L’idéologie du travail et la crise du capitalisme. Troisième partie : la barbarie du travail

Les articles précédents de la série sont consultables ici :

L’idéologie du travail et la crise du capitalisme. Première partie : de l’âge d’or aux premières cités

L’idéologie du travail et la crise du capitalisme. Deuxième partie : des cités antiques à la fin du Moyen-Age

L’idéologie du travail et la crise du capitalisme. Troisième partie : la « barbarie » du travail

L’essor de la production et des surplus agricoles à la fin du Moyen-Age a entraîné le développement d’une classe d’artisans et de commerçants essentiellement urbaine ainsi que la marchandisation des rapports économiques. Dans les campagnes on assista également au développement d’une classe de travailleurs spécialisés exerçant leur activité pour leur compte propre mais aussi d’un salariat agricole composé principalement de travailleurs journaliers. Le travail, qui était considéré jusque là dans une société essentiellement rurale et paysanne comme une expiation et une fatalité liée à la faute originelle, dont le résultat était largement dépendant des aléas climatiques et de la providence, va alors se charger de significations nouvelles que vont porter les valeurs protestantes issues de la réforme luthérienne.

La capacité de cette nouvelle classe de commerçants et d’artisans à organiser son rapport au travail de manière rationnelle et à engager un processus d’accumulation du capital va notamment déboucher sur le besoin d’un modèle religieux plus en adéquation avec un mode de vie rationnel et centré sur la mise en valeur et l’exploitation des compétences individuelles. Selon Max Weber: « En raison de sa conduite sur le plan économique, la classe petite-bourgeoise était naturellement plus portée vers une religiosité rationnelle et éthique partout où les conditions de l’éclosion de celle-ci étaient données. Il est clair que la vie des petits-bourgeois, surtout des artisans des villes et des petits commerçants, était moins assujettie à la nature que celle des paysans […] En outre, du fait de la place qu’il occupe dans l’économie, l’artisan et aussi le marchand, dans certaines circonstances précises, éprouve comme une évidence l’idée qu’il a intérêt à être honnête, que le travail loyal, l’engagement respecté reçoivent leur « salaire » et « méritent » une juste récompense.1  »

La petite bourgeoisie naissante va donc naturellement s’emparer de l’éthique rétributive portée par la réforme protestante et son idée fondamentale de prédestination. En effet, toujours selon Weber :

« Le protestantisme ascétique est seul au monde à avoir associé, par principe, dans une unité systématique irréductible, l’éthique de la profession dans le monde et la certitude du salut. »

Parallèlement et sous la poussée des nécessités engendrées par la financiarisation de l’économie ainsi que le poids grandissant des rapports marchands, l’église catholique va elle-même assouplir sa position concernant la marche des affaires, notamment en autorisant la pratique du prêt à intérêt, l’usure étant toujours condamnée, par une encyclique du pape Leon X, en tant que garantie légitime et participation aux risques encourus par le prêteur.

Mais plus déterminant, la réforme met en marche une révolution intellectuelle et savante par sa volonté de démocratiser la vie religieuse et d’abolir le monopole de l’administration épiscopale de l’intermédiation. Selon Emmanuel Todd:

« Le protestantisme veut la fin d’une religion dissociée, vécue intensément par un ordre spécialisé, mais seulement administrée, sous forme de rituels divers, à une communauté de croyants passifs.2  » Cette remise en cause de l’ordre religieux trouvera son expression la plus évidente dans la formule de Martin Luther : « Nous sommes tous prêtres. » De cette aspiration doctrinale vont découler des aspects opérationnels révolutionnaires, comme la promotion de l’accès au savoir et aux écritures, qui va déclencher un processus d’alphabétisation massif et une mise en circulation du savoir.

Ce mouvement de mise en circulation du savoir à grande échelle et de capitalisation va déboucher sur un progrès technique puis industriel et un cycle d’innovations qui va s’observer par la concomitance de la pénétration de l’imprimerie et de l’alphabétisation et le développement du secteur secondaire artisanal. Cet essor de l’artisanat va lui-même renforcer et amplifier le processus amorcé à la fin du Moyen-Age de spécialisation du travail et du salariat. Dans les campagnes, la concentration terrienne associée à l’essor démographique et à l’amélioration des rendements va également déboucher sur un découplage de plus en plus prononcé entre les activités de mise en exploitation de la terre et la propriété foncière, ainsi que la propriété des moyens de production. Ce découplage va être rendu visible là aussi par l’essor du salariat agricole ainsi que par la pratique du fermage et du métayage.

Au XVIIIe siècle, l’essor et la convergence des techniques menant à la révolution industrielle s’effectue d’abord dans les pays où les progrès intellectuels et l’alphabétisation est la plus avancée mais également là où le salariat et la concentration des moyens de production agricoles sont les plus importants rendant par là même une large main d’oeuvre disponible pour les besoins de l’industrie naissante. L’exemple le plus parlant est celui des enclosures en Angleterre au XVIIe siècles, analysé par Marx dans le livre I du Capital, qui a constitué un vaste processus de privatisation des terres communales au profit des seigneurs locaux ou des riches fermiers, en faisant basculer de vastes pans de la paysannerie dans le prolétariat. La hausse de la productivité agricole va ensuite pousser ce salariat à l’exode. Ce n’est ainsi pas un hasard si l’Angleterre est le premier pays à entrer dans la « révolution » industrielle. Dés 1850, la population de la Grande-Bretagne est urbanisée à 55% et l’agriculture n’emploie plus que 22% des actifs alors qu’à la même date, la population française reste rurale à 75%.

Cet expansion du salariat au XVIIIe siècle correspond également à un effondrement du catholicisme en milieu urbain, dont le modèle idéologique ne répond plus aux conditions de vie et de travail du prolétariat naissant comme de la bourgeoisie. Selon Emmanuel Todd:

« Le salariat déforme l’image du père et par conséquent celle de Dieu. L’éternel apparaît exceptionnellement loin et abstrait, spectateur plus qu’acteur de la vie des hommes.3  »

Cette inadéquation fondamentale entre la vision idéologique du travail portée par l’église catholique, et l’expansion d’un rapport économique marchand à l’activité spécialisée susceptible d’enclencher un processus d’accumulation et de réussite sociale et économique lié au labeur et à la compétence individuelle, plus particulièrement dans la nouvelle classe bourgeoise des artisans et commerçants, va déboucher sur l’effondrement et le découplage de l’idéologie catholique attachée à l’activité économique et au travail, et à son remplacement par les valeurs positives issues de la réforme protestante. En France, le mouvement philosophique des « lumières » va être le principal vecteur idéologique de destruction de l’ordre social et religieux hérité du féodalisme, il va transformer les valeurs de la classe bourgeoise en une nouvelle idéologie dominante à portée universelle, permettant ainsi l’entrée du pays dans la révolution capitaliste industrielle.

Le statut du travail va alors changer radicalement et ce dernier va devenir un facteur de production, c’est à dire un coût, dans le processus d’accumulation capitalistique. Il va ainsi être glorifié et devenir la valeur centrale de la bourgeoisie et des classes dominantes qui vont imposer leur idéologie à l’ensemble de la société. Voltaire déclarait ainsi déjà à la fin du XVIIIe siècle : « Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens. » Et Diderot de surenchérir : « Le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin. »

Mais alors que pour la bourgeoisie et les classes possédantes le travail constitue un moyen d’accumulation et d’enrichissement personnel, pour l’ouvrier et le salarié, il va constituer une véritable aliénation qui ne lui permettra pas de s’élever au dessus de sa condition de dénuement extrême. La morale bourgeoise, secondée par la morale religieuse catholique qui va réviser complètement son approche théologique du travail, vont alors se charger de lui donner un sens et une signification de manière à le rendre plus supportable. Selon Jacques Ellul: « l’Eglise se met résolument à l’école de Voltaire. Et certes, on commence à utiliser comme preuve de l’excellence du travail le fait que Jésus était un travailleur. Qui plus est un travailleur manuel. Bien entendu les Evangiles n’en disent rien du tout. 4 »

Le travail va donc être érigé comme une valeur centrale et légitimé par l’église qui va dés lors affirmer qu’il s’agit d’une « vocation » mais aussi d’un moyen de « servir Dieu ». Pour Ellul:

« Ce fut une des plus grandes trahisons de l’église de fournir au monde des exploiteurs l’instrument théologique à la fois de leur justification et de l’assurance de leur domination. Car, à parti de là, il était tellement facile de dire sans cesse à l’ouvrier exploité que telle était la volonté de Dieu.5  »

On retrouve dans cette adaptation du discours théologique de l’église à la nouvelle morale de la bourgeoisie, le rôle anthropologique de l’ordre religieux comme principe de légitimation des inégalités sociales au service du pouvoir des classes dominantes.

La libération de la morale bourgeoise et son imposition à l’ensemble de la société suite au « coup d’état » réalisé à l’occasion de la révolution française, va se traduire par une dégradation abominable des conditions de travail et de vie des salariés. La rationalisation du processus de production et l’intégration du travail dans le cycle de production en tant que coût, vont conduire à une déshumanisation de l’activité économique des salariés et à une exploitation sauvage.

Le travail devient d’abord plus inhumain car morcelé, découpé en une série de tâches qui ne permettent plus à l’ouvrier d’avoir une maîtrise de son activité. Cette dernière ne débouche sur aucun résultat fini et constitue uniquement l’étape d’un processus dont le plan d’ensemble lui échappe. L’usine qui succède à l’échoppe de l’artisan et à la fabrique s’impose également comme un lieu de coercition où le salarié est strictement encadré et contrôlé dans l’exécution de ses tâches par un contremaître. Le rapport hiérarchique et autoritaire s’impose comme le principe de régulation de l’activité. En même temps qu’il est dépossédé du sens de son travail, le salarié se trouve donc enfermé dans un processus coercitif de type totalitaire qui achève de vider de son sens son activité et rend toute réalisation et expression personnelle impossible. L’ouvrier ne fabrique plus un objet fini qui reflète l’expression et la mise en œuvre de ses compétences et habiletés mais il exécute une tâche d’un processus de production dans lequel il est interchangeable. Dés lors son activité n’est plus évaluée en fonction de ses compétences ou de ses qualités qui lui permettraient de se « réaliser » effectivement par le travail, mais en fonction du « temps » utile au processus de production. Selon Ellul: « Le travail est donc à la fois plus inhumain qu’il ne l’était pour les esclaves et plus totalitaire, ne laissant place dans la vie pour rien d’autre, aucun jeu, aucune indépendance, aucune vie de famille.6  »

Le renversement du cadre social de l’ancien régime a également mis à bas l’ancienne organisation du « temps » de travail et les nombreux jours chômés. L’interdiction religieuse du travail dominical est également tombée, pour la plus grande satisfaction de la bourgeoisie et de ses philosophes pour qui le temps « libre » est assimilé à l’oisiveté et au vice :

« Un royaume protestant doit l’emporter sur un royaume catholique, il doit avoir plus de riches moissons puisqu’il a moins de jours consacrés à de vaines cérémonies, au cabaret et à la débauche. » Voltaire, Fragments des instructions pour le prince royal, 1752.

Le « temps de travail », puisque ce dernier est désormais évalué en unités de coût horaire, va ainsi connaître une augmentation vertigineuse. En 1840, la durée annuelle moyenne du travail dans l’industrie en France s’établit à 3200 heures, soit à peu près le double de ce qu’elle est aujourd’hui.

Pour vire, l’ouvrier doit cependant aussi faire travailler sa femme et ses enfants. La loi du 22 mars 1841 fixe ainsi le temps de travail pour ces derniers : « Les enfants devront pour être admis avoir au moins huit ans. De huit à douze ans, ils ne pourront être employés au travail effectif plus de huit heures sur vingt quatre, divisées par un repos. »

Il faut attendre le décret du 2 mars 1848 pour que la durée de la journée de travail connaisse sa première réduction. Elle est portée à 10 heures à Paris, au lieu de 11, et à 11 heures en Province, au lieu de 12. Le repos dominical ne redevient obligatoire que sous Napoléon III avec la circulaire du 15 décembre 1851.

Cette idéologie au service de la classe bourgeoise et donnant lieu à une exploitation sauvage va cependant s’imposer au sein même du prolétariat et de ses organisations représentatives, comme les syndicats et les partis marxistes révolutionnaires. Marx fait ainsi de la propriété des moyens de production le nœud gordien du processus d’exploitation mais n’entre pas, au contraire de certains penseurs anarchistes, dans la critique de l’idéologie bourgeoise du travail qu’il va en grande partie reprendre à son compte : « Par essence le travail est la manifestation de la personnalité de l’homme. L’objet produit exprime l’individualité de l’homme, son prolongement objectif et tangible. C’est le moyen de subsistance direct, et la confirmation de son existence individuelle7 ».

Selon Ellul, Marx fut ainsi l’interprète le plus cohérent du « mythe bourgeois du travail » et l’un des agents les plus actifs de la pénétration de ce mythe dans la classe ouvrière. C’est en effet grâce au travail que cette classe accéderait un jour au pouvoir et à la liberté. A partir de là, toujours selon Ellul :

« Tout ce qui est juste et bon est le travail, la seule différence, c’est que pour le bourgeois, le travail tend de plus en plus à être le travail des autres, et que pour l’ouvrier, seul lui-même peut porter le titre noble de travailleur. Etant non travailleur, tout ce qui n’est pas prolétaire est parasite.8 »

Le mouvement syndical va également s’appuyer sur la « valeur travail » pour porter et justifier ses revendications et va propager l’idéal du « travail bien fait » au sein de la classe ouvrière. Là encore, le courant anarchiste, qui préconise notamment le recours au sabotage, sera vivement condamné pour sa remise en cause des « outils de travail » et sa subversion de l’idéologie bourgeoise. Cet absolutisme idéologique trouvera son apogée dans la constitution de 1848. Dés le préambule, l’article IV mentionne ainsi que la république : « a pour principe la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l’Ordre public. » L’article XIII consacre quant à lui :  « la liberté du travail et de l’industrie. » et établit que « La société favorise et encourage le développement du travail […] »

En 1880, le socialiste Paul Lafargue publie son scandaleux « Droit à la Paresse » en le sous-titrant : « Réfutation du droit au travail de 1848 ». Il y dénonce précisément l’embrigadement du prolétariat dans ce qu’il nomme la « religion du travail » : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture.9 »

Cet appel restera cependant largement ignoré des milieux socialistes révolutionnaires et ne rencontrera que très peu d’échos au sein de la classe ouvrière. Car, en définitive, c’est par la valorisation du travail, des compétences, et par sa participation au processus de production que le syndicalisme veut porter ses revendications. Cette idéologie positive se flanque en effet d’un négatif repoussant par une stigmatisation de l’oisiveté et de la mendicité, et de tous les traits associés à la paresse. Cette stigmatisation du non-travail est là aussi visible dans la constitution de 1848 dont le préambule stipule que la République: « doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d’état de travailler. »

De même, le comité de mendicité de l’assemblée constituante de 1790 présidé par La Rochefoucault-Liancourt stipulait déjà que : « La société doit à tous ses membres de la subsistance ou du travail. S’ils sont malades, on doit les secourir. Mais c’est en donnant du travail à ceux qui n’en ont pas qu’on détruira la mendicité. »

Cette idéologie du travail à caractère totalitaire qui se met en place avec la révolution bourgeoise entre profondément en contradiction, par ses conséquences pratiques et la place absolument dévorante que prend le travail, avec la participation des citoyens à la vie et aux affaires publiques et à l’exercice direct de la démocratie. L’exemple des premières cités grecques et leur expérience de la démocratie réelle ont en effet mis en lumière le fait que l’implication des citoyens nécessitait leur disponibilité et leur libération, tout du moins pour le temps de leur mandat, des contingences matérielles. Cet idéal se retrouvait dans l’idéal de vie des patriciens romains de l’Otium.

On ne s’étonnera donc point du modèle d’expression démocratique retenu par la bourgeoisie « révolutionnaire », à travers le système représentatif électif, qui constitue dans les faits une captation de la représentation et de la sphère publique par les classes dominantes, disposant de l’éducation et du temps libre nécessaire pour se consacrer à la gestion des affaires publiques. Les classes populaires se trouveront donc dépossédées non seulement de leur temps, mais également de l’exercice démocratique…

Les luttes syndicales qui vont suivre vont porter essentiellement sur l’aménagement des conditions et la réduction du temps de travail. Ces revendications vont d’abord déboucher sur la loi des 8 heures du 23 avril 1919 qui instaure la journée de travail de 8 heures et la semaine de 48 heures. Cette réduction significative du « temps de travail » s’inscrit dans un double contexte de pression des organisations et de l’idéologie communistes suite à la révolution bolchévique en Russie mais aussi de la crainte d’une montée du chômage suite à l’augmentation du travail des femmes qui avaient massivement remplacé les hommes dans l’économie de guerre. Entre 1901 et 1921, la part des femmes dans la population active passe ainsi de 6,80 à 8,61 % alors que celle des hommes reste globalement stable, ce qui constitue une augmentation de la population active de plus d’un million de personnes. Près d’un tiers des femmes travaillent dans le secteur industriel10. L’accès au pouvoir des partis de gauche en 1936 réunis au sein du Front Populaire ainsi que la grève massive déclenchée à la fin du mois de mai (on comptera 2 millions de grévistes le 11 juin) par les organisations syndicales, vont mettre le patronat aux abois et faire basculer le rapport de force en faveur de la classe ouvrière et déboucher sur une série de mesures historiques, comme le passage à la semaine de 40 heures ou encore l’instauration des premiers congés payés et des allocations chômage. La crainte du patronat d’une révolution sur le modèle bolchévique en France, explique également ce succès du mouvement ouvrier.

Cependant, là aussi, les avancées sociales telles que les « congés payés » sont enchâssées au sein de l’idéologie productiviste du travail qui prédomine. La réduction du temps de travail et les congés ne s’opposent pas à la valeur travail et ne sont pas envisagés par les syndicats comme un processus de libération du travail. La fédération CGT des cuirs et peaux motive dans une résolution de septembre 1922 ses revendications concernant les congés payés : « …Considérant que les travailleurs de notre industrie ont le droit de bénéficier d’un repos annuel pour récupérer leurs forces perdues au service de la production, mais estimant que ce repos indispensable ne doit pas être une charge nouvelle pour les ouvriers et ouvrières, déclare que le repos annuel doit être payé par le patronat.11 »

On ne saurait donc être plus clair : les congés sont présentés et envisagés comme un repos destiné à « récupérer des forces » au service de la production et non comme un facteur d’émancipation. Le patronat, placé par le rapport de force ouvrier et politique dans l’obligation de signer les accords de Matignon, est furieux. La Fédération des Industries les considère comme : « le début d’une catastrophe économique sans précédent en France, les congés payés feront plus de dégâts à l’industrie et à l’artisanat que les destructions de la grande guerre, dans 3 ans la France sera ruinée.»

Cependant, dans le même temps que cette réduction historique du temps de travail se met en place en Europe la révolution de l’organisation scientifique du travail initiée aux états-unis par l’ingénieur Frederick Winslow Taylor, qui sera d’abord mise en application dans les usines Ford de Détroit, gagne le continent européen. Cette nouvelle organisation du travail se caractérise par une rationalisation à l’extrême du processus de production, à travers la standardisation des pièces et des postes de travail, et surtout par la mise en place de chaînes de travail qui vont pousser la parcellisation de l’activité à son maximum. Georges Friedmann parle à ce sujet de « Travail en miettes » dans son ouvrage éponyme de 195612. La conséquence pour l’ouvrier sera une perte de qualification accrue et une aliénation décuplée aux outils de production dont il va devenir le simple agent et qui prennent dés lors une valeur infiniment supérieure dans le processus de production. Henri Taylor déclare à ce sujet : « il nous faut dire que l’une des premières caractéristiques d’un homme qui est capable de faire le métier de manutentionnaire de gueuses de fonte est qu’il est si peu intelligent et si flegmatique qu’on peut le comparer, en ce qui concerne son attitude mentale, plutôt à un bœuf qu’à toute autre chose. »(TAYLOR, 1911).

Le temps de travail devient le seul déterminant de l’activité de l’ouvrier et le chronomètre va s’imposer comme le mesure essentielle de la productivité, notamment par la rémunération au rendement, qui permet de faire la chasse à la « flânerie ouvrière ». L’aliénation à l’outil de production est totale et le travail prend la forme d’un supplice. Cet univers proprement concentrationnaire sera illustré par Charlie Chaplin dans son film de 1936, Les temps modernes.

L’Union Soviétique issue de la révolution bolchévique qui s’était donnée pour but la réalisation d’une société sans classe et la libération du prolétariat, emprunte un chemin encore plus sinistre dans son rapport au travail. En 1935, le record de production du mineur Skatkanov va donner lieu à un mouvement de propagande en faveur de la rationalisation du travail et de l’augmentation de la productivité qui va mobiliser tout l’appareil d’état. Dans un article de 1949 publié dans la revue Socialisme ou Barbarie sous le titre « Stakhanovisme et mouchardage dans les usines tchécoslovaques », le phénomène du stakhanovisme en Union Soviétique est présenté ainsi :

« Alors que le taylorisme tend à pousser à son extrême limite la division du travail et la division « scientifique » des gestes dans le travail pour arriver à un meilleur rendement, le stakhanovisme n’a d’autre objectif que de créer des normes artificielles de travail et d’obliger ainsi les autres ouvriers à se tuer pour ne pas se laisser par trop distancer par les chefs de file qui donnent le ton et sur lesquels est hiérarchisée l’échelle des salaires.13 » Le Stakhanovisme se présente donc comme la réponse soviétique à l’organisation scientifique du travail mise en place dans le système capitaliste, elle poursuit les mêmes buts, l’amélioration de la productivité, au service de l’industrie d’état. Sa vision du travail et de l’ouvrier ne diffère pas fondamentalement. Aux objectifs de production assignés par le patron et les contremaîtres de l’usine capitaliste répondent les objectifs du plan et la propagande des sections locales du parti ainsi que la cadence imprimée par les « équipes de choc » sur lesquelles doit s’aligner le reste des ouvriers. Les conditions de travail s’avèrent finalement bien pires :

« Lorsque dans les pays occidentaux, dont les méthodes d’exploitation se rattachent toutes plus ou moins au principe du système de taylor, les chronos passent dans l’atelier pour mesurer les temps de production, la résistance des ouvriers à accélérer le rythme du travail a toujours été une sorte de réaction solidaire de la part de tous.[…] Mais à présent, chaque jour et à toutes les occasions, les équipes de choc sont devenues le meilleur chronomètre de la direction et les autres ouvriers sont désormais livrés par une équipe de camarades, au contrôle le plus sévère qu’ils aient connus. Ils rencontrent les plus grandes difficultés pour lutter contre les exigences abusives concernant le rendement du travail. Ils sont chaque jour à la merci d’une accusation de « sabotage ».[…] Ainsi l’inégalité découlant en régime bourgeois de la hiérarchie des salaires reçoit en régime bureaucratique des fondements plus solides : les ouvriers sont en définitive scindés, car on crée par ces méthodes au sein même du prolétariat, une couche privilégiée, véritable agent de la bureaucratie dans l’usine.14 »

Plus généralement, l’idéologie du travail prend dans le régime soviétique des proportions monstrueuses. L’oisif devient l’ennemi par excellence, désigné à la police politique comme un « saboteur » qui remet en cause l’idéal et la réalisation du socialisme. Le système bureaucratique soviétique va ainsi mettre en place une politique de déportation à grande échelle des oisifs et des paresseux, qui s’effectuera dans des camps de déportation appelés « camps de redressement par le travail ». Cette véritable « barbarie du travail » atteindra son paroxysme avec l’avènement du troisième Reich en Allemagne et la mise en place des camps de concentration nazi sur lesquels figurera l’inscription « Arbeit macht frei », « le travail rend libre » qui syncrétise la contradiction fondamentale entre la valeur libératrice attribuée au travail par l’idéologie des classes dominantes et la réalité sociale opérationnelle de ce dernier qui s’impose avec les temps modernes comme le moyen privilégié de l’oppression et de l’aliénation.

Guillaume Borel

Notes :

1 Max Weber, Economie et Société, Plon, 1971

2Emmanuel Todd, L’invention de l’Europe, Seuil, 1990

3Ibid.

4Jacques Ellul, « l’Idéologie du travail », Foi et Vie, n°4 (juillet 1980)

5Ibid.

6Ibid.

7 Karl Marx, Ebauche d’une critique de l’économie politique, in Manuscrits de 1844

8Ibid.

9Paul Lafargue, Le droit à la paresse, Henri Oriol, 1880

10 Margaret Maruani, Monique Meron, Un siècle de travail des femmes en France 1901‐2011, La Découverte, 2012

11Stéphane Sirot, « Les congés payés en France avant le Front Populaire : l’exemple des ouvriers parisiens de 1919 à 1935 », Vingtième Siècle (1996)

12Georges Friedmann, Le travail en miettes, Gallimard, 1956

13V.W, « Stakhanovisme et mouchardage dans les usines tchécoslovaques », Socialisme et Barbarie, n°3 (Juillet-Août 1949)

14Ibid.

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