Comment expliquer le phénomène Le Pen par Faouzi Elmir

Certains se posent beaucoup de question avec l’arrivée des présidentielles en 2012, vous aurez quelques réponses intéressantes ici:

Après 38 ans passés à la direction du Front National et plus d’un demi-siècle de vie politique, Jean-Marie Le Pen, ancien tortionnaire pendant la guerre d’Algérie et virulent pourfendeur de « la bande de quatre », tourne la page et passe enfin la main à sa fille Marine Le Pen. La bataille pour la succession de Le Pen opposant Marine Le Pen. D’après un dernier sondage, la future candidate FN arriverait en tête des candidats au premier tour. Depuis l’émergence du Front national et Jean-Marie Le Pen comme force politique sur l’échiquier français au début des années quatre-vingt du siècle dernier, plus précisément lors des élections municipales de 1983 et les élections européennes de 1984, un réflexe conditionné s’est formé dans l’opinion publique en France ou ailleurs visant à expliquer l’ascension fulgurante de ce parti politique par sa rhétorique anti-immigrée et par son fonds de commerce, l’immigration. Cette grille de lecture nous paraît un peu simpliste et stéréotypée et il faudra trouver d’autres éléments d’explication de l’émergence sur la scène politique du phénomène Le Pen.

FN ET LE PEN, CRÉATION DE LA PROPAGANDE POLITIQUE OFFICIELLE

Le phénomène le Pen s’explique-t-il par son discours anti-immigré. Indéniablement, Le FN et Le Pen ont largement profité des problèmes de l’immigration en France dus à la forte concentration de populations d’origine immigrée dans les « banlieues rouges » mais ce n’est pas cette présence massive d’immigrés sur le sol national qui explique cette montée en flèche sur la scène politique. Les vraies raisons de l’émergence du phénomène Le Pen sont à chercher ailleurs que dans une simple rhétorique anti-immigrée.

D’abord, le FN, comme parti politique, fait partie de ce que les politologues appellent, des « partis d’opposition » par rapport aux « partis de gouvernement. . Le FN, comme « parti d’opposition », comme tous ces petits partis politiques bidons, fait seulement de la figuration sur l’échiquier politique et il est au fond une créature la propagande politique du pouvoir en place pour 1) diviser et émietter le corps social pour mieux le dominer selon le principe diviser pour régner et 2) utiliser indirectement ces partis politiques bidons comme relais et comme institutions infra-politiques pour démultiplier la puissance de sa propagande sur les masses et pour diffuser beaucoup plus efficacement ses thèmes, ses images et ses symboles. Ce n’est pas un hasard si le phénomène Le Pen coïncide avec la création des partis écologistes en Europe quand on sait que l’écologie politique est un phénomène politique créé artificiellement par la propagande politique américaine en pleine guerre du Vietnam pour divertir la jeunesse contestatrice et pour canaliser son énergie physique et psychique vers d’autres « causes », comme les problèmes de la propreté dans les villes américaines et le ramassage des feuilles mortes dans les rues de New York ou de Washington.

Quand on dit que tous ces petits partis politiques d’opposition qui sont au fond des partis politiques bidons, ne sauraient exister par eux-memes aussi bien sociologiquement que politiquement et médiatiquement, cela veut dire concrètement qu’ils sont dépourvus d’un appareil de propagande assez puissant pour toucher le plus grand nombre possible de personne, pour diffuser leurs thèmes et leurs slogans à grande échelle et pour influencer psychologiquement l’opinion d’une majorité d’électeurs. Il faut donc l’appui et le soutien de la puissante propagande politique du pouvoir en place pour les faire exister politiquement et médiatiquement. Leur existence politique et médiatique est par conséquent conditionnée par le bon vouloir de la propagande officielle des États qui juge de l’opportunité de leur existence ou de la non existence. Comme l’écologie politique, le phénomène Le Pen n’aurait jamais existé par ses propres moyens sans l’aval et sans l’appui politique et médiatique des « partis de gouvernement » et leur propagande politique officielle qui lui a créé un climat favorable pour son émergence et son épanouissement et qui lui a pavé le terrain psychologique pour qu’il devienne un parti jouant dans la cour des grands. Pour faire comprendre notre idée, prenons un exemple qui est encore gravé dans les mémoires, les élections présidentielles de 2002 en France. On ne peut pas dire que c’est la propagande politique du Front National qui a propulsé le candidat FN à la deuxième place des élections présidentielles de 2002, c’est bel et bien la propagande politique de l’État capitaliste en place qui, pour des raisons de stratégie politique purement électoraliste et en martelant six mois avant le premier tour sur des thèmes anxiogènes, tels que violence physique, insécurité, immigration, délinquance, attaque de la vieille femme par un arabe cagoulé etc., a créé une véritable psychose, un climat de guerre civile et un traumatisme dans le corps social et dans l’opinion publique. Le FN et Le Pen ont tout simplement surfé sur cette vague provoquée par la propagande politique officielle en monnayant électoralement la politique de la peur et du climat anxiogène de guerre civile fomentée en sous-main par les « partis de gouvernement » à des fins bassement politiques.

PRÉPARATION DU TERRAIN PSYCHOLOGIQUE DU PHÉNOMÈNE LE PEN

Quand le FN et Le Pen émergent sur la scène politique française au début des années quatre-vingt du XXème siècle, il y avait en France, certes, des problèmes sociaux liés à une forte concentration d’immigrés dans certaines banlieues françaises, mais les immigrés n’étaient pas encore une question politique. Si par la suite les problèmes d’immigrés deviennent un enjeu politique et électoral, c’est parce que ce thème de l’immigration 1) coule dans le moule de la propagande politique des partis de gouvernement et 2) contribue à l’augmentation d’un cran le climat anxiogène provoqué sciemment par une classe politique et par une bourgeoisie française traumatisées par les événements de mai 68 en recourant à une rhétorique guerrière et à des politiques répressives et ultra-sécuritaires. Autrement dit, l’instrumentalisation de la question de l’immigration apparaît comme une technique de gouvernement parmi d’autres techniques de manipulation psychologique destinées à entretenir et à exacerber un climat de guerre civile avec un objectif clairement affiché: maintenir le corps social dans ce que l’on peut appeler un état de panique muette pour mieux le dominer. La rhétorique guerrière post soixante-huitarde trouve sa matérialisation dans un équipement législatif et réglementaire ultra répressif et ultra sécuritaire illustré par la loi « anti-casseur » du 8 juin 1970 qui n’était nullement destinée aux immigrés et aux jeunes délinquants mais aux groupes d’extrême-gauche et à des syndicalistes trop zélés. Mais au fur et à mesure de l’aggravation des contradictions du système capitaliste en France, la rhétorique guerrière et les dispositifs répressifs prenaient de l’ampleur prenait de l’ampleur notamment au milieu des années 1970 avec la loi « sécurité-liberté » initiée par l’éminent propagandiste de la droite giscardienne, Alain Peyrefitte dont le modèle et l’alter ego ne sont autre que le boucher de la Commune de Paris, Adolphe Thiers. Lors du débat à l’Assemblée Nationale sur sa loi « sécurité-liberté » considérée comme une déclaration de guerre contre la délinquance, Peyrefitte lança cette pirouette « Messieurs, la sécurité est la première des libertés ». Après 1981, les lois ultra-sécuritaires concoctées à la va-vite par tous les ministres de l’Intérieur de droite ou de gauche s’enchaînent à un rythme soutenu de Joxe, à Pasqua, de Chevènement à Vaillant à Sarkozy et à Hortefeux etc ont toutes le même objectif : purifier la société française de ses « sauvageons », de sa chienlit et de sa racaille.

C’est sur ce terrain de la surenchère ultra-sécuritaire des partis de gouvernement de droite et de gauche que le phénomène Le pen a prospéré aidé aussi par une autre surenchère, la surenchère nationaliste d’un autre âge nourrie essentiellement en sous-main par les partis la droite mais aussi et paradoxalement par la gauche notamment par Jean-Pierre Chevènement, ministre socialiste de l’éducation de 1984 à 1986 qui prônait « un retour aux valeurs républicaines », une éducation civique et l’introduction de la Marseillaise dans les écoles. Un autre exemple de surenchère nationaliste, le débat sur la nationalité française qui refait surface avec le gouvernement de la cohabitation dirigé alors par Chirac, un débat qui renaît avec Besson, Hortefeux et consorts sur l’identité nationale et avec Sarkozy le retrait de la nationalité française aux délinquants d’origine étrangère. À n’en pas douter, toute campagne visant à stigmatiser une partie de la population française d’origine maghrébine et musulmane, c’est du pain béni pour le FN et Marine Le Pen.

Un autre facteur dans l’ascension de Le Pen, l’émergence du culturalisme et du communautarisme et leur instrumentalisation par les partis de gouvernements de droite et de gauche. Avant et après 1981, la droite et le pouvoir socialiste ont utilisé la question de l’immigration comme une arme pour lutter contre le parti communiste et les « banlieues rouges » en cherchant à susciter le communautarisme par le biais de la libéralisation du droit des associations étrangères comme le montre le doublement des subventions accordées par des fonds publics par l’intermédiaire du Fonds d’Action sociale(FAS) entre 1980 et 1986. Objectivement, l’émergence du culturalisme et du communautarisme en France a fait le jeu du FN qui a utilisé la question de l’immigration comme un épouvantail pour détourner à son profit une partie de l’électorat populaire du PCF en brandissant le spectre de l’immigration islamique et les dangers du pluri-culturalisme à contenu religieux. La rhétorique anti-immigrée n’est pas une spécialité du FN et de Jean-Marie Le Pen mais deux anciens Premier ministres et un Président se sont fait remarquer par leur discours stigmatisant des immigrés, Michel Rocard pour qui « la France ne peut pas supporter tous les malheurs du monde » et Chirac pour qui « quand vous avez l’odeur et le bruit… ».

Faouzi Elmir

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Source: mecanopolis.org