Budget russe 2012-2014 : les dépenses militaires avant les dépenses sociales

Un signe de plus quand à l’imminence d’un nouveau conflit?

Le budget de la Russie 2012-2014, qui sera examiné par les députés de la Douma (chambre basse du parlement) en seconde lecture vendredi 18 novembre, est susceptible de diminuer le niveau de vie de la majorité de la population russe, selon les experts. Dans le contexte de l’augmentation du budget militaire, l’Etat réduira le financement de la santé, de l’éducation et du logement.

A première vue, le budget prévu pour les trois prochaines années, qui a été approuvé par les députés de la Douma en première lecture le 21 octobre, paraît très optimiste. Selon les calculs du ministère des Finances, l’inflation diminuera de 5-6% en 2012 jusqu’à 4-5% en 2014. Le déficit budgétaire se réduira également de 1,5% du PIB l’année prochaine jusqu’à 0,7% du PIB en 2014. Par ailleurs, dans le budget des recettes il est prévu d’augmenter la part des revenus non pétrogaziers, ce qui implique le développement de l’industrie manufacturière (ou de transformation).

Toutefois, les indices macroéconomiques positifs ne promettent guère des lendemains qui chantent à la population : son niveau de vie n’est pas susceptible de s’améliorer. Le budget 2012-2014 prévoit une réduction considérable des dépenses d’éducation et de santé, et divisera par quatre le budget du logement.

Dans le contexte de la nouvelle vague de la crise économique qui approche (ce dont parle par exemple l’ex-ministre russe des Finances Alexeï Koudrine), l’Etat préfère augmenter d’un tiers le budget militaire en réduisant d’un tiers les dépenses pour l’unité budgétaire « économie nationale ».

Faire la guerre ou faire des études ?

Les experts de la société FBK (consultants comptables et financiers) ont rassemblé toutes les dépenses du budget fédéral pour 2009-2014 en un tableau. « Le budget 2012-2014 peut être considéré comme militairement orienté », constate Igor Nikolaev directeur du département d’analyse stratégique de la société FBK.

En trois ans, les dépenses militaires augmenteront de 13,9% à 18,8%, et de 11,3% à 14,2% pour la sécurité nationale et le maintien de l’ordre.

Toutefois, les dépenses liées aux investissements dans le capital humain, en atteignant son point culminant à la veille des élections, diminueront par la suite. « La part des dépenses d’éducation, en atteignant 5,1% en 2011, se réduira significativement en 2014, jusqu’à 3,4% de toutes les dépenses du budget fédéral, a expliqué Igor Nikolaev. La même chose concerne les dépenses de santé : le pic sera atteint en 2011 avec 4,6%, puis le budget diminuera jusqu’à 3,2% ».

La réduction des dépenses de l’Etat pour le logement sera encore plus importante : le budget du logement chutera en trois ans de 2,1% à 0,5%.

« L’éducation et la santé sont des investissements pour ceux qui produiront le PIB, ceux qui doivent tirer l’économie vers le haut, déclare Evgueni Gontmakher, directeur adjoint de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales (IMEMO). Mais en aidant les retraités l’Etat n’aide pas la population laborieuse, dont le nombre se réduit ». Au contraire, selon Evgueni Gontmakher, une grande partie des dépenses publiques sera assumée par la classe moyenne. Par exemple, les ponctions sur les salaires élevés augmenteront de 10%.

L’augmentation du budget militaire

« Le complexe militaro-industriel ressemble de plus en plus au secteur agricole soviétique – il se transforme en un »trou noir« qui engloutit énormément de ressources budgétaires », déclare Evgueni Gontmakher.

L’augmentation des soldes des militaires (ces dépenses font partie de l’unité budgétaire militaire) n’est pas une mauvaise chose, mais le moment est très mal choisi, pendant la crise, déclare-t-il. De plus, les experts craignent que l’argent alloué à l’achat de matériel militaire ne soit en partie détourné.

Certains experts, au contraire, soutiennent l’augmentation des dépenses pour l’armée.

« La Russie a besoin d’une armée moderne capable de défendre le pays, d’autant plus que la crise économique a déjà provoqué des révolutions et l’instabilité dans de nombreux Etats », déclare à RIA Novosti Elena Matrossova, directrice du Centre d’études macroéconomiques de la société BDO en Russie. D’autant plus que dans le contexte de la crise économique mondiale, l’augmentation des dépenses militaires crée la demande de la part des producteurs russes et soutient l’industrie.

Il était également nécessaire d’augmenter les soldes des militaires, a déclaré Elena Matrossova. « Une solde de 16.000 roubles (moins de 400 euros) est inacceptable, déclare l’expert.

Il est impossible de subvenir aux besoins d’une famille avec cet argent ». La multiplication par trois des revenus des militaires ne peut impressionner que ceux qui ignorent à quel point ils étaient bas, explique Elena Matrossova.

Le fardeau insurmontable des engagements irréductibles

Toutefois, les problèmes économiques sont susceptibles ne survenir moins en raison de la réduction des dépenses sociales et de la hausse du budget militaire qu’à cause de l’augmentation du nombre d’engagements irréductibles, déclarent les experts.

Pendant la crise, beaucoup de pays ont augmenté les dépenses en s’efforçant de maintenir la demande solvable.

« L’augmentation des dépenses pendant la crise et leur diminution par la suite est pratiquée dans le monde entier, déclare Evseï Gourvitch, chef du Groupe d’experts économiques. Cependant, la Russie est le seul pays qui ne les a pas réduites après le pic de la crise et a augmenté les engagements sociaux irréductibles ».

Le fait est que désormais il est impossible de renoncer à payer les retraites promises ou à augmenter la solde des militaires. « Il est facile de prendre ces engagements, mais il est impossible d’y renoncer, car c’est très dangereux », a fait remarquer Igor Nikolaev. D’ailleurs, ce ne sont pas des engagements susceptibles de stimuler la dynamique économique, souligne Igor Nikolaev.

De plus, la Russie s’est engagée à financer plusieurs mégaprojets – les Jeux olympiques, les championnats du monde et le sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC).

Finalement, aujourd’hui les dépenses budgétaires globales se situent au niveau de 38% du PIB – c’est la limite supérieure pour les pays comme la Russie. Selon Evseï Gourvitch, le fait est que souvent les engagements pris ne s’intégraient pas à la stratégie de développement du pays, et l’Etat ne planifiait pas la manière dont les engagements contractés seraient mis en œuvre au moins dans les 15 prochaines années (bien que, selon les experts, il aurait fallu prévoir la réforme des retraites avec 50 ans d’avance).

Cela a déjà conduit à la détérioration de la structure des dépenses. Il y a eu un tournant brusque des dépenses « productives » (l’économie nationale, la santé, l’éducation) vers les « non-productives » (sociales et militaires) qui ne stimulent pas le développement économique.

Le budget ne prend pas en compte la possibilité d’une crise

« Les dépenses budgétaires pour 2012-2014 sont réparties comme si la crise économique était déjà terminée, déclare Igor Nikolaev. Par ailleurs, la crise se poursuit, mais contrairement à 2008, lorsque les indices économiques chutaient brutalement, actuellement beaucoup de pays plongent lentement dans la crise ».

Le budget russe 2012-2014 ne doit pas être militaire, mais anticrise, insistent les experts.

Sinon, selon Igor Nikolaev, « la vie après les élections sera difficile ».

« Il ne faut pas réduire les dépenses sociales et pour l’unité budgétaire de l’économie nationale, a expliqué Igor Nikolaev. Il est nécessaire de stimuler la demande intérieure, à l’instar de la Chine ».

« Les auteurs du budget mettent la société à l’épreuve, déclare de manière plus catégorique Evgueni Gontmakher. Il est pratiquement impossible de vivre avec un tel budget ». La santé et l’éducation sont sous-financées et leur budget devrait être doublé, selon lui. Le nouveau budget prévoit la poursuite de la réduction de leur financement.

Selon les experts, en 2012 il sera déjà nécessaire de revoir le budget pour 2012-2014.

« Il faudra augmenter les dépenses d’infrastructure, d’éducation et de santé en réduisant les dépenses pour la défense et les fonctionnaires de l’Etat », a déclaré Evseï Gourvitch.

Le risque du changement

Certains experts estiment que la réduction des dépenses sociales prévue par le budget pour les trois prochaines années était inévitable.

Le budget 2012-2014 ne sera équilibré que si le prix du pétrole est de 115 dollars le baril, déclare à RIA Novosti l’économiste Anton Stroutchenevski de la société d’investissement Troïka Dialog. C’est un prix très élevé, et il est tout à fait possible qu’il soit largement inférieur.

« Par ailleurs, si le prix du baril chutait jusqu’à 80 dollars, il serait impossible de respecter les chapitres du budget », estime Anton Stroutchenevski. Le séquestre rapide des dépenses, y compris sociales, serait alors inévitable.

L’Etat ne peut pas renoncer aux engagements pris concernant les retraites et l’augmentation des soldes des militaires, déclare l’expert, mais il était nécessaire de réduire d’autres dépenses sociales. D’autant plus que même en réduisant les dépenses sociales, le budget prévu pour les trois prochaines années sera un « facteur de risque », déclare Anton Stroutchenevski.

Source: armees.com

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