L’organisation mondiale de la lâcheté. Le tout écran….

Personnellement, c’est une évidence. Donnez votre avis et partagez..

La lâcheté que l’on préfère, c’est celle que l’on adopte tous en chœur, car de cette façon on ne la sent plus. Et quand le monde entier se constitue en une gigantesque et totale organisation de la lâcheté intégrale, là, c’est le bonheur, on va pouvoir être lâche à l’infini, sans honte ! Puisque l’autre est lâche aussi, ce n’est sûrement pas lui qui va nous reprocher quoique ce soit !! Chouette alors ! Nos deux lâchetés s’annulent et le signal avertisseur de la honte s’évapore instantanément !

Merci l’autre ! Merci à tous ces autres qui, en étant vicieux, aident et travaillent pour mon propre vice ! Merci ! Et maintenant, si vous pouviez tuer sans gêne et baiser des gosses, allez-y, comme ça, si vous le faites tous, si on le fait tous, j’en obtiendrais le droit moral sans avoir à lutter.
Ainsi sont venus les génocides : par mimétisme et effet de meute où chacun se croit autorisé par l’autre : si l’autre le fait, je peux aussi le faire et je dois le faire !

Deux lâches qui s’affrontent avec une lâcheté identique sont en fait en train de s’entraider, ils se font le cadeau réciproque de se penser vaillants et homme de bien alors qu’ils sont lâches à deux — exactement comme deux drogués, ou deux violeurs, ou deux paumés, ou deux criminels se rassurent, se valident, se confortent, se font du bien, grâce à la présence de leur alter-ego —.
Mais de deux personnes, on peut volontiers passer à 7 milliards : tous lâches, mais dont la lâcheté est rendue invisible par son universalité et son homogénéité. 7 milliards de lâchetés qui s’annulent mutuellement par leur coexistence. Bref, la lâcheté devenant norme anthropologique, mais qui donc en tant que norme n’est plus de la lâcheté, c’est … la norme !
Et c’est donc au sein de cette lâcheté universelle qui n’en est plus une par opération de normalisation que l’on va pouvoir redéfinir un nouveau critérium de la lâcheté et du courage qui sera beaucoup plus confortable et spacieux. Les plus courageux seront dorénavant seulement les plus courageux en régime de lâcheté intégrale (devenue norme par massification).

Nous venons d’arriver dans un monde où il n’y a fondamentalement plus que des lâches mais qui peuvent être plus ou moins courageux.
Ce phénomène est connu pour plein d’autres sujets : l’humanité glisse, puis oublie qu’elle a glissé, et trouve le moyen de normaliser, de justifier son nouvel état, même si l’horreur croît de glissements en glissements, d’abandons en abandons, et de dénis en dénégations.

Dans un monde immonde comme le nôtre où régnait déjà la lâcheté à cause de notre hétéronomie en tout et de la prolétarisation de tous, s’est ajouté ces dernières années comme une sorte de parachèvement pour une organisation mondiale et universelle de la lâcheté : les écrans. Nous avons installé, en quelques années seulement des milliards et milliards d’écrans qui « font écran » entre nous de façon hideuse, sournoise, perverse, violente, destructrice, morbide et mortel.

Je n’ai aucun mal à utiliser un écran pour écrire ce libelle car ma principale activité depuis que je suis devenu adulte a toujours été d’œuvrer pour des « apparaître-là » et des rencontres humaines, de très nombreuses sortes (formelles ou informelles, spontanées ou organisées), toujours en présentiel, dans les espaces publics/communs. Quand je quitte l’écran, c’est uniquement pour aller produire des choses dans le réel qui le combattent en fait et en droit. L’écran, il va se faire foutre, je le méprise, je ne le défends pas une seule seconde.

Depuis l’aube des sociétés humaines, les hommes et les femmes ont toujours fait l’apologie du « parler en face », du « entre 4 yeux » et ils ont toujours dénoncé les manœuvres de ceux qui « parlent par derrière » ou par le côté, ou par le dessus ou le dessous, ou qui utilisent des artifices, des techniques, des effets, ou des intermédiaires et autres messagers. Et depuis toujours, celui qui « parle en face » est le courageux, le digne, le vertueux, alors que celui qui se protège de la rencontre par quelconque procédé est toujours apparu comme potentiellement lâche et beaucoup moins digne.
Et cette morale, qui a traversé intacte les âges et toutes les époques vient de brutalement disparaître en seulement 10 à 20 ans par l’avènement du tout écran, du tous derrière nos écrans… planqués… protégés… lâches… Mais puisque l’autre est lâche autant que nous-même, on n’y pense plus du tout… Merci l’autre ! Merci de tomber avec moi ! C’est la morale mafieuse du : si on plonge, tu plonges avec nous, tout le monde est mouillé maintenant ! … devenue universelle !

Il paraîtrait que les « réseaux sociaux » et autres plateformes du web constitueraient une agora politique du XXIème siècle qui assurerait le grand retour en fanfare de l’agora politique telle qu’elle a pu parfois exister de façon exemplaire dans l’histoire humaine. Mais comment est-ce possible que l’on puisse confondre les agoras politiques du passé qui rassemblaient des hordes de courageux avec un machin comme Facebook qui rassemblent des hordes de lâches ? Ce qui donne à une agora politique son essence, n’est-ce pas totalement le courage de ses participants à se « parler en face », à se rencontrer en chair et en os, à polémiquer ici et maintenant avec bonheur ?

Tout le monde sait la débandade, la déprime généralisée (individuelle et collective) que constitue un machin comme Facebook (et autres plateformes) : tout le monde ne l’avoue pas mais tout le monde le sait. Cette débandade vient de cette lâcheté partagée désormais universellement. On est lâche individuellement et collectivement et ça, ça déprime — Il n’y a peut-être rien de plus déprimant d’ailleurs — c’est même un grand malheur, lui aussi : individuel et collectif.

A l’inverse, le courage du parler en face, du parler vrai entre 4 yeux, entre 7 milliards d’yeux et de timbres de voix différents, nous rendrait heureux : individuellement et collectivement. Sentir son propre courage qui rencontre le courage des autres, rend beau et heureux. Sentir sa propre lâcheté qui rencontre celle des autres déprime et rend malheureux. Car le courage, ça nous ramène à virtus et donc à la vertu, et donc à la virilité, et donc à l’Éros, et donc à la Philia et à l’Agapè. Et la boucle est bouclée car le courage — étymologiquement — c’est ce qui vient du Cœur.

Cette lâcheté (derrière écran) dont je parle est un phénomène régressif addictif, et on est toujours très mal barré avec les pharmaka qui donnent la possibilité aux humains de se complaire dans la facilité et de se vautrer dans la fange. L’addiction aux écrans est planétaire : c’est l’addiction suprême qui a dépassé toutes les autres. Aucune drogue depuis l’aube des temps n’a été partagée et communément admise par un nombre aussi grand d’êtres humains. Aucune drogue avant elle ne s’est propagée aussi rapidement et massivement. C’est la drogue finale. Et si elle est la grande gagnante, c’est parce que c’est la meilleure et la plus parfaite réponse à la lâcheté humaine depuis que le monde est monde, depuis que l’homme est potentiellement lâche.

D’une certaine manière, on peut dire que si on en est là, c’est que les citoyens courageux d’antan qui se « parlaient en face », ont eu semble-t-il un problème à résoudre qui était peut-être paradoxalement celui-ci : Comment pourrait-on faire pour un jour ne plus avoir à se parler en face ? Et toute l’humanité a, semble-t-il, œuvré dans cette direction pendant des millénaires pour arriver à ce résultat sordide.
Il est tout bonnement épatant que toute la recherche en sciences physiques depuis des millénaires ait été plus ou moins inconsciemment orientée vers ce but sinistre : pouvoir un jour ne plus se parler en face, avoir un outil pour « parler par derrière », pour assumer sans honte sa lâcheté, pour mener des polémiques depuis sa bulle, depuis sa tour d’ivoire, sans jamais avoir à rencontrer l’adversaire, sans jamais avoir à partager le terrain pour cheminer vers l’harmonie… Car un monde d’écrans, c’est monde d’adversaires et d’adversité permanents… Même nos « amis » et nos amours deviennent des adversaires quand nous mettons un écran entre eux et nous.
Les hommes ont-ils vraiment voulu ça ?

Sylvain Rochex — 31 janvier 2018 — Déscolarisation.org

7 commentaires