Provocation ukrainienne près du détroit de Kertch – À quoi joue Kiev ?…

Le pire dans ce conflit, c’est qu’il y a volonté d’impliquer l’Occident, qui est déjà tout acquit à Kiev. Va-t-on assister à ce que l’on redoute depuis longtemps, c’est à dire un durcissement de la position de la Russie, qui supporte les provocations de Kiev depuis trop longtemps. Le président ukrainien à décrété la loi martiale pour 30 jours, Piotr Porochenko a déclaré que la loi martiale ne s’appliquerait pas à tout le territoire mais à des zones qui bordent la Russie, la Moldavie, notamment la Transnistrie, ainsi que le long de la côte des mers Noire et d’Azov: «Là où peut avoir lieu une frappe», a fait remarquer le Président ukrainien. On ne cesse de dire, que ce conflit est une bombe à retardement, il ne faudrait pas qu’elle nous pète à la figure. Vous pouvez lire dans les médias la version « officielle » qui arrange, lisez la version de Christelle Néant, qui dérange. Partagez ! Volti

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Christelle Néant pour Donbass-Insider

Photo/FSB

Suite au franchissement de la frontière maritime russe par des navires militaires ukrainiens le 25 novembre, la situation autour de la mer d’Azov a dégénéré en scandale international, dont Kiev compte se servir pour décréter la loi martiale dans le pays.

Pour comprendre ce qui se passe avec la mer d’Azov, il ne faut pas faire comme les médias et représentants occidentaux qui oublient la moitié de l’histoire qui ne les arrange pas, et reprendre tout depuis le début.

Pour rappel, la mer d’Azov borde à la fois l’Ukraine et la Russie. De ce fait, les deux États ont conclu un accord sur la façon dont la circulation dans cette mer, et dans le détroit de Kertch qui y mène, doit se faire. Jusqu’ici, et même après la réintégration de la Crimée au sein de la fédération de Russie, les choses continuaient à se passer sans accroc.

Jusqu’en mars 2018, où l’Ukraine arraisonne un bateau russe, le Nord, et arrête son équipage (qui ne sera renvoyé en Russie qu’en octobre 2018). La situation s’aggrave alors, et les deux pays en viennent à arraisonner chacun des bateaux de l’autre, et la Russie décide de fouiller les bateaux entrant en mer d’Azov.

Contrairement à ce que la propagande ukrainienne a hurlé, cette mesure ne visait pas à asphyxier les ports ukrainiens, mais à assurer la sécurité du pont de Crimée qui enjambe désormais le détroit. Comme l’ont déclaré les autorités russes, 48 % des bateaux fouillés d’avril à octobre 2018 se dirigeaient vers ou venaient de ports russes ! Ce qui prouve bien que la mesure n’est en rien discriminatoire envers les bateaux ou ports ukrainiens.

Cette mesure a bien sûr été utilisée par Kiev pour hurler une fois de plus au fait que la Russie bloquait prétendument l’accès à la mer d’Azov (d’ailleurs pour les pseudo-journalistes occidentaux qui nous ressortent la soupe du pont de Crimée qui empêcherait les gros bateaux d’entrer en mer d’Azov et fait chuter l’activité des ports ukrainiens, je les renvoie à mon article de septembre 2017 qui prouve qu’il n’en est rien).

Suite à cette escalade, l’Ukraine a commencé à parler ouvertement de mêler la communauté internationale au statut de la mer d’Azov et d’y créer une base navale à Berdiansk. Des provocations contre lesquelles Moscou a mis en garde Kiev. Peine perdue, autant parler à un sourd.

À peine trois jours après la dernière mise en garde de la Russie, l’Ukraine est donc passée à une provocation plus active. Pour ceux qui hurlent à l’agression russe contre les bateaux ukrainiens, reprenons de nouveau toute l’histoire et pas juste la fin, comme l’a fait opportunément Kurt Volker (le pyromane, oups pardon, représentant spécial américain en Ukraine).

Contrairement à ce que monsieur Volker peut pérorer sur Twitter, non la Russie n’a pas abordé des bateaux ukrainiens qui allaient pacifiquement d’un port ukrainien à un autre ! Regardons la chronologie des événements.

Le 25 novembre 2018 au matin, vers 7 h, trois navires de la marine ukrainienne venant du port d’Odessa violent la frontière maritime de la fédération de Russie au large de la Crimée. Les trois navires en question, le Berdiansk, le Nikopol et le Iany Kapou, se dirigent vers le détroit de Kertch en faisant des manœuvres dangereuses et refusent d’obéir aux ordres des autorités maritimes russes, mettant ainsi en danger tous les navires civils qui se trouvent dans cette zone.

En procédant de la sorte, les navires ukrainiens ont violé les articles 19 et 21 de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Et contrairement à l’incident du 22 septembre, cette fois les navires ukrainiens refusent d’appliquer la procédure ad-hoc.

Devant le danger que représentent ces trois navires militaires ukrainiens, la Russie décide alors de fermer temporairement le détroit de Kertch, en installant un tanker vide en travers du détroit, pour les empêcher d’y passer, le temps de maîtriser les bateaux récalcitrants.

Photo : Kertch Info

Entre temps, deux autres navires ukrainiens ont quitté le port de Berdiansk pour venir en renfort aux trois navires toujours bloqués dans la mer Noire. La situation se tend alors de plus en plus et fait craindre une escalade grave. La Russie envoie alors des hélicoptères et des Su-25 survoler la zone pendant que le FSB et les gardes côtes russes prépare l’arraisonnement des navires ukrainiens.

Les navires ukrainiens refusant d’obtempérer, les bateaux du FSB et des gardes côtes russes éperonnent un des navires et décident d’ouvrir le feu sur les moteurs pour mettre les navires à l’arrêt et pouvoir ensuite les remorquer et arrêter l’équipage. D’après le représentant de la marine ukrainienne, les bateaux ukrainiens auraient même ouvert le feu en retour.

Bien entendu la propagande ukrainienne fonctionne alors à plein régime, amplifiant et déformant tout, gonflant les chiffres des blessés (mentionnant six blessés alors qu’il n’y en a que trois) et accusant les forces russes d’avoir « ouvert le feu pour tuer ».

Ce qui est démenti par la nature même des blessures (les marins ukrainiens ont reçu des éclats et des balles au niveau des jambes et des bras lors des tirs sur les moteurs des bateaux, si le FSB avait tiré pour tuer, les blessures seraient au torse ou à la tête).

Dans le même temps, devant l’échec de la manœuvre, les deux navires partis de Berdiansk pour prêter main forte aux trois premiers navires ukrainiens ont fait demi-tour et sont rentrés à leur port de départ.

Suite à la capture des trois navires et l’arrestation des 24 marins ukrainiens qui se trouvaient à bord, la machine hystérico-politico-médiatique ukrainienne s’emballe, hurle à l’agression russe, met l’armée en état d’alerte (sans provoquer d’escalade dans le Donbass contrairement à ce que certains médias ont relayé par erreur) et le Conseil de Sécurité ukrainien propose de décréter la loi martiale, pendant que sur les plateaux télévisés comme la chaîne 112, les « experts » et autres « politologues » ukrainiens disent qu’il s’agit d’un état de guerre et qu’il faut revoir l’accord sur le statut de la mer d’Azov… Bref du grand délire à l’ukrainienne.

Et pendant que les ultra-nationalistes ukrainiens s’en prennent alors à l’ambassade russe à Kiev, l’Ukraine et la Russie en appellent au Conseil de Sécurité de l’ONU pour régler le problème. Car Kiev et ses patrons occidentaux ont beau hurler à l’agression russe, les faits (lorsqu’on les prend dans leur intégralité et pas juste la moitié) disent qu’il s’agit bien d’une provocation ukrainienne, qui a viré au fiasco (voire à l’humiliation intégrale comme l’a souligné Xavier Moreau, vu que les navires ukrainiens n’ont même pas été arraisonnés par la marine russe, mais par le FSB!). Le FSB s’est d’ailleurs dit prêt à publier les preuves qu’il s’agit bien d’une provocation ukrainienne organisée de manière délibérée par Kiev.

Et c’est là que se pose la question du « pourquoi ? ». Pourquoi Kiev a-t-il envoyé ses marins au mieux à une capture certaine, au pire à une mort certaine (vu la supériorité de la marine russe par rapport à la marine ukrainienne qui tombe en lambeaux) ? Pourquoi prendre le risque d’une humiliation pareille, qui montre clairement que, contrairement à ce que Kiev affirme, les Forces Armées Ukrainiennes n’affrontent pas l’armée russe dans le Donbass ? Car si tel était le cas, l’armée ukrainienne aurait subi le même sort que ces 24 marins ukrainiens !

La réponse à ces questions est à chercher dans la réaction de Kiev à cette situation :
1) Proposer de faire voter la loi martiale,
2) Pleurer auprès de l’OTAN,
3) Pleurer auprès de l’ONU.

La raison évidente de décréter la loi martiale, qui a même sautée aux yeux des médias occidentaux comme le Welt, est de suspendre les élections présidentielles ukrainiennes qui doivent avoir lieu en mars 2019. Normalement prévue pour une durée de 60 jours, la loi martiale peut ensuite être prolongée, et pourrait donc potentiellement l’être jusqu’au mois de mars.

Pourquoi faire annuler les élections ? Parce qu’avec à peine 9 % d’intention de votes et plus de la moitié des Ukrainiens qui refuseraient de toute façon de voter pour lui, Porochenko est sûr de perdre ces élections. Et s’il perd, lui-même et un certain nombre d’officiels ukrainiens pourraient alors être jugés pour leurs crimes (crimes de guerre dans le Donbass, massacre d’Odessa, etc).

Mais ce n’est pas la seule raison. Car quand on regarde ce que permet la loi martiale ukrainienne, on voit que même si Porochenko n’arrive pas à la prolonger jusqu’en mars, il peut s’en servir pour truquer les élections en sa faveur.

Comment ? En faisant arrêter ses opposants majeurs ou interdire leur parti sous prétexte qu’ils représenteraient un « danger pour l’indépendance de l’Ukraine » ou qu’ils voudraient « changer la constitution par la force ». Mais aussi en mettant définitivement tous les médias au pas sous peine de se voir confisquer leur matériel permettant d’émettre s’ils diffusent autre chose que la « version officielle ». En clair cela permettrait au président ukrainien de changer radicalement la donne avant que l’élection ait lieu afin d’augmenter ses chances de gagner.

Devant l’évidence du but recherché par le président ukrainien, des voix discordantes ont commencé à se faire entendre même en Ukraine, et même parmi les politiciens les plus russophobes ! Résultat, le vote de la loi martiale à la Rada a dû être ajourné, après que plusieurs députés des partis d’opposition aient bloqué le podium du porte-parole du parlement et demandé à discuter en détail de ce qui s’est passé la veille près de Kertch.

Car la ficelle est tellement grosse, que la couleuvre ne passe pas, même auprès du parti du Front Populaire, pourtant loin d’être un ami de Moscou. Quant à la Plateforme d’Opposition pour la Vie, elle réclame purement et simplement la démission de Porochenko et des officiels militaires impliqués dans ce fiasco pour apaiser les tensions.

Devant la polémique, Porochenko recule, en partie, proposant de décréter la loi martiale pour 30 jours au lieu de 60, afin de prouver que cela n’a rien à voir avec les élections. Aussi crédible qu’un enfant prétendant qu’il n’a pas touché à la confiture alors qu’il en a plein la figure !

Le côté opportuniste de déclarer la loi martiale saute aux yeux quand on se demande surtout, pourquoi, s’il s’agit d’une réelle agression russe contre les navires ukrainiens, Kiev ne déclare pas carrément la guerre à la Russie ? Car si la version ukrainienne était vraie, c’est la décision que Kiev devrait prendre en toute logique.

Pourquoi l’Ukraine ne déclare-t-elle pas la guerre à la Russie ? Certains pourraient me rétorquer qu’en faisant ça Kiev serait sûre de voir son armée anéantie par l’armée russe en moins de temps qu’il n’en a fallu à l’armée Géorgienne pour se faire écraser en 2008. Ce qui n’est pas faux, et qui montre, comme expliqué plus haut, que l’Ukraine n’est en réalité pas en guerre contre la Russie depuis 2014, contrairement à ce que Kiev affirme. Mais peut-être que les autorités ukrainiennes croient que l’OTAN les protégerait de la Russie, surtout si Kiev joue bien les victimes.

Non, la raison réelle est toujours la même : ne pas perdre l’argent du FMI. Si l’Ukraine entre en guerre ouverte contre la Russie, finie l’aide de l’institution internationale, et Kiev peut dès lors directement se déclarer en faillite. Aussi simple que cela.

Concernant les autres réactions de Kiev, cette provocation pourrait servir de prétexte à l’OTAN pour renforcer sa présence en mer Noire, prétendument pour protéger l’Ukraine contre la méchante Russie, faisant encore grimper les tensions dans la région. Les États-Unis ont d’ailleurs immédiatement exprimé leur soutien à l’Ukraine, montrant bien que Kiev a agi avec l’accord de ses patrons de Washington !

Et pour ce qui est de l’ONU, la réunion en urgence du Conseil de Sécurité a tourné au fiasco, les pays occidentaux et l’Ukraine ayant voté contre l’agenda proposé par la Russie pour les discussions.

Si on reprend l’ensemble des faits, on se rend compte que cette provocation avait de multiples buts :
1) Décréter la loi martiale pour que Porochenko garde son poste et sa tête, et que lui-même et plusieurs officiels ukrainiens ne finissent pas sur les bancs d’un tribunal pour leurs crimes.
2) Rajouter une pierre supplémentaire à l’édifice propagandiste de la « Russie pays agresseur » en Ukraine comme en Occident, en ne montrant que les faits qui présentent l’Ukraine comme la victime de l’agressivité russe, et en omettant tout ce qui pourrait montrer au public occidental que Kiev est responsable de la réponse russe. Le but final est de préparer les populations occidentales à une guerre contre la Russie, en la faisant passer pour le méchant de l’histoire.
3) Justifier une présence renforcée de l’OTAN et des États-Unis en mer Noire, afin de faire grimper les tensions dans cette zone jusqu’à provoquer le conflit dont Washington a désespérément besoin (pour comprendre le pourquoi du comment et à quel point tout cela est dangereux, je vous renvoie à cet excellent article du Saker).

Cette provocation n’est pas qu’une affaire interne à l’Ukraine comme le pensent certains. Il s’agit d’une manœuvre à tiroirs qui a des implications aussi bien locales que globales. Après le bombardement chimique d’Alep par les terroristes installés à Idlib, cette provocation est un coup supplémentaire de Washington pour contrecarrer les tentatives désespérées de Vladimir Poutine d’empêcher une conflagration entre les États-Unis et la Russie.

Les États-Unis ont besoin d’une guerre, car ils croient que cela va résoudre leurs problèmes tant économiques que géostratégiques, et empêchera la perte de leur hégémonie mondiale, quitte à sacrifier l’Ukraine et l’Europe sur l’autel de leurs intérêts propres, et sans comprendre qu’ils risquent leur propre destruction à ce jeu dangereux.

La réponse de la Russie à cette provocation, a elle aussi plusieurs raisons. Après des heures de tentatives de résoudre pacifiquement la crise en discutant avec les équipages ukrainiens, la Russie, en tirant sur les navires avant de les capturer, s’est résolue à envoyer un message clair : nous voulons la paix, mais si vous voulez absolument la guerre vous allez l’avoir et cela va vous faire très mal.

Comme le Saker, je crains malheureusement que la Russie ne parle à des sourds qui se croient invincibles, et que la trajectoire de collision entamée depuis des années entre Washington et Moscou ne puisse plus être déviée.

Si l’Occident ne change pas rapidement d’attitude, il goûtera à la même humiliation et destruction que celle de la marine ukrainienne, qui vient de perdre le peu de bateaux encore fonctionnels qu’elle possédait, et de montrer qu’elle est une armée en papier mâché, bien loin des panégyriques qu’en fait le président ukrainien.

Christelle Néant

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