L’Andra utilise des youtubeurs pour rendre « cool » les déchets radioactifs..

Vous savez que le projet d’enfouissement des déchets radioactifs ultimes à Bure (Meuse) n’a pas la faveur de tous. Qu’à cela ne tienne, il y a un gros potentiel à convertir, la jeunesse. Biberonnée aux nouvelles technologies, nos jeunes adhèrent, aux discours lénifiants des porte paroles de l’Andra. J’ai visionné la vidéo de l’Éveilleur, un charmant jeune homme très convaincant. Il n’y a qu’à lire les commentaires pour se rendre compte de l’impact du discours. Oui la radioactivité est dangereuse mais, les supers techniciens du nucléaires ont la solution. Enfouir ad vitam æternam les déchets dangereux, pour des centaines de milliers d’années. Quid de la suite ? Ce n’est encore qu’un projet dont la réalisation est en cours, et à terme, il faudra attendre 80 ans que les containers aient refroidi, avant de les descendre dans ce « sanctuaire ». Avec 19 centrales et 58 réacteurs, ça va en faire des « fûts » à stocker ! Pour y être oubliés de tous ? Là aussi la question reste posée. Partagez ! Volti

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Auteur Julien Baldassarra (chargé de campagne pour le réseau Sortir du nucléaire.) via REPORTERRE

L’Andra, l’agence publique qui pilote le projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure, mise sur des influenceurs, notamment sur YouTube, pour faire sa promotion auprès des jeunes.

« 
Stockage géologique profond des déchets radioactifs – DÉCHETS RADIOACTIFS #4 
», chaîne YouTube de Le Réveilleur

Pour conquérir les 18-25 ans, l’Andra (l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) développe une stratégie numérique. En 2017, l’agence se targue par exemple d’« alimenter régulièrement ses sites Internet, et renforcer ses canaux de dialogue sur les réseaux sociaux (comptes Twitter, Facebook, Dailymotion, YouTube, Flickr…) » [1]. Puis de se féliciter qu’« entre 2014 et 2016, une quarantaine de blogueurs (…) ont été accueillis pour une découverte du laboratoire souterrain, de l’Écothèque et des démonstrateurs technologiques », avant d’ajouter — sans préciser s’il s’agit de publicité déguisée — que « ces visites peuvent donner lieu à la rédaction d’articles de blogs, des vidéos, des interactions en ligne, des reportages BD ».

Sur YouTube, l’agence poste très régulièrement sur sa chaîne. Pourtant, celle-ci ne comptabilise que 390 abonnés, tandis que les vidéos suscitent rarement plus de 1.000 vues et engrangent peu de like et de commentaires. Alors, l’Andra externalise sa communication en collaborant avec des youtubeurs science largement plus visibles.

Depuis 2018, plusieurs youtubeurs ont ainsi visité le Centre Meuse/Haute-Marne à l’invitation de l’Andra. Situé à Bure (Meuse) et géré par l’agence publique, ce laboratoire/musée travaille sur le futur Centre industriel de stockage géologique (Cigéo), projet d’enfouissement des déchets radioactifs les plus dangereux. Le lieu — qui accueille toute l’année sorties scolaires et visites guidées — sert également à communiquer sur un projet difficilement acceptable, tant scientifiquement qu’éthiquement.

Les lieux communs habituellement débités par la filière nucléaire

En janvier 2019, le site de Reporterre montrait déjà comment l’Andra avait démarché trois youtubeurs spécialisés dans la vulgarisation scientifique pour visiter ses installations et véhiculer une image positive de la gestion des déchets radioactifs. Depuis, deux d’entre eux ont donné des interviews à l’Andra [2].

Sur la chaîne YouTube de l’Andra, dans la rubrique dédiée aux chaînes amies auxquelles l’agence est abonnée, on trouve — au milieu des chaînes des industriels de l’atome et des lobbies — la chaîne Le Réveilleur. Et pour cause : reconnu pour sa clarté et accessoirement pour ses positions pronucléaires, le youtubeur s’est emparé du sujet de la gestion des déchets radioactifs, sans que l’on sache s’il est contractuellement lié à l’Andra ou pas. Une chose est sûre : en 2018, il faisait partie des youtubeurs invités à visiter le laboratoire, comme le confirme une récente interview accordée… à l’Andra !

La chaîne YouTube de l’Andra.

En octobre 2019, c’est au tour d’AstronoGeek de mettre en ligne un vlog particulièrement favorable à l’Andra et au projet Cigéo. Si le vidéaste aux 580.000 abonnés se défend d’être en mission pour l’agence, la publication de sa vidéo sur le site de l’Andra à de quoi interpeller. Mais alors les vidéos en question cajolent-elles vraiment l’Andra et ses activités ?

Tandis que les images d’une maquette en Lego défilent à l’écran, la voix off d’AstronoGeek répète qu’il est simplement « factuel ». Pourtant, tout au long de sa vidéo, il reprend tel quel les lieux communs habituellement débités par la filière nucléaire : « Ceux qui résumeraient le nucléaire à quelques incidents et quelques accidents graves dans le monde n’ont rien compris à la question. » « L’équipe du laboratoire est extrêmement transparente. » « Que vous soyez pronucléaires ou antinucléaires, les déchets existent déjà donc il faut les stocker, donc des sites comme celui de Bure doivent exister. » « Beaucoup d’ONG antinucléaires sont extrêmement partisanes et font une opposition de principe à base d’arguments fallacieux. »

Le youtubeur vulgarisation finit même par déclarer que « si on arrête le nucléaire demain, on va grandement augmenter la quantité de déchets, parce qu’il y a énormément de choses utilisées dans les centrales qui sont recyclées et réutilisées ». Sans autre forme de vérification, AstronoGeek diffuse le mythe — fallacieux pour le coup — d’un combustible recyclé. Pourtant, un rapport de Global Chance paru en 2016 démontre comment seule une infime partie des combustibles irradiés est effectivement réutilisée.

Difficile de remettre en question le discours affûté de l’institution ou de faire preuve d’esprit critique

Malgré les promesses de neutralité martelées par les youtubeurs qui se laissent guider dans les galeries creusées à 500 mètres sous terre par l’Andra, les vidéos réalisées après leur expérience reproduisent les codes de la communication habituellement déployée par l’agence. Sous couvert de pédagogie, les youtubeurs digèrent et recrachent les arguments et les éléments de langage préfabriqués par l’Andra. Et pour cause, lorsqu’on leur demande ce qu’ils connaissent de la gestion des déchets radioactifs, plusieurs répondent « en réalité pas grand-chose » ou « absolument rien ».

Difficile donc, de remettre en question le discours affûté de l’institution ou de faire preuve d’esprit critique. Si bien qu’AstronoGeek en arrive à affirmer que « l’Andra n’a pas grand-chose à voir avec l’industrie nucléaire ». Le créateur ignore sans doute que « le projet Cigéo est financé par les trois acteurs de la filière électronucléaire (EDF, CEA et Orano) » [3] et que l’Andra siège au GIP (groupement d’intérêt public) : ce fonds, abondé par les industriels du nucléaire, distribue des centaines de millions d’euros aux particuliers et aux communes pour faire accepter le projet.

« 
On descend à 500m sous terre 
! (Hors-Série) », vidéo de AstronoGeek du 23 octobre 2019.

À la fin de la vidéo, le spectateur ne saura rien des critiques du projet qui émanent d’une partie de la communauté scientifique et de la société civile, rien non plus sur les agissements parfois illégaux de l’Andra ou la répression inédite qui s’abat sur les opposants.

Les vidéos de ces cinq youtubeurs pourraient réellement contribuer à l’information et au débat sur Cigéo, si l’internaute était en mesure de les prendre pour ce qu’elles sont : des publireportages, qui mélangent information et promotion et s’inscrivent dans la stratégie de communication numérique de l’Andra. Toujours est-il que la formule fait recette puisqu’en octobre, c’est au tour d’EDF de solliciter deux youtubeurs et cinq instagrameuses pour visiter sa centrale nucléaire de Gravelines (Nord), vidéos et story à la clé.


[1] Andra, Projet Cigéo, Le dialogue et la concertation avec la société. Bilan 2014, 2016.

[2Simon Puech et Dave Sheik dans lesquelles ils confient avoir été débauchés via l’agence de partenariats commerciaux Influence4You. L’un d’eux confirmera sur Twitter que « personne n’a jamais caché qu’il s’agissait d’une opération sponsorisée ». Des trois vidéos en question, seule la sienne comportait effectivement la mention « inclut une communication commerciale ».

[3] Rapport financier 2018, Andra

Lire aussi Déchets nucléaires : l’Andra paye des médias pour orienter l’opinion en faveur de Cigéo


Source Sortir du Nucléaire via Reporterre

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Voir : Le Réseau “Sortir du nucléaire“ saisit le Jury de déontologie publicitaire pour dénoncer la communication fallacieuse d’Orano

Complément:

Options pour le plutonium

Le plutonium est le radioélément le plus radiotoxique du combustible usé
La figure montre la contribution des constituants du combustible usé à la radiotoxicité du combustible usé et l’évolution de décroissance avec le temps du fait des lois naturelles. En dehors d’une brève période d’une cinquantaine d’années que nous vivons encore, c’est la toxicité du plutonium qui l’emporte. Il faudra 200 000 ans pour qu’un assemblage de combustible usé retrouve la toxicité de l’uranium naturel qui a servi à le confectionner.
CEA

Pour les partisans de la sortie du nucléaire, le plutonium est un élément hautement radiotoxique et dangereux dont le seul devenir envisageable est le stockage sous forme de déchet. Pour les partisans de la poursuite du nucléaire, c’est une extraordinaire source potentielle d’énergie, dont 1 gramme équivaut à 1 à 2 tonnes de pétrole, et qui doit donc être exploité au mieux.

Selon l’importance accordée à tel ou tel de ces arguments, on est conduit à des options radicalement différentes pour le sort réservé au plutonium.

Option 1 : On décide de ne pas recycler le plutonium et donc de ne pas l’extraire du combustible usé des réacteurs. Sa dangerosité intrinsèque implique que le plus grand soin soit apporté à la façon dont ce combustible usé, devenu déchet radioactif, sera stocké. Le combustible usé considéré comme déchet, est plus encombrant, dure plus longtemps, dégage plus de chaleur et est plus radiotoxique que ne le sont les déchets vitrifiés débarrassés du plutonium.

Le plutonium enfoui constituerait une tentation pour ceux qui voudraient le récupérer comme source d’énergie ou ceux qui auraient des fins moins avouables. Une action terroriste est envisageable avec du plutonium sorti d’un réacteur, pourtant considéré comme sale car inutilisable pour une bombe atomique. Une bombe sale serait peu dévastatrice, mais disséminerait de la radioactivité et son effet psychologique serait grand.

Option 2 : On décide d’extraire le plutonium du combustible usé et de le brûler au maximum en l’incorporant comme matière fissile dans des combustibles mixtes uranium/plutonium, afin de récupérer l’énergie disponible. Cette option est appliquée en France, avec du combustible MOX chargé dans certaines centrales nucléaires. Mais le passage en réacteur génère du nouveau plutonium. Le plutonium n’est pas éliminé de cette façon. La solution est imparfaite. L’inventaire du plutonium croit certes moins vite que si l’on ne recyclait pas le MOX, mais il croit. On se retrouve confronté à la question : que faire de ces stocks de plutonium ? Les stocker, les brûler sans en générer d’autres ?

Une troisième option ? celle des réacteurs à neutrons rapides Certains prévisionnistes estiment que la demande énergétique mondiale sera décuplée d’ici à 2050, du fait de l’émergence économique des pays actuellement en voie de développement et de l’accroissement de la population mondiale. Il semble que le développement d’une énergie nucléaire améliorée, basée sur des réacteurs plus efficaces, plus sûrs et plus propres soit capable d’assurer la production d’énergie nécessaire, sans augmenter l’effet de serre. Afin de relever les défis énergétiques du 21ème siècle, il serait nécessaire le moment venu de disposer d’une réserve suffisante de plutonium pour démarrer des filières de réacteurs à neutrons rapides.

Dans cette perspective les réacteurs de la filière thorium-uranium-233 seraient séduisants car ils permettraient de détruire à terme le plutonium. En effet contrairement aux réacteurs classiques, ces réacteurs au thorium ne formeraient pas de plutonium et permettraient de détruire celui qui se serait accumulé. La mise au point de ces réacteurs dont des prototypes ont fonctionné dans le passé s’avère difficile.

Cependant, pour produire en quantité suffisante et rapidement l’uranium 233 nécessaire au démarrage de cette filière (l’uranium 233 n’existe pas dans la nature), il faudrait probablement passer par des réacteurs à neutrons rapides, partiellement chargés en plutonium.

RETOUR : Que faire du plutonium?

Voir :

Génération IV
Scénarios déchets (SFR)
Combustibles au thorium

Source La Radioactivité

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