1984 de George Orwell au théâtre de Ménilmontant à Paris jusqu’au 19 décembre…

Pour ceux qui en ont la possibilité, il faut voir 1984 de George Orwell, pour savoir et comprendre le monde aliéné dans lequel nous vivons…

En représentation depuis plusieurs années consécutives au théâtre de Ménilmontant à Paris, la troupe du spectacle « 1984, Big Brother vous regarde », inspiré du célèbre roman de George Orwell, a décidé de quitter les planches, le Vendredi 19 décembre 2014. Il ne vous reste donc plus que deux dates, les vendredi 12 et 19 décembre, pour découvrir cette adaptation exceptionnelle mêlant de manière très subtile théâtre et vidéo, comme pour mieux nous ramener à notre condition contemporaine de spectateur aliéné en permanence observé.

Cette expérience vous immergera dans le monde de Winston Smith, agent du « ministère de la vérité » cherchant à défier les mensonges du pouvoir pour parvenir à reprendre le contrôle de son existence et à se (re)connaître enfin lui-même.

L’équipe du spectacle a développé un véritable univers en ligne qui donne une très bonne idée de l’atmosphère de la pièce, donnant cette impression singulière d’assister à la projection du film « vivant » d’un avenir qui nous échappe aussi longtemps que nous choisissons d’en demeurer les spectateurs impuissants.

Bande annonce du spectacle:

Cette adaptation nous donne l’opportunité de revenir sur l’actualité de l’œuvre d’Orwell, en nous appuyant sur ce texte magistral tel que le spectacle nous le fait redécouvrir et nous le laisse entendre.

Dans les soubresauts provoqués par la révélation de la surveillance généralisée de nos moindres faits et gestes par la National Security Agency des Etats-Unis, Barack Obama s’était fendu d’une référence pour le moins cynique au livre 1984 de George Orwell:  «En général, on peut se plaindre de Big Brother et du potentiel de grave danger que ce programme représente, mais, quand vous regardez les détails, je pense que l’on a trouvé le bon équilibre» avait-il déclaré, dopant malgré lui les ventes du livre dans la foulée. La récente Loi Cazeneuve faisant de tous les internautes Français de présumés terroristes vient renforcer l’actualité de cette réflexion. Si l’on regarde les détails comme le suggère Obama, on s’apercevra peut-être au contraire que le modèle de société vers lequel un tel « programme » nous fait courir rejoint en des points troublants la description du monde aliéné que donnait George Orwell en 1948. «La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force ». Ainsi l’auteur Britannique définissait-il les grandes lignes de la propagande politique assénée aux habitants d’Océania, le pays fictif dans lequel se situe l’intrigue du roman. Un «idéal» de société qui n’est pas sans rappeler la force avec laquelle nous est constamment vendue l’idée que la guerre perpétuelle contre le «terrorisme» serait le seul et unique moyen de préserver la paix.

Orwell est très clair à ce sujet: «Le mot « guerre », lui-même, est devenu erroné. Il serait probablement plus exact de dire qu’en devenant continue, la guerre a cessé d’exister. […] Une paix qui serait vraiment permanente serait exactement comme une guerre permanente. [C’est] la signification profonde du slogan du parti: La guerre, c’est la Paix », écrit-il.

Dans une telle perspective, Orwell décrit de manière précise comment l’idée d’un état de « crise » permanent permet de garantir la soumission des classes inférieures: «Un état général de pénurie accroît […] l’importance des petits privilèges et magnifie la distinction entre un groupe et un autre», distinction qui facilite les divisions.

A de nombreuses reprises dans le récit, Winston a la réflexion suivante: « Je comprends comment, je ne comprends pas pourquoi ». Dans une époque où nous sommes à la fois, en permanence, surinformés et désinformés, où nous ne savons plus que croire ni qui écouter, nous ressentons bien souvent un sentiment semblable à celui du héros d’Orwell. Nous disposons instantanément des analyses les plus poussées sur des évènements se déroulant à l’autre bout du monde. Nous avons tous les éléments nécessaires à savoir « comment ». Néanmoins, malgré toute notre science, nous demeurons incapables de répondre à la question « pourquoi ». Orwell y répond à sa manière, en donnant l’explication suivante qui, si elle peut sembler décevante, permet de nous armer de lucidité face à la nature réelle du pouvoir: « Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir ».

Orwell précise qu’une société hiérarchisée n’est possible « que sur la base de la pauvreté et de l’ignorance ». Le meilleur moyen de combattre une oligarchie quelle qu’elle soit est donc de nous armer par les moyens du savoir et de partir en quête d’une véritable richesse: celle de l’esprit. Rappelons à ce titre qu’Orwell mène une véritable réflexion dans 1984 (souvent passée sous silence), sur le fait que la forme de coercition politique contre laquelle il nous met en garde a effacé jusqu’à l’idée même de Dieu.

Les dirigeants d’Oceania ont d’ailleurs compris que pour gouverner les esprits, ils devaient commencer par s’arroger le monopole de la culture et de l’histoire, afin de priver les individus de mobiliser toutes les références politiques qui pourraient les mener à développer l’idée d’une société alternative: « Coupé de tout contact avec le monde extérieur et avec le passé, le citoyen d’Océania est comme un homme des espaces interstellaires qui n’a aucun moyen de savoir quelle direction monte et laquelle descend ».

Les opérateurs d’un tel régime ont compris que le combat pour la domination politique est avant tout un combat pour la domination du langage par lequel s’exprime la transmission du patrimoine culturel, spirituel et historique. Tous les mots qui sont considérés comme inutiles sont progressivement supprimés pour être remplacés par les termes utiles de la « Novlangue ». Le langage disparaît et l’histoire est falsifiée, selon le dogme suprême du régime: « Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent contrôle le passé ».

A ceux qui voudraient prolonger le plaisir en se plongeant dans des oeuvres d’Orwell moins connues concernant d’autres combats, nous ne pouvons que recommander la lecture des ouvrages que lui consacre la collection « bancs d’essais » chez la maison d’éditions Agone, qui a pris le parti de rééditer ses textes, qu’elle juge mal compris en France. Elle a donc pris le parti de traduire et d’éditer ses écrits politiques. Vous découvrirez qu’Orwell fut très impliqué dans la critique des dérives de « la gauche » de son époque. Une critique d’autant plus forte qu’Orwell se revendiquait lui-même du socialisme à sa manière, en invitant chacun à faire appel à la décence commune qu’il jugeait propre aux classes ouvrières, contre les dérives outrancières et les abus de son époque, qui n’étaient que les ferments de ceux contre lesquels nous avons à lutter aujourd’hui.

Galil Agar pour le Cercle des volontaires

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