Derrière la guerre politique aux États-Unis : des craintes croissantes d’effondrement financier et de troubles sociaux…

Quand l’Amérique tousse, c’est l’Europe qui s’enrhume. Les indicateurs sont dans le rouge….

Les milieux financiers américains et mondiaux s’inquiètent de plus en plus que la hausse du marché boursier américain, qui s’est accélérée avec l’élection de Donald Trump, se dirige vers une baisse majeure. Ces préoccupations jettent un éclairage révélateur sur certaines des forces motrices sous-jacentes de la guerre civile virtuelle dans l’establishment politique américain.

Le sentiment croissant des spéculateurs de Wall Street et des dirigeants d’entreprises est que le Trump trade (l’effet stimulant de Trump sur le marché), qui a poussé le Dow Jones et d’autres indices des marchés à des niveaux records, a fait son temps, le président devient de plus en plus un désavantage économique. Le point de basculement dans le sentiment des entreprises est venu dans le sillage du conflit sur le raid nazi de Charlottesville. On considérait que les propos de Trump qui défendaient les néonazis minaient les intérêts de l’impérialisme américain à l’échelle internationale et risquaient d’amener l’instabilité sociale et politique à l’intérieur.

Cependant, les préoccupations concernant l’instabilité causée par Trump reflètent des craintes plus profondes. La classe dirigeante américaine rencontre des problèmes qui vont bien au-delà de l’occupant actuel de la Maison-Blanche.

Dans un commentaire publié hier, Ray Dalio, le chef de Bridgewater, le plus grand fond spéculatif du monde, a déclaré que la politique devait maintenant « probablement jouer un rôle plus important que ce que nous avons déjà vécu, d’une manière analogue à l’année 1937 ». La capacité des États-Unis à surmonter les conflits politiques aurait plus d’influence sur l’économie que les « politiques monétaires et budgétaires classiques ».

La référence à 1937 est remarquable. La première moitié de cette année-là a connu un ralentissement majeur de l’économie américaine : le déclin a eu lieu à un rythme encore plus rapide qu’en 1932, au milieu de la Grande Dépression. L’année a également vu l’éruption de la lutte des classes dans les industries de l’automobile et de l’acier.

Dalio a écrit que les divisions économiques et sociales aux États-Unis sont semblables aux bouleversements révolutionnaires de cette période précédente. « Au cours de ces périodes, les conflits (internes et externes) augmentent, le populisme émerge, les démocraties sont menacées et des guerres peuvent se produire ». Il a ajouté qu’il ne pouvait pas dire à quel point ce serait mauvais, mais il n’était pas encouragé. « Les conflits se sont intensifiés jusqu’au point où la lutte à mort est probablement plus plausible que la réconciliation. »

Il y a presque 170 ans, dans son œuvre Les luttes de classes en France Marx a constaté que l’éruption de la lutte de classe a un effet majeur sur le système financier, car elle remet en question la confiance dans la viabilité même du système économique contrôlé par la classe dirigeante.

Dans son commentaire, Dalio a écrit que, lorsque l’on regardait les chiffres moyens, « on pourrait conclure que l’économie des États-Unis fonctionne bien, mais quand on regarde les chiffres qui composent ces moyennes, il est clair que certains vont extraordinairement bien et d’autres vont terriblement mal, où des écarts dans la richesse et le revenu sont les plus grands depuis les années 1930. »

Dalio et d’autres se réfèrent à la fracture sociale et politique croissante en termes de « populisme », mais leur peur réelle est l’émergence de conflits de classe ouverts. « La majorité des Américains », a-t-il écrit, « semble être fortement et fermement en désaccord avec notre direction et l’orientation de notre pays » et ils étaient « plus enclins à se battre pour ce qu’ils croient qu’à essayer de comprendre comment passer outre leurs désaccords pour travailler de manière productive sur la base de principes partagés. »

En d’autres termes, les vieilles lunes du « rêve américain » et de l’Amérique en tant que « terre d’opportunité économique », qui fonctionnaient historiquement comme une sorte de colle politique, se sont désintégrées. Ce qui terrifie la classe dirigeante, c’est que la classe ouvrière interviendra, dans des conditions où tous les signes indiquent un effondrement de la bulle financière créée par les banques centrales mondiales depuis la crise financière de 2008.

La désintégration complète des marchés financiers il y a neuf ans n’a été évitée que par l’injection de milliards de dollars dans le système financier mondial, la Réserve fédérale américaine (la Fed) à elle seule y a versé plus de 4000 milliards de dollars. Mais l’effet principal de ces mesures n’a pas été de stimuler une reprise significative – les taux d’investissement de l’économie réelle aux États-Unis et dans les autres économies majeures restent à des niveaux historiquement bas – mais de faciliter un boom du marché financier.

La dernière expression de la manie spéculative est la montée de la monnaie cryptographique Bitcoin. Après avoir pris plus de 3000 jours pour atteindre une valeur de 2000 dollars, cette monnaie, qui est utilisée dans le commerce sur Internet, est passée de 2000 à plus de 4000 dollars en seulement 85 jours. La valorisation globale du marché des Bitcoins a atteint 140 milliards de dollars, et les principaux investisseurs, y compris Goldman Sachs, s’y mettent.

Ce n’est là qu’un aspect des bulles qui se sont développées dans pratiquement tous les actifs financiers.

Avec la fourniture d’argent ultra-bon marché par la Fed et d’autres banques centrales, l’un des principaux mécanismes par lesquels les entreprises ont pu maintenir les valorisations de leurs d’actions est l’utilisation des fonds empruntés pour organiser des rachats d’actions. Mais ce processus atteint sa limite, car les entreprises déjà trop endettées ne peuvent emprunter plus pour maintenir la valeur de leurs actions.

Comme l’a souligné le Financial Times dans un commentaire hier, en s’appuyant sur des valorisations historiques à plus long terme, les actions américaines « semblent plus coûteuses que jamais sauf dans les mois précédant le grand krach de 1929 et l’éclatement de la bulle d’Internet en 2000. »

Sous les conditions autrefois considérées « normales », l’argent passait aux marchés obligataires pour profiter de taux de rendement plus élevés. Cependant, les marchés obligataires sont également dans une bulle, négociés à des niveaux historiquement élevés, avec des taux d’intérêt (qui varient dans le sens inverse du prix) à des niveaux record.

En 2008, la classe dirigeante américaine a réagi à l’effondrement financier par des mécanismes politiques et économiques. D’une part, ils ont installé Obama à la présidence américaine : « l’audace de l’espoir » et le « changement dans lequel vous pouvez croire » – avec le soutien de la bureaucratie syndicale et des diverses organisations de la classe moyenne privilégiée, qui ont salué son élection comme un moment « transformateur ».

D’autre part, ils ont entrepris la plus grande injection d’argent dans le système financier de l’histoire de l’économie pour financer une orgie de spéculations et organiser un transfert massif de richesses depuis la classe ouvrière vers les riches. Loin de résoudre les contradictions, ces mesures les ont reproduites à un niveau supérieur.

Bien que des sections de la classe dirigeante soient terrifiées par la croissance des conflits de classe, elles ne peuvent proposer aucune mesure pour remédier aux conditions qui conduisent inexorablement à des explosions sociales. Alors que Trump a poursuivi une politique de développement d’un mouvement extra-parlementaire d’extrême droite, ses critiques dans la classe dirigeante œuvrent à réorganiser son administration pour la placer encore plus fermement sous la direction des élites militaires et financières.

Une nouvelle période de convulsions économiques et politiques est en train d’émerger, pour laquelle la classe ouvrière doit se préparer par la construction d’une direction révolutionnaire, s’appuyant sur un programme internationaliste et socialiste, pour résoudre en sa faveur la crise historique du système capitaliste.

(Article paru en anglais le 22 août 2017)

Auteur Nick Beams pour WSWS

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