Dans les coulisses du pouvoir post-démocratique : Le Siècle et la French American Foundation

Le club « Le Siècle » et la « French American Foundation » sont deux  « structures de connivence » qui se chargent de promouvoir à l’échelon national les grandes orientations politico-économiques, indépendamment des instances démocratiques. Leur but est précisément de se constituer en alternatives au jeu démocratique et électoral,  aléatoire et soumis au débat public, et de s’y soustraire. Cela afin de pérenniser les grandes orientations stratégiques transnationales qui entrent bien souvent en contradiction avec les intérêt populaires et nationaux…

Dès lors qu’il devient de plus en plus visible que nous sommes gouvernés par une oligarchie et que la démocratie n’est plus qu’une façade – si même elle a jamais été autre chose – il est presque normal que cette oligarchie sécrète des structures de connivence, des lieux où elle peut se retrouver pour débattre sans devoir se prêter au jeu de ce que Guy Debord nommait “l’Etat-spectacle”.
C’est à l’abri de ces huis clos qu’elle prend ses décisions et se donne les moyens de les faire entériner par le jeu électoral, c’est là aussi où elle mène ses combats internes dont la férocité n’a d’égale, le plus souvent, hélas, que la médiocrité.

Chacun connaît, au moins de nom, les structures de connivence de niveau international comme le Groupe de Bilderberg, la Commission Trilatérale ou le Forum de Davos, un peu moins peut-être le Bohemian Club. Par contre, on sait peu qu’il en existe au niveau local, dont les activités ne concernent qu’un seul pays, disons par exemple la France.
Ne confondons pas avec les clubs de réflexion suscités en marge des partis politiques et qui sont censés leur assurer un minimum de bases théoriques, ni avec les cabinets chargés de défendre des intérêts catégoriels auprès du pouvoir en place. Les groupes que nous appelons structures de connivence agissent plus en profondeur, avec moins d’acuité intellectuelle peut-être, mais avec plus d’effet concrets.

Le club du Siècle

Le Siècle, magnifiquement analysé par notre confrère Emmanuel Ratier (1), réunit des hommes et des femmes de toute étiquette, sur cooptation à partir d’un parrainage. Bien qu’ils payent une cotisation annuelle, d’ailleurs modique (150 euros), ils ne sont qu’invités et non membres comme dans n’importe quelle autre association. Seuls les 15 administrateurs et peut-être un noyau d’invités permanents peuvent être considérés comme adhérents à part entière. Le Siècle a pour autre originalité qu’il ne recrute pas des personnes mais des fonctions. La nuance a l’air spécieuse mais il suffit qu’un chef d’entreprise ou un journaliste parte en retraite, qu’un homme politique battu abandonne ses mandats, qu’un intellectuel subisse une baisse d’audience pour que son invitation soit immédiatement annulée. Le Siècle n’organise qu’une forme de réunion : un dîner les derniers mercredis du mois, sauf en juillet-août, dans les salons de l’Automobile Club, place de la Concorde, à Paris. Le dîner est précédé par un apéritif informel qui permet de prendre des contacts, aux industriels de suggérer aux politiques les mesures qui avantageraient leur entreprise, et aux politiques d’obtenir des industriels les accords qui conforteront leur position, tout cela sans avoir à passer par les secrétariats ou risquer l’indiscrétion de l’entourage.
C’est peut-être dans l’un des dîners du Siècle, celui du 25 avril 2012, entre les deux tours des présidentielles, qu’un consensus s’est dessiné pour lâcher Sarkozy au profit de Hollande, quoique la décision de remplacement semble avoir été prise plus tôt dans une instance internationale.

Qui en fait partie ?

Qui se retrouve aux dîners du Siècle ? Le gouverneur de la Banque de France, le directeur de la branche française de l’Organisation mondiale du commerce, la plupart des PDG de grands groupes voire de multinationales, nombre d’inspecteurs des finances. Le monde de l’édition et de la presse est largement représenté tant par ses PDG que par ses journalistes vedettes ; les hommes politiques pullulent, venus tant du PS que de l’UMP sans oublier quelques centristes, auxquels se joignent les principaux syndicalistes. Bref, le pouvoir, dans tous ses états et ceux qui peuvent le servir, selon les besoins à court terme de l’oligarchie.
Quelques noms donneront une idée de la composition du groupe.
Président (depuis janvier 2011) : Nicole Notat, l’ancienne syndicaliste CFDT ; vice-présidents : Olivier Duhamel, journaliste et Henry Loirette, président du musée du Louvre ; trésorier : Marc Tessier, président de France Télévision ; secrétaire général : Etienne Lacour, directeur de la rédaction de la Société générale de presse.
Invités (entre autres) :Thierry Breton, Pascal Lamy, Alain Minc, Dominique Strauss-Kahn, Jean-Claude Trichet, Jacque Attali, Michel Pebereau, Jean Peyrelevade, Serge Dassault, Louis Gallois, etc. Avec bien sûr le gratin des médias : Arlette Chabot, Jean-Marie Colombani, Michel Field, Franz-Olivier Gisbert, Claude Imbert, Odile jacob, Serge July, Maurice Lévy, Denis Olivennes, Bernard Pivot, David Poujadas, Anne Sinclair, Marc Tessier, et du microcosme politique : Martine Aubry, François Bayrou, Jean-Pierre Chévènement, Jean-François Copé, Laurent Fabius, François Fillon François Hollande, Nicolas Sarkozy, Lionel Jospin, Alain Juppé, Manuel Valls, Rachida Dati, etc.
Largement de quoi tirer toutes les ficelles importantes de l’Etat.

La French American Foundation (FAF)

Fondée conjointement sous le parrainage des présidents Gerald Ford pour les USA et Valéry Giscard d’Estaing pour la France, par trois membres du Council on Foreign Relations (CFR), la FAF se présente officiellement comme un “club cultivant l’amitié entre les peuples américains et français”.
En fait, sous le contrôle étroit du CFR, selon le professeur Ezra Suleiman, la FAF (lancé en France en 1981) a d’abord comme objectif de “sélectionner chaque année les candidats français susceptibles d’occuper des postes à haute responsabilité”, sous le nom des Young Leaders, et bien entendu de les former à la docilité atlantique.
Côté américain, nous pouvons relever Bill Clinton, Hillary Clinton et l’ex-patron de l’OTAN en Europe, le général Wesley Clark.
Côté français, nous trouvons de nombreux journalistes comme Christine Ockrent, Jean-Marie Colombani, Emmanuel Chain, Jérôme Clément (président d’Arte), de nombreux élus du PS comme François Hollande, Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg, et de l’UMP, Alain Juppé, Valérie Pécresse, Jacques Toubon, Eric Raoult, etc. ainsi que Nicolas Dupont-Aignan.
Contrairement au Siècle, la FAF travaille à long terme, mais cela ne l’empêche pas de rassembler aussi nombre de dirigeants actuels soucieux, sous l’égide des USA, de préparer leur propre relève et de continuer à donner des gages d’allégeance à leurs suzerains d’outre Atlantique. Contrairement au Siècle encore, la FAF est un groupe de réflexion théorique. On retrouvera, là aussi, des hommes politiques tant du PS que de l’UMP, ce qui correspond à l’idée que se font les Américains du bipartisme : des structures qui ratissent large, avec une vague orientation sociétale sans idéologie très marquée, mais qui verrouillent l’accès au pouvoir des groupes à la vision du monde plus radicale. Sur les huit socialistes recrutés comme Young Leaders depuis 1996, cinq sont au gouvernement, dont François Hollande. Mais on en trouvait autant sous la présidence de Sarkozy, dont l’ancien premier ministre François Fillon. Un partout, la balle au centre ! Il est plus intéressant de voir que Nicolas Dupont-Aignan, qui fait cavalier seul parmi les souverainistes et se refuse à toute alliance électorale, fait partie de la FAF depuis 2001.
Côté américain, on trouve l’inévitable David Rockefeller qui s’est fait un jour un titre de gloire de militer – si ce n’est de comploter – pour l’instauration d’un gouvernement mondial et nombre d’autres dirigeants de grandes banques ou de fonds d’investissement, de multinationales, sans oublier là aussi les médias et les hommes politiques de dimension fédérale.

Du sang sur les mains

Certains noms ont été liés très étroitement à la dislocation de la Yougoslavie et à la destruction des Balkans par la guerre, comme le général Wesley Clark qui fut à la tête de l’OTAN, ou comme John Negroponte qui dirigea la FAF de 1997 à 2001 avant de devenir entre 2005 et 2007, sous George W. Bush, le premier patron de la Direction of National Intelligence, l’organisme qui coordonne l’ensemble du renseignement des Etats-Unis.
Ce ne sont là que deux exemples des rouages de transmission entre les structures de connivence de niveau international, toutes créées au cours du XXe siècle et largement dirigées par les Etats-Unis, et les gouvernements que nous sommes censés avoir démocratiquement élus – après avoir bien entendu été conditionnés par la propagande appropriée.
C’est dans ce type d’instance qu’ont été conçues les interventions militaires qui ont ravagé les uns après les autres les pays des Balkans, du Moyen-Orient ou de l’Afrique ; là aussi que se met au point l’exercice du libéralisme économique le plus débridé et la destruction de la protection sociale d’Etat ; là encore que se prépare, au nom d’idéologies plus utopiques les unes que les autres, la destruction de toute identité, qu’elle soit culturelle, sexuelle, biologique, voire même la fierté d’être homme sorti de l’animalité. Ceux qui possèdent déjà plus d’argent qu’ils ne pourront en dépenser de toute leur vie et le pouvoir politique par surcroît n’ont plus guère qu’une tentation qui les exalte, remodeler les fondements du monde, comme l’avouait dernièrement l’un d’eux en disant : “Je fais le travail de Dieu.”
On ne saurait que leur conseiller de relire Occam, le fondateur médiéval de l’esprit scientifique, qui rappelait dans l’un de ses traités que l’on “ne commande à la nature qu’en lui obéissant”, jamais en la niant.

Geneviève BEDUNEAU

Source : B.I infos

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