Jean-Michel Naulot, banquier pendant 37 ans: « les marchés financiers sont devenus une véritable centrale nucléaire prête à exploser »

Interview. Jean-Michel Naulot, ancien banquier et membre de l’Autorité des marchés financiers, réclame une grande réforme de la finance mondiale.

De la part d’un spécialiste, le constat fait froid dans le dos. Jean-Michel Naulot, banquier pendant 37 ans et membre du collège de l’Autorité des marchés financiers de 2003 à 2013, explique dans un livre* pourquoi les marchés financiers sont devenus une véritable centrale nucléaire prête à exploser. Si le monde de la finance paraît hors de contrôle, quelques mesures simples, selon lui, permettraient de les remettre au service de l’économie. À condition que la volonté politique soit là… Interview.

Le Point.fr : La banque d’affaires JP Morgan vient d’être condamnée à 13 milliards de dollars d’amende pour son rôle dans la crise des subprimes. On pourrait être tenté de croire que les autorités sont enfin sévères envers le monde de la finance. Or vous faites un tout autre constat…

Jean-Michel Naulot : C’est l’ensemble du système, et non pas quelques individus, ou même quelques acteurs financiers, qui est le responsable de la crise. Lorsqu’on analyse les crises financières depuis le krach de 1987, on voit qu’il existe des causes différentes à chaque crise. Ce qui me paraît important, ce n’est pas tant de caractériser chacune d’elles, mais de bien constater que c’est le système lui-même qui conduit à des crises majeures, compte tenu de la financiarisation de l’économie, de l’injection formidable de liquidités par les banques centrales, de l’innovation financière, de l’absence de règle. C’est donc très bien de sanctionner ceux qui ont fauté plus que d’autres, mais ça ne règle absolument pas le problème.

À la lecture de votre livre, on se dit que pratiquement rien n’a été fait depuis l’éclatement de la crise, malgré le G20 de Londres, en 2009, qui s’était fixé un agenda ambitieux de régulation de la finance.

Certaines choses ont été faites. Dans le livre, j’essaye de survoler tous les chantiers en cours pour que les concitoyens comprennent bien les enjeux qui sont considérables. J’estime qu’on a fait un quart de la feuille de route arrêtée en avril 2009 aux États-Unis et un tiers en Europe. C’est très insuffisant.

Qu’est-ce qui a été fait ?

À mon avis, l’acquis le plus important en Europe est le renforcement de la solidité financière des banques. Mais il ne s’agit que d’une simple remise à niveau. On avait terriblement affaibli les règles appliquées aux banques avec la réforme dite de Bâle II en 2004. Même dans ce domaine, seule une partie du chemin a été faite. On ne leur a pas interdit les activités spéculatives.

On ne l’a pas fait en France avec la loi bancaire de 2013. Il y a très peu de choses dans cette réforme adoptée par le Parlement français. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi la France, mais aussi l’Angleterre et l’Allemagne ont légiféré sans attendre la législation européenne. Sans doute pour faire de l’affichage politique. Reste à découvrir le texte de la Commission européenne au mois de novembre. On verra bien si elle retient ce qui avait été proposé dans le rapport Liikanen que le commissaire européen avait commandé et qui préconisait non pas d’interdire les activités spéculatives, mais de les cantonner dans des filiales.

Un des passages édifiants de votre livre, c’est justement celui qui décrit comment les règles prudentielles des banques ont été modifiées…

C’est un point très important. J’essaye de l’expliquer très simplement, y compris pour les responsables politiques qui ne s’intéressent pas du tout à ce sujet. La réforme de Bâle consiste à augmenter la solidité financière des banques en augmentant le rapport entre leurs fonds propres et les risques qu’elles prennent dans leurs activités, par exemple quand elles accordent un crédit. Le problème dans la réforme de Bâle II appliquée depuis 2006 en Europe, c’est qu’elle institue la pondération des risques. J’appelle cela la boîte noire. Cette pondération des risques signifie que lorsque vous faites un crédit de 100 millions d’euros à une multinationale très bien notée, vous allez inscrire dans votre registre réglementaire 12, 15, ou 20 millions au lieu de 100. Lorsque vous accordez le même crédit à une entreprise un tout petit peu moins bien notée, vous allez inscrite 50 ou 60. L’écart est très vite de 1 à 3 à 4, 5 voire 6. Sauf que le banquier, lui, ne peut pas augmenter sa marge en la multipliant par 5 ou 6. Cette réforme favorise non seulement les entreprises les mieux notées, mais aussi les hedge funds, les négociants de matières premières… Parce qu’un hedge fund proposera toujours des garanties. Sauf qu’il les aura empruntées sur le marché ! Je pense donc qu’il faut revenir à un système standard dans lequel il y a certes des écarts en fonction d’un historique de pertes, mais beaucoup moins discriminant en faveur des entreprises les mieux notées. C’est toute l’allocation des ressources financières qui est en jeu.

Ce que vous voulez dire, c’est que le système introduit un biais qui incite à ne prêter qu’aux entreprises les mieux notées ?

Voilà. Et c’est comme ça que j’explique le pouvoir des agences de notation, par ce système de pondération des risques. Ces agences n’ont pas décidé un beau jour d’avoir un pouvoir exorbitant ! Depuis un an, on a un tout petit peu progressé, car ce système commence à être critiqué par le FMI, le rapport Liikanen, mais aussi par le comité de Bâle et le G20 lui-même, car les banques l’appliquent de façon très différente d’un pays à l’autre et même d’une banque à l’autre.

Source et interview en intégralité sur: lepoint.fr

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