Vers la fin de la croissance et de l’emploi

Les derniers chiffres de l’économie américaine replacent la reprise aux états-unis au rang des mythes économiques.

La FED d’Atlanta a établi début avril une prévision de croissance du PIB annualisé pour le premier trimestre 2015 de 0,1%, ce qu’on ne peut pas réellement qualifier de « croissance ». Tous les analystes péroraient cependant depuis près d’un an sur la « reprise » américaine, chiffres de l’emploi à l’appui. Seulement là aussi, les chiffres de l’emploi communiqués par le BLS sont largement truqués et le taux de chômage de 5,6% à la fin 2014 s’explique avant tout par la baisse de la population active qui a chuté à un plus bas de 30 ans à 62,7% de la population totale. Cette baisse de la population active signifie que des millions d’américains sont sortis du marché de l’emploi et ont renoncé à chercher du travail.

Malgré cette manipulation statistique d’envergure, les chiffres du mois de mars sont catastrophiques puisque selon le BLS, l’économie américaine n’a généré que 126000 emplois contre 189000 attendus, ce qui représente une chute de 56% par rapport à février.

Pour bien cerner ses résultats il faut les mettre en balance avec la politique non conventionnelle de la FED sur la période 2008-2014 qui s’est caractérisée par une chute du taux de financement de l’économie, censée relancer le crédit et l’investissement, le taux directeur est ainsi passé de 3,5 à 0,25%. La FED a également mené une politique d’injections de liquidités dans le secteur bancaire par la mise en place de programmes de rachats d’obligations souveraines, ou Qantitative Easing, pour un montant de 3700 milliards de dollars sur la même période. Le bilan de ces politiques, que nous avons déjà fait ici, a constitué en une bulle boursière sans précédent qui s’explique par la chute des taux des obligations souveraines, mais également une paupérisation massive de la population sous l’effet de la déflation salariale, et une captation accrue de la plus-value au profit du secteur financier.

Ces politiques ont été incapables de relancer la croissance économique, malgré une injection de capitaux historique, comme le montrent les taux de croissance du PIB sur la période concernée : 2,5% en 2010, 1,6% en 2011, 2,3% en 2012 et 2,2% en 2013.

Sur une plus longue période, on constate que le PIB américain suit une trajectoire descendante. La baisse tendancielle du taux de croissance est donc une donnée macro structurelle historique et non une donnée conjoncturelle.

Les taux de croissance supérieurs à 4% des années 50 appartiennent vraisemblablement au passé, quelles que soient les politiques mises en place. Il paraît également très peu probable que l’économie américaine renoue également avec des taux supérieurs à 3%, comme c’était la norme dans les années 70 ou 80.

Le même constat peut être fait en ce qui concerne l’Europe et la France. Pour cette dernière, la baisse tendancielle du taux de croissance est encore plus prononcée qu’aux états-unis.

On constate ainsi que les taux de croissance utilisés comme référence de la « normalité » dans les politiques publiques tiennent en réalité davantage de l’anomalie économique et étaient largement liés au contexte économique très particulier de l’après seconde guerre mondiale où le continent européen était à reconstruire.Ainsi, seules les décennies des « trente glorieuses » ont effectivement connues des taux de croissance supérieurs à 3%, les trois décennies suivantes ont toutes connues des taux inférieurs à 2% et en diminution constante. Pourtant des modèles macro économiques intégrant une croissance aux alentours de 2% sont toujours pris pour cible par les politiques publiques, notamment dans leur objectif de lutte contre le chômage. Ces modèles sont dépassés et irréalistes. Il est très peu probable de revoir un jour des taux durablement supérieurs à 2% en Europe mais également aux états-unis.

Il a cependant fallu attendre avril 2015 pour que le FMI intègre ces paramètres et annonce que les pays développés ne retrouveront vraisemblablement pas de tels taux de croissance. Selon le Fonds Monétaire International, les économies occidentales plafonneront en effet aux alentours de 1,6% de croissance entre 2015 et 2020. Le Fonds explique cependant cette « stagnation » par le ralentissement démographique et le vieillissement de la population des pays concernés. Cette explication n’est pas satisfaisante puisque la dynamique démographique n’explique pas à elle seule la vitalité économique et notamment les perspectives de création d’emploi. La plupart des pays émergents connaissent ainsi des taux de croissance démographique importants combinés avec des taux de chômage élevés. Historiquement, ce sont les gains de productivité qui produisent la richesse et la croissance économique et non la simple démographie.

Encore faut-il que les gains de productivité soient répercutés sur les salaires et viennent soutenir la demande globale, comme dans le modèle fordien qui a soutenu les trente glorieuses, et ne soient pas captés par la rémunération du capital. Ors c’est précisément ce qui s’est passé depuis 30 ans. Entre 1981 et 2008, la part des salaires dans le PIB a chuté de près de 10 points, ce qui signifie que la plus-value dégagée par les gains de productivité a été massivement captée par le capital au détriment de la demande globale.

Dans le contexte actuel de croissance faible, de baisse des gains de productivité et de prédation du capital financier, il n’y a aucun levier permettant une amélioration de l’emploi, ce qui s’est traduit par une hausse continue du chômage en France malgré les déclarations du gouvernement socialiste qui avait fait de la lutte contre le chômage sa priorité (priorité vite abandonnée devant son échec politique). Le taux de chômage français est ainsi passé de 9% en 2011 à 10,4% fin 2014. Toutefois, si l’on tient compte de l’ensemble des catégories (A,B,C,D) le nombre de chômeurs dépasse les 5 200 000 en métropole, soit plus de 18% de la population active.

La solution envisagée par les institutions économiques, comme l’OCDE, vont cependant toutes dans le sens d’une paupérisation accrue et une précarisation des travailleurs, sur le modèle adopté en Allemagne au début des années 2000. Dans son dernier rapport, l’organisation préconise une fois de plus un « assouplissement » du marché du travail en France, c’est à dire de permettre aux entreprises de licencier plus facilement et de procéder à des baisses de salaires en fonction de la conjoncture économique. Ce modèle de déflation salarial a cependant montré sa nocivité en Espagne, au Portugal ou encore en Grèce, pays qui ont tous connus des chute importantes de leur PIB sous l’effet de ces politiques. La facilité à licencier est en outre sans effet positif sur le taux de chômage qui dépend de l’activité économique et de l’investissement des entreprises, ces deux variables étant fortement elle mêmes conditionnées par la demande globale. Le seul effet des politiques de déflation salariale consiste en une réallocation massive de la plus-value en faveur du capital financier, au détriment de la demande, comme l’a montré l’exemple de l’Allemagne ou la profitabilité des entreprises s’est envolée suite aux réformes Hartz dans un contexte de demande interne durablement déprimée et de paupérisation de la population.

L’avenir économique à moyen terme sera donc marqué par une croissance durablement faible et un taux de chômage élevé, ainsi que par la déflation salariale. Dans ce contexte, le secteur financier va continuer à s’engraisser sur la bête en accentuant les déséquilibres macro économiques et en profitant des politiques monétaires « non conventionnelles » de taux zéro qui sont devenues la nouvelle normalité. Toute remontée des taux laminerait en effet les politiques budgétaire des états qui sont presque tous surendettés et rendrait la charge de la dette insoutenable. La croyance des responsables politiques dans le mythe de la croissance allié à celui des « politiques de l’offre » va renforcer les tendances prédatrices du système financier et la paupérisation durable des populations occidentales jusqu’à ce qu’une prise de conscience puisse émerger dans l’espace politique représentatif.

Guillaume Borel -09 avril 2015-

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