Ukraine : va t-on aller vers une « irakisation » de l’est du pays ?

L’offensive planifiée par la junte de Kiev pour « nettoyer » l’est de l’Ukraine avant l’investiture du président Porochenko a échoué.

D’importants moyens blindés avaient pourtant été mobilisés dans une vaste offensive destinée à reprendre les points d’accès à la ville de Slaviansk, et 80 chars avaient été lancés contre la localité de Semenovka pour tenter d’en déloger les indépendantistes. Des frappes aériennes et des tirs d’artillerie ont été utilisés en appui de l’offensive terrestre. Seulement,  20 blindés ont été mis hors service par les insurgés à l’aide de roquettes  9k111 Fagot, ce qui constitue un revers majeur pour la garde nationale ukrainienne et le camp occidental…

Un avion de reconnaissance et un drone ont également été abattus. Ce dernier a probablement été mis en oeuvre par la CIA ou des mercenaires étrangers, de la firme Greystone Limited par exemple. L’offensive avait de toute évidence été planifiée en concertation avec les services américains qui conseillent la junte au pouvoir à Kiev depuis le début des opérations militaires. En conséquence, les espoirs d’avoir maté la rébellion pour son investiture se sont envolés et Porochenko a  tenu un langage plus accommodant à l’égard de la Russie à l’occasion des cérémonies du débarquement allié le 06 Juin dernier. Ces cérémonies ont également été l’occasion d’un ballet diplomatique et d’un changement de ton notable des chancelleries européennes face à la Russie, un succès sur le terrain militaire semblant de plus en plus improbable pour le bloc occidental.

Il faut souligner à ce sujet le rôle trouble joué par l’OSCE dans la préparation de l’offensive militaire par le pouvoir putschiste, puisque 33 « observateurs » de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe avaient été déployés dans l’Est du pays dans le cadre d’une « mission d’observation ». Cependant, comme cela avait déjà été révélé il y a un peu plus d’un mois, les milices populaires les accusent de se livrer dans les faits à des actions d’espionnage.

4 « observateurs », un Turc, un Danois, un Estonien et un Suisse, semblent toujours retenus dans la région de Donetsk et ont été « mis en examen » par les autorités locales, ce qui a aboutit à une recomposition des effectifs des missions encore sur le terrain. Le porte parole de l’organisation a ainsi déclaré : « Nous maintenons les groupes principaux à Donetsk et Lougansk, mais nous en retirons plusieurs personnes » ce qui revient à dire qu’un certain nombre d’espions en ont effectivement été retirés afin de pouvoir maintenir une présence sur le terrain…

Porochenko a donc annoncé un « plan » diplomatique en trois parties à l’occasion de sa visite en Normandie, qui tire les conséquences de l’échec militaire : reprise du dialogue avec la Russie, les indépendantistes, et les puissances étrangères impliquées (UE et USA). Bien que la reprise du dialogue ne constitue pas un plan de paix en soi, il souligne l’impasse dans laquelle se trouve le pouvoir en place à Kiev…

Vladimir Poutine a également fait un geste en direction du nouveau président Ukrainien et a salué son intention « d’arrêter l’effusion de sang. » Ce qui diplomatiquement ne l’engage à rien mais acte le fait que la Russie a bien pris note des propositions Ukrainiennes.

Le secrétaire d’état américain John Kerry a embrayé dans la foulé en espérant que des « mesures permettant une baisse des tensions seront prises » proposant pour la première fois de sortir de la logique des sanctions contre la Russie, sanctions qui n’ont débouché sur rien de concret et qui alimentent l’inquiétude des industriels, principalement Allemands, qui seraient particulièrement affectés par une baisse des relations commerciales…

 Dans le même temps, les indépendantistes se sont emparés de plusieurs postes frontières avec la Russie, ce qui est potentiellement très problématique pour le pouvoir Ukrainien. Ces points de passage faciliteront effectivement l’approvisionnement en armes et en combattants des milices populaires. Des combattants étrangers originaires du Caucase combattent dors et déjà aux côtés des indépendantistes. Les roquettes Fagot utilisées par les insurgés contres les blindés Ukrainiens se sont révélées décisives et ont selon toute vraisemblance transité par la Russie.

Afin de prévenir toute accusation d’ingérence Russe, notamment sur la fourniture d’armes aux indépendantistes, Vladimir Poutine a donc demandé officiellement le renforcement du contrôle de  la frontière ukrainienne. Cela permettra également de palier la défection des personnels côté ukrainien afin de contrôler le flux de réfugiés qui s’intensifie en direction de la Russie. La région de Rostov-sur-le-Don a en effet connu un afflux exceptionnel de réfugiés : 12000 personnes ont franchi la frontière depuis le début de la crise dont 8000 suite à la dernière offensive de la garde nationale ukrainienne.

En l’absence d’un véritable plan de fédéralisation et d’une large autonomie accordée aux régions indépendantistes, on voit cependant mal comment la situation pourrait évoluer prochainement vers un apaisement du conflit, malgré les déclarations de circonstance et la volonté de « reprise du dialogue » des différents acteurs. Concrètement, Porochenko n’a pour l’instant pas grand chose à offrir aux indépendantistes, à part un « plan de développement du Dombass » élaboré avec l’UE, ce qui signifierait donc des privatisations, un gel des salaires voir un alignement par le bas sur les salaires de l’ouest de l’Ukraine, et des coupes sombres dans les dépenses publiques. Youpi ! Les autorités du Dombass ont logiquement déclaré qu’elles étaient « indifférentes » aux propositions de Porochenko. Les russophones ne sont pas fous…

Le projet de Porochenko pour l’Ukraine se résume concrètement a adhérer le plus rapidement possible à l’Union Européenne. Pour cela, il devrait signer avant la fin du mois de juin l’accord d’association avec l’UE, qui constitue la première étape en vue d’une future adhésion.

On voit que le futur envisagé pour l’Ukraine est donc européen et par conséquent otaniste et mondialiste, ce qui constitue un basculement complet du pays hors de la sphère d’influence Russe traditionnelle mais aussi une entrée abrupte dans la mondialisation et le néolibéralisme débridée (en gros la prédation des ressources du pays et l’exploitation éhontée de la main d’oeuvre ukrainienne). Les populations russophones de la région du Donbass ne peuvent par conséquent pas y adhérer.

Dans cette optique, Porochenko, tout en appelant au dialogue, a demandé des moyens supplémentaires à l’administration Obama afin de renforcer l’équipement militaire de la garde nationale. Le vice-président Joe Biden a ainsi promis 48 millions de dollars supplémentaires afin de « renforcer l’unité nationale », comprenez mater la rébellion dans l’est du pays. On comprend donc que les déclarations d’apaisement des uns et des autres sont avant tout une façade diplomatique en attendant le prochain round de la confrontation militaire et tactique sur le terrain. L’UE, l’OTAN et Washington se complaisent en Ukraine à tenir le rôle du pompier pyromane, alimentant le conflit sur le terrain militaire et géopolitique tout en accusant la Russie de jouer leur propre jeu déstabilisateur. Il faut dire que le trio occidental n’a pas grand chose à perdre, n’a pas de troupes sur le terrain, n’a pas réalisé d’investissements, les pertes sont en pratique toutes assumées par la population Ukrainienne, qui doit supporter également la situation économique catastrophique… Au cas où les choses tourneraient mal, les occidentaux gardent la possibilité de se désengager sans aucun frais puisque l’accord d’association que négocie Kiev avec l’UE ne les engage à rien pour l’instant, c’est à l’Ukraine de se mettre aux normes occidentales et de montrer sa soumission aux désidératas de Bruxelles bonne volonté… Ainsi, l’OTAN a réaffirmé son soutien à l’Ukraine, l’organisation lui ayant déjà fourni une aide militaire sous forme « d’armes non létales », sans qu’on en sache plus sur la nature de ces armes…

Mais le point d’achoppement principal pour les occidentaux, et particulièrement pour l’UE, réside dans le problème gazier qui va se faire de plus en plus pesant à mesure que l’automne approchera et qui reste l’atout maître de Moscou dans le conflit.

Le premier ministre Iatsenouk a reconnu fort à propos la « dépendance » de l’Ukraine au gaz Russe. Précédemment, Vladimir Poutine avait affirmé que le principe de livraisons « déguisées » par l’inversion du flux des gazoducs en provenance d’autres pays d’Europe de l’est, serait considérée comme une rupture de contrat qui entrainerait une réduction des livraisons. Conséquence : « Il n’y aura pas assez de gaz sur le marché européen« . Cela a le mérite d’être clair...

L’Ukraine négociait effectivement avec l’UE depuis plusieurs mois la possibilité de se faire livrer du gaz Russe en inversant les flux, notamment par la Slovaquie, cela afin d’éviter de régler sa note à Gazprom qui a mis en place un système de pré paiement à partir du mois de juin.

Les dirigeants Ukrainiens n’ont toujours pas réglé leur dette gazière même s’ils ont fait un geste en débloquant 786 millions sur les 2,2 milliards d’arriérés. Les nouvelles autorités Ukrainiennes refusent également les nouveaux tarifs gaziers de 380 $ les 1000 m3 qui font suite à l’engagement de négociations avec l’UE en vue de la signature d’un accord d’association avec cette dernière en lieu et place d’une union douanière avec la Russie. Elles ne peuvent donc plus bénéficier du tarif préférentiel à laquelle cette union avec la Russie leur aurait donné droit mais qu’elles continuent pourtant à réclamer !

Que reste t-il comme option stratégique à la junte de Kiev ? Le terrorisme semble une solution privilégiée : de nombreux leaders des républiques du Dombass ont été visés par une série d’attentats depuis les déclarations d’indépendance. Fin  Avril c’était le maire pro-Russe de Kharkov qui avait été grièvement blessé dans un attentat. Hier c’est un assistant du chef de la république populaire de Donetsk qui a été abattu par des hommes armés qui ont mitraillé sa voiture. Le 07 juin, c’était le porte parole du parlement, Maxim Pushilin, qui était visé par un assassinat. Son assistant, Maxim Petruhin a trouvé la mort lors de la fusillade. On pourrait ainsi assister à une dérive qui conduirait à l’Irakisation de l’est du pays  avec le financement et l’entrainement de groupes terroristes sous la houlette de Washington. Cette stratégie a déjà été mise en oeuvre contre la Russie dans le conflit Tchétchène et auparavant en Afghanistan. Une sorte de retour aux sources pour les stratèges US ?

Guillaume Borel pour les moutons enragés

13 commentaires

  • Le Russe Le Russe

    Merci pour le suivi :

    Deux sources intéressantes , avec des témoignages de terrain sur la situation à ce jour =>

    http://gaideclin.blogspot.fr/

    http://histoireetsociete.wordpress.com/2014/06/08/porochenko-et-lukraine-reelle/

  • GROS

    Dans la mesure où ils possèdent des armes de destruction massive (si si, on a des clichés satellites qui le prouvent, mis gracieusement à notre disposition par le Pentagone), c’est tout à fait normal qu’un tel sort leur advienne.

  • Natacha Natacha

    А ты, шарик голубой,
    грустная планета !
    Что ж мы делаем с тобой ?
    Для чего всё это ?
    Все мы топчемся в крови,
    а ведь мы могли бы..

    Реки, полные любви,
    по тебе текли бы !
    Булат Шалвович Окуджава

    Et toi, boule bleue,
    triste planète !
    Que faisons-nous donc de toi ?
    Pourquoi tout cela ?
    Nous piétinons tous dans le sang,
    et pourtant nous pourrions faire en sorte…
    Que des fleuves pleins d’amour
    coulent à ta surface !
    B. Okoudjava

  • engel

    Irakisation des Usa, c’est pas prévu au programme
    ?

  • Jujusmart

    Le FMI, rappelons-le avait émis la condition que l’Est devrait impérativement rester à l’Ukraine pour que le versement des milliards prévus soit honoré.
    Le président va tout faire pour ses milliards, et tuer n’est pas un problème, l’argent est trop précieux pour ce milliardaire.

    Un petit lien concernant Poutine et la démocratie
    http://french.ruvr.ru/2014_06_07/Poutine-un-vrai-democrate-2353/

  • gerard.gutknecht

    Poutine, tu avais dis, « nous n’abandonnerons pas les populations russophones » . Va voir Savlavyansk, sous les salves de grad, peut etre se serve t il du matériel que tu leur a restitué après que la Crimée est rejoint la russie . Toi qui a osé serré la main de cet assassin Porochenko, va tu le laisser continuer à massacrer les femmes, les enfants, les vieillards, qui n’ont eu que le seul tort de ne pas vouloir vivre sous ce régime fasciste, imposé par les USA, UE, FMI .

    http://www.youtube.com/watch?v=CP1JDkW8pCs

    https://www.youtube.com/watch?v=K0b-swhCD_Q

    http://www.youtube.com/watch?v=gAQFCuN6GBI&app=desktop

    • engel

      Es-tu aveugle, malhonnête, ou mal-comprenant pour ne pas voir et comprendre que c’est un piège grossi tendu par nos amis libérateurs!

      Oui, un nouveau conflit généralisé sur notre continent serait parfait pour affaiblir et asservir pour la troisième fois l’Europe occidental,
      Donc, toi, moi, nous et accessoirement les russes!

  • gerard.gutknecht

    Non, je suis lucide, moi aussi j’ai cru à la non stratégie de Poutine, mais plus maintenant, et je ne suis pas le seul,
    dans les populations russophones ça gronde aussi . La seul
    chose que je vois, c’est que Poutine considère les criminels occidentaux, comme ses partenaires et eux le voit comme un ennemi, tout comme la Russie et l’ex URSS . (seul De Gaulle avait du respect et de la sympathie, pour les slaves) . Il suffirait qu’il montre un peu ses muscles, pour calmer tous ces roquets . On l’a bien vu pour la syrie
    quand ces criminels ont voulu l’agresser, leurs 2 missiles
    interceptés aussitôt lancés, obwana ce fou a bien été obligé de se plier à la raison des militaires .
    Aujour d’hui ces « malades mentaux » occidentaux ne l’accepte à leur table qu’aux seules fins de pouvoir le controler, par manque de pouvoir lui dicter leurs volontés .
    Son inaction et sa passivité redonne des ailes à certains à
    l’exemple d’un Saakachvili qu’il avait renvoyé à la niche en 2008, malgré le soutient des Sarkozy et Bush .

    • engel

      Vois-tu,
      pour l’exemple de la Syrie, j’en tire une toute autre conclusion.

      Je remarque que Poutine en « montrant les muscles » n’a pas arrêter les chutes de roquettes, et d’obus sur les civils de ce pays, même 2 ans après.
      Dans cette histoire de missiles « anonymes », Il a simplement empêché la propagation du conflit au niveau international.

      …Comme il tente aussi de le faire sur le front ukrainien.

      • engel

        Ps:
        Oui les slaves sont exaspèrés et c’est bien le but que de pousser Poutine à la faute.

        Pour qu’il y est un sauveur, il fait un très méchant agresseur.

        Mais c’est ballot!
        Poutine ne veut pas de ce costume.
        ..Pourtant taillé sur mesure pour lui!

        Quel ingrat…