Pavlov en Israël : comment les autorités maintiennent la population en état de stress-psychologique

L’usage systématique des sirènes pendant le conflit à Gaza par les autorités israéliennes, analysé ici par la journaliste états-unienne Belen Fernandez, produit sur la population israélienne un état de stress psychique permanent et un environnement psychologique saturé par la peur destiné à imposer la réalité d’une agression et un rapport de guerre symétrique, alors même que très peu de roquettes ont touché des bâtiments israéliens. Les tirs et la « pluie » de roquettes du Hamas ont ainsi fait 3 morts civils en Israël, alors que l’armée israélienne a tué près de 2000 personnes à Gaza…

L’un des plus grands exploits d’Israël a été de contourner la condition nécessaire pour une validation physique des stimuli induisant la peur.

Les sirènes d’alerte aux raids aériens retentissent plutôt deux fois qu’une en Israël.
Imaginez que votre accès à l’information se limite aux médias israéliens et aux organes de presse internationaux favorables aux sionistes. Il est très probable que vous développerez la notion qu’une vie ponctuée sporadiquement de sirènes d’alerte aérienne, c’est de loin le pire destin qui puisse échoir à quelqu’un sur la planète.

Le fait que la sirène d’alerte ne débouche jamais vraiment sur rien, ni en termes de morts et de blessés, ni de dommages à la propriété, est sans importance. Selon la réalité dictée par Israël,vivre avec un arrière-fond de bruits ennuyeux est bien plus difficile que, disons, vivre sous des bombardement indiscriminés.

Comme ce fut déjà le cas des précédentes attaques israéliennes contre la bande de Gaza, le massacre essentiellement unilatéral qui se déroule actuellement a été accompagné d’un flux continu d’articles et d’autres productions médiatiques détaillant les souffrances sans égales des habitants d’Israël.

Un récent article du Jerusalem Post, par exemple, commence sur le mode mélodramatique : « Au moment où l’Etat d’Israël tout entier est sous un feu nourri, ce sont les enfants qui souffrent le plus, et ceci vaut en particulier pour ceux qui vivent dans le sud du pays. Au lieu de profiter de leurs vacances d’été, ils sont obligés de rester à l’intérieur, vivant d’une alerte de raid aérien à la suivante, dans la peur constante d’être touchés par des roquettes ».

Qu’importe la différence entre entendre des sirène et se sentir littéralement soufflé en morceaux – un honneur que peuvent revendiquer les enfants des territoires palestiniens de manière disproportionnée.

L’article annonce une excursion de deux jours pour les jeunes Israéliens, offerte par le Fonds National Juif (JNF), vers des forêts plantées par lui dans le nord du Neguev et vers d’autres sites. Le but de voyage : alléger le stress et garantir aux enfants « une merveilleuse occasion de se retrouver dans un environnement naturel calme, d’échapper à la tension et de se trouver en contact avec les magnifiques paysages israéliens ».

Cela mérite qu’on rappelle que les forêts JNF ont été installées par-dessus les [ruines des] villages palestiniens détruits en 1948 pendant les débuts, sous la menace des armes, de l’état d’Israël.

Dans l’intérêt de cultiver de futures occasions de sérénité pour le peuple élu de dieu, le JNF pourrait envisager de remplacer la population de Gaza par des arbres.

Une réalité manufacturée

Une vidéo scénarisée sur YouTube intitulée « La vie en Israël : 15 secondes de réalité – les roquettes de Gaza » prétend nous donner une idée de ce à quoi ressemble une journée type pour les blondes mamans israéliennes. L’itinéraire est à peu près le suivant : d’abord un plan sur un rejeton angélique à la crèche avec musique douce émanant du mobile de la crèche. Ensuite devant la fenêtre, un petit signe à un autre chérubin qui joue dans l’herbe avec des poupées, au milieu d’oiseaux gazouillants. Sourire extasié, ensuite repli sur une cuisine comme dans un spot publicitaire de Folgers (*). On s’appuie au mur en dégustant avec bonheur une tasse de café. Soudain les sirène d’alerte aérienne retentissent et la tasse tombe en mille morceaux, sauvetage des rejetons à la crèche, puis des yeux horrifiés quand un autre est frappé par une roquette. (Bien sûr ce n’est jamais arrivé en réalité, mais on attache que peu d’importance est accordé à la réalité dans « la réalité en 15 secondes » d’Israël).

Une autre vidéo scénarisés sur le même thème, celle-ci téléchargée par le Ministère des Affaires Étrangères et intitulée : « Un test inattendu – 15 secondes pour vous mettre à courir et sauver votre vie », met en scène d’hypothétiques écoliers israéliens passant un examen tandis que leur prof se pèle une pomme. Quand la sirène se déclenche, ils font de l’hyperventilation et le message qui flashe à travers l’écran est « Voilà la réalité d’Israël aujourd’hui ».

Les sirènes comme élément central de la réalité israélienne ont été reconnues dans le monde entier, et le 1er août dernier le Tampa Bay Times en Floride rapportait que « les sirènes d’alerte aérienne devaient retentir … faisant partie d’une manifestation de soutien à Israël » dans le quartier de Downtown Tampa. Heureusement pour les habitants et pour l’infrastructure de la ville, aucune reconstitution de la réalité actuelle à Gaza n’avait été prévue.
Néanmoins on peut difficilement argumenter que l’institutionnalisation des sirènes d’alertes aériennes en Israël reflète simplement la préoccupation du gouvernement quant à la sécurité de ses citoyens. Il semble plutôt que la transformation de ce qui est avant tout une pollution sonore en une menace apocalyptique ait plus à voir avec l’intérêt qu’a le gouvernement de maintenir un niveau de panique populaire facilement convertible en soutien public écrasant aux activités militaires génocidaires.

Mais combien de temps l’Etat pourra-t-il crier « au loup ! » ? Indéfiniment ? Après tout, selon les immortelles paroles de George W. Bush : « Bernez-moi une fois, honte à vous. Bernez-moi deux fois … Honte à moi ! ».

Maintenir la tradition
Techniquement, la réponse pavlovienne des Israéliens aux sirènes – la panique – devrait à présent être retombée, vu que le stimulus audio n’est pratiquement jamais suivi d’un changement dans la condition personnelle pour justifier ladite réponse. Alors, pourquoi les gens ne se sont-ils pas immunisés contre le stimulus ?

Bien sûr, certains ont fini par l’être. Mais beaucoup s’en sont tenus fermement à la tradition pavlovienne, même s’ils ont sans doute remarqué que les roquettes n’atterrissent pas n’importe où près d’eux.

En effet, l’un des grands exploits de l’état juif a été de contourner la condition nécessaire de validation physique des stimuli induisant la peur. Pour la plupart des israéliens, les bruits émis par les sirènes et par le spectaculaire et déraisonnable système de défense anti-missile Iron Dome servent à confirmer que l’ennemi tente de les tuer. Le stress psychologique qui en résulte est évidemment mis sur le compte de cet ennemi plutôt que de l’état lui-même – l’entité directement responsable du chahut et, plus généralement, de la réinitialisation permanente du conflit avec les Palestiniens qui en font les frais mais à qui, en tant que sous-hommes, on dénie le luxe de souffrir psychologiquement ou physiquement.

Aussi longtemps que le système nerveux israélien aura une valeur disproportionnée et que le système nerveux palestinien n’en aura aucune, l’État d’Israël continuera d’exploiter un arrangement qui pourrait lui-même être qualifié de « système nerveux ».

Belen Fernandez

Source : Le grand soir

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