcé caractéristiques des cités mésopotamiennes.

« La civilisation de cette première période est encore marquée par l’esprit d’ingéniosité et la souplesse intelligente du dilettante qui n’entend pas sacrifier toutes les possibilités de l’existence à l’acquisition d’une compétence spécialisée.4» selon Mumford.

Aussi, les mœurs et la mentalité villageoise vont profondément influencer l’organisation de la cité grecque antique, notamment par l’exercice temporaire et par rotation des fonctions publiques et l’exercice du pouvoir. Cette forme d’organisation démocratique rend donc superflu la constitution d’une élite dirigeante improductive et des ses volets religieux et militaires, qui absorbaient dans les cités mésopotamiennes une part grandissante des surplus agricoles à mesure de l’accroissement de la cité, aussi bien qu’une spécialisation du travail au service des élites.

La mentalité villageoise des premières cités grecques est également à l’origine d’un autre trait fondamental : le mépris à l’égard des richesses et des activités de commerce. La question de la taille de la cité, permettant son auto-suffisance alimentaire et la participation directe des citoyens à la conduite des affaires publiques, tient également une place centrale. Elle sera au centre de la réflexion sur l’organisation politique de la démocratie, notamment chez Aristote.

« Jusqu’au IVème siècle, les influences villageoises allaient profondément marquer le développement des cités grecques : dimensions modestes des tombeaux, sentiments délicatement exprimés par les inscriptions, touches d’ironie, nous sommes loin ici du grandiose, du monumental, de la grandiloquence. Dans cette société, la pauvreté n’était pas une tare et la richesse pouvait à tout le moins paraître suspecte.5 »

Cependant, au IVème siècle, le nombre d’étrangers résidents, privés du droit de posséder des terres comme de participer à la polis et réduits au statut d’esclaves va s’accroître considérablement. On assiste alors à une séparation entre une classe dominante de citoyens de type aristocratique qui consacrait sont temps à la gestion des affaires publiques et aux choses de l’esprit, et une classe vouée au travail qui assure la production économique de la cité. La liberté des citoyens se trouve dés lors dépendante de l’exploitation des plus faibles et ne repose plus sur l’auto-suffisance. Les expéditions et les relations commerciales avec l’extérieur vont alors se multiplier pour suppléer l’insuffisance des ressources. La surpopulation va également trouver un exutoire dans la fondation de nouvelles colonies.

Cependant, l’esclave antique n’apparaît pas écrasé par le travail, comme le note Jacques Ellul6. Ce dernier note qu’il disposait en effet de « larges temps de loisir » et que sa charge de travail était légère. Nous sommes encore loin du processus d’exploitation capitaliste intensif des 18èmes et 19èmes siècles. Le travail avait un faible rendement, comme le montre le grand nombre d’esclaves nécessaire à l’exploitation des domaines agricoles. Selon Mumford, Athènes au fait de sa grandeur comptait ainsi environ 7 esclaves pour 1 citoyen.

Ce mépris dans lequel était tenu le travail, délégué massivement aux esclaves, va perdurer dans la civilisation romaine qui va succéder. Selon Jacques Ellul7, l’idéal de vie humaine était celui du non-travail. Ce dernier, assuré principalement par les esclaves, est associé à la dégradation et est le signe d’une condition inférieure. L’idéal de l’homme libre romain est l’otium, c’est à dire la participation aux discussions et aux affaires publiques.

Le Moyen-Age

Ce mépris du travail ainsi que sa faible intensité vont perdurer ensuite pendant la majeure partie du Moyen-Age. Le système féodal qui se met en place à la suite de la chute de l’empire romain repose ainsi sur une aristocratie improductive et guerrière, sur le modèle des premières cités mésopotamiennes, qui va consommer le faible surplus alimentaire de la production agricole à travers un système de taxes en nature assimilable à un tribut. Là aussi, les rapports inégalitaires vont chercher à trouver une justification et un consentement populaire -les jacqueries étaient nombreuses- par la promesse de sécurité faite par le pouvoir et qui se matérialisera par l’édification d’une forteresse et d’un mur d’enceinte et l’entretien d’une troupe armée. Le système féodal reproduit ainsi presque trait pour trait l’organisation sociale inégalitaire des premières cités.

Le pouvoir religieux, s’il est largement découplé du pouvoir seigneurial, participe à la justification de l’ordre existant. Il ordonne les règles de la vie spirituelle et de la morale paysanne et s’impose sous cet aspect comme le complément spirituel du pouvoir judiciaire et temporel de l’autorité seigneuriale. L’église exploite en outre de vastes domaines sur lesquels elle emploie de nombreux villageois. Cette complémentarité des deux pouvoirs se cristallise dans la dîme que le seigneur local se charge de collecter au profit de cette dernière. L’église assure une emprise morale et une justification spirituelle de l’ordre inégalitaire existant, notamment dans son interprétation théologique du travail associé à la fatalité, à la peine et à la faute originelle, bref, à la condition humaine.

A ce système de taxes s’ajoutait également le travail imposé au profit du domaine seigneurial sous forme de réquisitions, essentiellement d’ailleurs pour les travaux domestiques8. La persistance de l’esclavage pourvoyait également aux besoins importants en main d’oeuvre, du fait de la faible productivité des grands domaines, dont la première fonction « était de permettre à quelques hommes de vivre dans l’oisiveté, l’abondance et la puissance », selon Georges Duby.

L’économie du Moyen-Age demeure toutefois marquée par la faiblesse des rendements et la pénurie agricole. La famine et la disette étaient ainsi attachées à la condition paysanne. Aux 10èmes/11èmes siècles, on relève des rendements rarement supérieurs à 1 pour 2 en ce qui concerne les céréales. Sur ce faible surplus, il fallait en outre réserver les semences pour la récolte suivante.

Pour autant, l’intensité et la charge de travail demeurent faibles et inférieures à celles que connaîtrons les ouvriers après la révolution industrielle. On dénombre en moyenne 90 jours fériés, et donc chômés, en plus du dimanche, qui correspondent à des fêtes religieuses, ce nombre variant selon les corporations. Le nombre de jours travaillés par mois varie ainsi entre 17 et 22. Le temps de travail reste donc inférieur à ce qu’il est aujourd’hui.

Le 13ème siècle voit cependant un essor important de la production agricole sous l’impulsion de progrès techniques déterminants comme l’adoption de l’assolement triennal qui permet d’intensifier l’exploitation des sols, ou l’utilisation de la charrue à versoir ou encore de la herse. Entre les 9èmes et 14èmes siècles, le rendement agricole va ainsi doubler. Cet essor de la production va générer un surplus agricole notable et s’accompagner d’un essor parallèle des échanges marchands, notamment à travers les foires, mais aussi d’une généralisation et d’une banalisation de l’usage de la monnaie à la suite du développement des transactions commerciales.

Cet essor des rapports marchands va donner naissance au salariat agricole, forme jusque là méconnue des rapports d’exploitation entre les paysans et les domaines domaniaux.

Selon Georges Duby :

« Ce fut l’une des fonctions majeures de la grande exploitation céréalière à la fin du 13ème siècle que d’animer un ample mouvement de capitaux, d’introduire dans la circulation commerciale de larges quantités de denrées agricoles, et de redistribuer une part de leur valeur sous forme de gages parmi les paysans sans terre et les attelages. 9»

La marchandisation des rapports économiques va également pousser à la spécialisation du travail et à l’essor du secteur artisanal, notamment dans la paysannerie qui y verra le moyen de s’assurer un complément au travail agricole. Cette spécialisation est rendue possible par la circulation et la pénétration de la monnaie jusque dans les campagnes ainsi que par l’ouverture de nouveaux débouchés commerciaux, notamment par l’intermédiaire des foires qui s’implantent dans tout le pays. Le travail cesse dés lors d’être vu comme une contrainte régi par le droit coutumier et la seule nécessité pour toute une classe d’artisans et de commerçants mais devient une source potentielle de profits et d’enrichissement par l’accumulation de la monnaie.

Pour le maître du domaine seigneurial, le travail devient également une source de profits qui peuvent être thésaurisés, mais dont la fonction première reste l’augmentation de son prestige par l’étalage de sa magnificence et la dépense ostentatoire.

Dans les villes, l’essor des activités financières porté par la monétarisation des transactions, sous l’impulsion des intérêts privés des changeurs, des commerçants et des usuriers, va conduire aux 13èmes et 14èmes siècles à un basculement du pouvoir politique au profit des détenteurs des capitaux financiers et des grands argentiers du royaume, dont l’exemple le plus emblématique reste l’ascension politique des Médicis en Italie10.Voici le monde féodal à l’aube de la révolution capitaliste…

A la suite de la sédentarisation et de la naissance des premières cités s’est noué un rapport inégalitaire au travail reposant sur l’exploitation au profit d’une classe dirigeante improductive libérée des contraintes matérielles et de la nécessité et consommant le surplus alimentaire produit par les classes inférieures. Dés la fondation des premières cités, une articulation opérationnelle se met en place entre l’exercice de la gouvernance et l’instauration de rapports inégalitaires d’exploitation. Les cités grecques antiques solutionneront cette double contrainte par un recours de plus en plus massif à l’esclavage, la société féodale par la légitimation religieuse du travail sous forme de pénitence attachée à la nature humaine. Avec l’essor du capitalisme et de la bourgeoisie urbaine, une nouveau rapport idéologique au travail va voir le jour sous l’impulsion de la réforme protestante en le chargeant d’une nouvelle valeur positive : à la fois le moyen de servir Dieu et de gagner son salut…

Guillaume Borel

Notes :

1 Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire, Agone 2011

2 Ibid.

3 Ibid.

4 Ibid.

5 Ibid.

6 Jacques Ellul, « De la Bible à l’histoire du non-travail », Foi et Vie n°4, (Juillet 1980)

7 Ibid.

8 Georges Duby, L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’occident médiéval, Flammarion, 1977

9 Ibid.

10 Jacques Heers, La naissance du capitalisme au Moyen-Age, Perrin 2012

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