« Carna-Valls » à Lannion le 14 juillet : une vraie mascarade républicaine ….

Même plus le sens de l’humour nos zélus. Pourtant le but du carnaval est bien de brûler le roi à la fin, avant de revenir au quotidien non? On en entend plus trop parler des « nuit debout », mais ils se réunissent toujours. Là ils ont fait fort et ça n’a pas été du goût de tout le monde, puisqu’il y a une plainte déposée. On ne doit pas critiquer l’oligarchie, la dictacratie, la démocrature, le pouvoir en place! Tout va trop bien, nous devons être satisfaits, alors que, la maire de Montauban appelle à « prendre les armes au sens propre comme au figuré ».

Img/http://gazettedebout.fr/

Un défilé du 14 juillet peu réglementaire

Le 14 juillet dernier, pendant que d’autres transpiraient sous leurs galons brillants, les Nuitdeboutistes de Lannion ont défilé en costumes peu réglementaires, poussant une charrette dans laquelle ils avaient entassé des pantins à l’effigie de François Hollande, Manuel Valls, Myriam El Khomri, Pierre Gattaz (le patron du Medef) et la députée Corinne Erhel. Après les avoir conduits à l’échafaud devant la Mairie de Lannion, une personne déguisée en l’Ankou (personnification de la Mort dans le folklore de Basse-Bretagne) a décapité les trois premiers. Leurs têtes ont ensuite été dressées sur les grilles de la sous-préfecture, un geste symbolique renvoyant clairement à la Révolution de 1789.

Car le 14 juillet, ne l’oublions pas, la France célèbre la prise de la Bastille, et non la gloire de ses différents corps d’armée, comme on voudrait nous le faire croire avec le traditionnel défilé des soldats, tanks, et autres agents et engins de guerre. Cette prise de la Bastille ne s’est pas faite sans heurts contre les soldats, qui étaient loin d’être du côté des Sans-Culottes, comme plus tard la Garde Nationale de la Seconde République de 1848 ne fut pas du côté des manifestants protestant contre la fermeture des Ateliers Nationaux. La liste serait longue des moments de l’histoire où l’armée, qui triomphe chaque année le 14 juillet au nom de la Révolution, a en réalité adopté une position contre-révolutionnaire. Vous avez dit mascarade ? Qu’est-ce qui est « faussement républicain » (une expression du préfet de police) : la démonstration de la très réelle puissance militaire française en uniformes rutilants sous le vrombissement des Rafales, ou la décapitation des figures les plus impopulaires du gouvernement et du syndicat patronal ?

Nuit Debout Lannion – DR

Qu’à cela ne tienne, au PS comme à la préfecture, cette mise en scène a été fort peu goûtée et Pierre Lambert, préfet des Côtes-d’Armor, condamne dans un communiqué «la mascarade faussement républicaine » qui s’est déroulée devant la mairie de Lannion et la sous-préfecture, les mercredi 13 et jeudi 14 juillet, brandissant la menace d’un dépôt de plainte pour « diffamation publique et outrage à l’encontre de personnes dépositaires de l’autorité publique ». Une plainte a par ailleurs été déposée pour dégradation de la sous-préfecture suite à des tags (en fait des jets d’œufs remplis de peinture ? selon une autre source, le Télégramme). Une enquête judiciaire est en cours, évidemment. Et le préfet de préciser, dans un réflexe autoritaire auquel nous sommes désormais accoutumés, que « Toute manifestation nouvelle, susceptible de troubler l’ordre public, organisée à Lannion et à l’initiative des auteurs de ces actions, sera strictement interdite. » De leur côté, les secrétaires des sections socialistes de la 5e circonscription des Côtes-d’Armor (Lannion, Perros-Guirec, Tréguier, Paimpol, Pontrieux, Plouha, Binic et Étables-sur-Mer) et le premier secrétaire fédéral, Vincent Le Meaux, condamnent eux aussi cette « mise en scène macabre » incitant « à la haine et à la violence ».

Commedia dell’arte à l’Assemblée

En prenant un peu de hauteur de vue et en réfléchissant une seconde au sens du mot mascarade, on réprime difficilement l’envie d’adresser une petite question à ces Messieurs si prompts à condamner le théâtre et la comédie : que pensent-ils par exemple de la manière dont les député-e-s soi-disant frondeurs et frondeuses ont joué le simulacre de l’opposition à la Loi Travail et à l’utilisation systématique du 49.3  ? Que pensent-ils de l’hypocrisie achevée dont témoigne leur jeu de faux semblants à l’égard de la motion de censure citoyenne déposée par Nuit Debout ? Que pensent-ils de la performance artistique d’un député qui en coulisses demande d’abord à signer une motion de censure, lorsqu’il y a 56 noms sur la liste prêts à soutenir la motion pour qu’elle puisse être votée par l’Assemblée entière, mais précise à ses collègues que si l’on arrivait à 58 soutiens, on devrait retirer son nom pour que cette motion ne soit pas présentable (il faut exactement 58 députés pour porter une telle motion devant l’Assemblée) : en voilà un histrion !

Pur opportunisme et victoire sur les deux tableaux : le pseudo-frondeur peut parader devant ses électeurs en s’attribuant le courage de l’opposition, sans payer les frais d’une chute du gouvernement. Et le 20 juillet, 58 députés signaient une tribune dans le Journal Du Dimanche pour protester contre l’utilisation du 49.3. Mais combien sont-ils pour agir réellement dans le cadre des institutions dont ils se réclament ? N’est-ce pas là une mascarade de démocratie ? Et le fait de députés de gauche, dont certains du même Parti Socialiste qui condamne la mise en scène actualisée de la Révolution Française… Dans cette reprise de l’Illusion comique de Corneille, on ne sait plus finalement ce que l’on regarde : la vie, ou le songe représentant ce que chacun désire y voir. La colère qui a mené les Nuitdeboutistes de Lannion à cette mise en scène joyeuse et festive semble bien inoffensive au regard des miroirs déformants du discours sécuritaire et de la théâtralisation bouffonne d’une vie politique décidément bien baroque.

Quand un tel niveau de double langage est atteint, dans un contexte de répression inédit depuis probablement la guerre d’Algérie, on est surpris que François Hollande n’ait pas encore porté plainte pour outrage au président de la République, ce délit qui marque la continuité avec le principe monarchique de la sacralisation de la personne du roi.

Le grand renversement

Pourtant, j’ai envie de dire que le préfet a bien raison de condamner, de menacer de porter plainte. Et le PS a bien raison de s’engouffrer dans le froncement de sourcil soldatesque. Car au fond, le Carnaval est bien menaçant, mais pas comme ils l’entendent : personne ne peut en effet croire sérieusement qu’il y ait dans la démarche des Nuitdeboutistes de Lannion un appel à la violence contre les personnes du chef de l’État, du Premier ministre, de la Ministre du Travail. En revanche, le carnavalesque est en lui-même, pour tout pouvoir un danger bien réel. Comme l’a bien montré Mikhaïl Bakhtine, théoricien de la littérature à la fois héritier et adversaire des formalistes russes, dans son essai François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1965), le carnavalesque opère, le temps d’une fête, le renversement de toutes les hiérarchies instituées entre dominants et dominés, entre le noble et le trivial, le spirituel et le corporel, entre le haut et le bas, entre le raffiné et le grossier, entre le sacré et le profane. Que la sous-préfecture s’estime donc heureuse de n’avoir été bombardée que d’oeufs remplis de peinture, et non d’excréments si chers à Gargantua ! Bien plus que dans un appel à la violence contre M. Hollande, M. Valls, Mme El Khomri, qui relève du fantasme sécuritaire de la part de la préfecture, la menace pour le pouvoir est dans ce renversement général des valeurs.

Celui-ci culmine en principe dans l’élection d’un roi du carnaval remplaçant symboliquement et temporairement l’autorité en place. Mais notre roi est déjà un roi de carnaval. Nous l’avons déjà élu dans le simulacre de démocratie qu’est devenu le suffrage universel tel qu’il a évolué dans notre Cinquième République (dégradation dont témoigne entre autres l’abstentionnisme). Substitut de substitut, symbole de symbole, le Président de la République peut bien, le temps d’une journée, se laisser décapiter ? Mais non, dit le préfet, comme le Renard dans la fable, défenseur inlassable du Lion : c’est inacceptable, parce qu’en mimant la révolution, le carnaval est déjà révolutionnaire.

C’est cela qui est véritablement menaçant : se déguiser, fabriquer des effigies des gens de pouvoir, les désacraliser.  C’est pourquoi le Parti socialiste, par l’intermédiaire des secrétaires de sections de la 5e circonscription, dénonce lui aussi l’action du mouvement Nuit Debout Lannion lors de la fête nationale, ainsi que la vidéo qui circule sur les réseaux sociaux. « Nous condamnons vivement cette mise en scène macabre qui n’exprime pas, de notre point de vue, une pensée libre mais une incitation à la haine et à la violence. Plus que jamais nous réaffirmons notre attachement à la démocratie qui s’adresse à la raison, qui suppose, dans le respect de chacun, des débats contradictoires argumentés et qui se traduit par un bulletin de vote lors des élections. » Cette vision étroite de la démocratie ne nous surprend pas : finalement selon les députés et leurs serviteurs du Parti socialiste, la seule légitimité démocratique est la leur. On voit midi à sa porte. Mais il n’y a pas si longtemps on pouvait voir affichée une contestation radicale de la démocratie parlementaire :

Affiche mai 68 – DR

Aujourd’hui l’on peut voter dès dix-huit ans, et pourtant l’on vote de moins en moins. C’est sans doute que, lorsque le gouvernement fait semblant d’être mandaté par le peuple et applique un programme inverse de ses promesses électorales sans en être inquiété et sans avoir de comptes à rendre, le principe même du choix entre des candidats apparaît irrémédiablement subverti.

La réponse des Nuitdeboutistes de Lannion n’est sans doute qu’une juste dénonciation par le carnaval du dysfonctionnement bien réel de nos institutions, réduites à un théâtre qui ne dit pas son nom.
http://www.ouest-france.fr/bretagne/lannion-22300/nuit-debout-lannion-la-mascarade-de-decapitation-condamnee-4376000/
PHOTO DE UNE 
Le défilé du 14 juillet à Lannion, avec la faux menaçante de l’Ankou au-dessus de la charrette promenant les effigies de Manuel Valls, François Hollande et Myriam El Khomri. (Le Télégramme DR)

11 commentaires

  • « outrage à l’encontre de personnes dépositaires de l’autorité publique » Quesa quo ?

    Une pétition réclame l’abolition du délit d’outrage :
    Le délit d’outrage « est un délit obsolète » qui crée « une inégalité entre les simples citoyens et les personnes représentant l’autorité publique », dénonce-t-il. …/…
    http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20081202.OBS3579/une-petition-reclame-l-abolition-du-delit-d-outrage.html?xtmc=rA_seau_education&xtcr=25

    Du crime de lèse-majesté a l’offense au chef de l’état. Un notion bien pratique pour faire taire les opposants.

    Crime de lèse-majesté :
    Le crime de lèse-majesté est une notion juridique mal définie qui a évolué dans le temps, recouvrant différentes qualifications juridiques. Pour l’essentiel, il était relié aux atteintes au souverain, quel qu’il soit (le peuple, un monarque, un principe fondateur, etc.), et aux signes de sa majesté (objets, décisions, personnes y compris leurs représentants, etc.).

    « Auguste le premier se couvrit de cette loi pour engager une instruction sur les libelles scandaleux, indigné par la licence de Cassius Severus qui, s’en prenant à des hommes et à des femmes de rang illustre, les avait diffamés dans des écrits insolents ; puis Tibère, consulté par le préteur Pompeius Macer sur la recevabilité des accusations pour lèse-majesté, répondit que les lois devaient être appliquées. Lui aussi avait été exaspéré par des vers anonymes qui couraient sur sa cruauté, son orgueil et sa mésintelligence avec sa mère. » (Tacite, Annales, I, LXXII, 2-4)

    Au Moyen Âge
    L’attentat contre le pape Léon III avant le couronnement impérial de Charlemagne en l’an 800 fut qualifié de reus majestatis (« accusé de [lèse]-majesté »).

    En 1199, avec la décrétale Vergentis in senium, le pape Innocent III, bouleverse le sens du crime de lèse-majesté en y assimilant l’hérésie. Désormais la lèse-majesté comportera une facette religieuse en qualifiant l’hérésie, le blasphème, le sacrilège, et toute autre opinion déviante.

    En 1313, l’empereur Henri VII, donne une définition moderne de la lèse-majesté au travers du texte Qui sint rebelles.

    Contestation par les Lumières

    La notion de lèse-majesté a été très violemment contestée par les Lumières :

    d’une part en raison de la contestation de toute notion de divinité sur terre, à une époque où la lèse-majesté était explicitement liée à la religion ;
    d’autre part considérant que la répression de ce crime était la porte ouverte à tous les arbitraires, en raison du flou inhérent à sa définition, de sa procédure hors du droit commun (parfois même absente), et de l’absence de limite dans les châtiments possibles. De fait, certains ont utilisé ce chef pour attaquer leurs adversaires (et parfois réussi à les faire condamner), au motif par exemple que se plaindre c’était contester une décision royale, donc s’attaquer à la majesté du roi.

    Époque contemporaine

    La révision du code pénal en 1832 fit disparaître la mention de lèse-majesté en France [1]. Il a été néanmoins ressuscité par la Troisième République, sous le nom d’offense au chef de l’État, encore en vigueur aujourd’hui.

    (Source : fracademic.com)

  • Ils s’offusquent toujours car ils croient représenter l’autorité, l’Etat, bref tout le pataquès. Donc, logiquement, c’est ce fatras autoritariste qu’on décapite, pas les individus. Logique, non ? Ils n’ont qu’à quitter le navire, et se faire oublier ! Même s’il serait bon qu’ils paient la note.
    Maintenant… qu’ils tremblent… cela peut être une jouissance pour nous… (rire sadique !)http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_yahoo.gif

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