« La France, catin du Qatar » ? Ce que disent les chiffres quand on les regarde de près

Ce sont des mots qui ont fait trembler la scène politique (voir ici durant l’université d’été du FN). Mais qu’en est-il réellement? Nos politiques se sont-ils vendus à une bande de religieux radicaux qui financent le terrorisme ou bien leur reste-t-il une part d’honnêteté (j’évite le mot honneur…) ?

Lors du « Grand-Rendez-vous » Europe1/i-Télé/LeMonde, la présidente du Front national a accusé les gouvernants français d’avoir fait de la France « la catin du Qatar ». Sur le plan économique en tout cas, cette crainte, entretenue par quelques investissements sur-médiatisés du richissime Émirat dans l’Hexagone, se rapproche plutôt du mirage que de la réalité.

Atlantico : Les élites françaises sont-elles corrompues par les qataris ?

Nicolas Beau : Aujourd’hui il n’y a aucune preuve avérée de corruption des élites françaises par les Qataris. Mais des doutes subsistent en raison de l’opacité de plusieurs circuits financiers du Qatar en France, notamment autour de rachats en cascade de biens immobiliers par des sociétés de l’émirat, comme dans le cas de l’ancien hôtel Majestic. Autre exemple : l’hôtel de la place de la Concorde, dans lequel se trouve le siège du fonds souverain qatari, a été loué à une société hollandaise, elle-même détenue par l’émir. Ces procédures posent question.

Les révélations récentes de Mediapart ont définitivement prouvé l’existence de centaines de millions d’euros de commissions occultes prévues lors du rachat du Printemps par exemple.  Par ailleurs, on sait qu’un certain nombre de commissions sur des contrats d’armement ont transité entre 1995 et 1998 au Crédit Agricole Suez qui possède une filiale au Qatar. On peut par exemple imaginer que des virements occultes aient pu concerner Nicolas Sarkozy à cette époque.

De nombreuses personnalités de la classe politique, de gauche comme de droite, se sont ainsi rendues à Doha dans l’un de ces innombrables colloques tous frais payés dans des hôtels de luxe. Sous l’ère Sarkozy, tous les dirigeants UMP y sont allés, tandis que ce phénomène est plus sélectif au PS. On sait que Royal ou Strauss-Kahn s’y sont rendus mais ce n’est pas le cas de François Hollande qui n’entretient pas de lien particulier avec l’émir. D’autres systèmes d’influence plus discrets peuvent également être cités. Je pense par exemple aux plaquettes distribuées pendant des fêtes de l’ambassade du Qatar en France, et contenant des textes à la gloire du Qatar écrits par des ministres en exercice comme Besson, Lang ou Villepin ! Le moins que l’on puisse dire est que ces écrits ne sont pas dans la traduction républicaine.

En dehors de la sphère politique, le Qatar distribue également différents prix récompensant des personnalités du monde des arts et du cinéma, comme Plantu, ou Anne Roumanof. Là encore, on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un scandale mais ces pratiques ne sont pas si fréquentes non plus. L’émirat s’intéresse enfin au monde universitaire et aux intellectuels qu’ils invitent souvent, mais il se méfie en revanche un peu plus de la presse.

Au-delà de certaines acquisitions très médiatisées (le Printemps, le PSG, le Royal Monceau, etc.) à combien s’élèvent réellement les intérêts qataris en France ?

Les chiffres généralement avancés s’élèvent autour de 15 milliards d’euros, la moitié en investissements immobiliers et l’autre dans l’industrie. Mais ces montants restent approximatifs, d’une parce que ces achats immobiliers sont loin d’être tous connus. Les acquisitions du centre Kleber ou du Royal Monceau ont ainsi été annoncées en grande pompe – l’émir du Qatar adore communiquer autour de ces achats de prestige – ce qui crée un effet de loupe. Mais on ne sait pas grand-chose de ses biens personnels ni de ceux de l’ensemble du clan, d’autant qu’ils sont parfois acquis via des prête-noms. De manière générale les investissements immobiliers qataris en France apparaissent comme de grandes réussites financières mais ils restent limités. L’énorme avantage du Qatar est qu’il paye cash ce qui lui permet de conclure ces transactions très vite. Je pense par exemple à cet hôtel particulier place Vendôme, convoité par François Pinault, que l’émir, de passage à Paris, lui a soufflé en payant rubis sur l’ongle !

De même, les participations du Qatar dans les grands groupes Français cotés comme Veolia, Lagardère ou Vinci, qui sont évaluées à environ 7 ou 8 milliards d’euros, varient en fonction de leur valeur de marché. Pour ces dernières, on peut même considérer qu’elles ont baissé. Ce qui marque avant tout ce sont les fonds injectés par l’Emirat dans le football et récemment dans les banlieues françaises. Mais dans ce dernier exemple, la somme de 50 millions d’euros qui avait été avancée était en fait assez dérisoire. Par ailleurs, elle a finalement été transformée en une participation dans un fonds d’investissement ordinaire de la Caisse des dépôts… Tout cela a un retentissement formidable et donne l’impression que le Qatar achète la France, mais on est très loin de cette situation.

En contrepartie, les contrats signés par les groupes français (gaz, ingénierie, construction, etc..) sont-ils significatifs ?

Total, Vinci et Bouygues sont les principales entreprises présentes au Qatar. Total y a eu des intérêts dès les années 1990, mais ils ne sont pas si massifs. Vinci et Bouygues ont également signé de beaux contrats sur place, surtout sous l’ère Sarkozy. Mais plus récemment, ils ont connu des déceptions notamment dans le cadre de la construction des stades pour la Coupe du monde. Il semblerait que dans le secteur de la construction, le Qatar préfère dorénavant les intermédiaires chinois dont la main d’œuvre est meilleure marché. De manière générale, les investissements étrangers au Qatar restent limités en raison du système de sponsoring (sorte de joint-venture entre une société étrangère et une entreprise locale, NDLR) mis en place par l’émir pour protéger ces entreprises nationales. Enfin, sur le million et demi de travailleurs étrangers au Qatar, il faut noter que seulement quelques milliers, des cadres exclusivement, sont Français.

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