Projet de loi SOPA: Le coup de gueule contre des élus «qui veulent réguler Internet mais n’y comprennent rien»

ETATS-UNIS – Le Web américain se déchaîne alors que les débats parlementaires se poursuivent à sens unique…

Une bannière de protestion contre le projet de loi américain de lutte contre le piratage SOPA. ELECTRONIC FRONTIER FOUNDATION

De notre correspondant à Los Angeles

Le clash rappelle les débats sur Hadopi ou Loppsi en France. Adresse IP, serveur DNS, firewall, filtrage, blocage… Le jargon technique nécessaire pour comprendre les implications d’une loi voulant lutter contre le piratage, pour 99% des élus américains, c’est de l’hébreu. Et ils ne s’en cachent même pas, alors qu’une commission parlementaire débat ces jours-ci du très controversé projet de loi SOPA (Stop Online Piracy Act). Journalistes, blogueurs, ingénieurs, juristes… Tout le monde ou presque dit stop.

>> Pour comprendre les enjeux de SOPA, lire notre éclairage ici

«Je ne suis pas un nerd, mais ils (les experts, ndr) me disent que» fut sans doute la phrase qui est revenue le plus souvent ces deux jours, alors qu’une nouvelle audience a été fixée à mercredi prochain, avant un éventuel vote. «C’est comme si un groupe d’amateurs bien intentionnés s’apprêtaient à réaliser une chirurgie à coeur ouvert sur un patient incapable de bouger», dénonce Alexandra Petri dans le Washington Post.

Oui mais voilà, les élus, convaincus par les millions de dollars des lobbyistes venus d’Hollywood et des majors qu’ils vont sauver des emplois, n’ont «pas un scalpel entre les mains mais un lance-flammes», attaque Ars Technica. «Ils veulent réguler Internet mais ne comprennent rien au fonctionnement du réseau», renchérit TechDirt. Visiblement, ils n’ont même pas envie de faire l’effort. «Je m’ennuie tellement que je surfe sur Internet pour tuer le temps», a tweeté le représentant Steve King, pendant les débats auxquels il participait, jeudi.

Dérives bien connues

La cible principale de SOPA, ce sont les sites étrangers hébergeant des contenus illégaux, qui tombent hors de la juridiction des lois américaines. Le texte veut notamment obliger les moteurs de recherche à censurer leurs résultats, et les FAI à bloquer tout ou partie de certains sites, via une procédure expéditive pouvant court-circuiter un juge.

Problème, pour bloquer uniquement certaines pages (rappelez-vous CopWatch en France), les FAI doivent mettre en place des mesures proches des techniques employées en Chine ou en Iran. Et bloquer complètement un site nécessite de jouer les chirurgiens avec les annuaires et le système d’aiguillage du Net. Une mesure qui peut se contourner facilement et avoir des effets néfastes sur l’architecture du réseau.

«Conséquences catastrophiques»

Du coup, Vint Cerf, l’un des papas d’Internet, et des dizaines d’ingénieurs ont pris leur plume. Ils ont expliqué au membres du Congrès que la loi risquait d’avoir des «conséquence catastrophiques» sur l’innovation, la liberté d’expression et la sécurité. En deux jours de débat, aucun n’a été invité à s’exprimer.

«Cher Congrès, ne pas savoir comment marche Internet, cela ne passe plus», tempête le site MotherBoard. On savait que John McCain n’avait jamais envoyé de mail avant 2008. De quoi désespérer le financier Bryce Robert, qui appuie là où ça fait mal: «Notre Congrès compte deux athlètes professionnels, un moniteur d’autoécole, trois charpentiers. On a plus de producteurs viticoles parmi nos élus que d’ingénieurs», attaque-t-il. Il réclame l’instauration d’un «permis de gouverner», qui comprendrait notamment des tests basiques pour s’assurer qu’un sénateur déposant un projet de loi sache au moins de quoi il parle. Un doux rêve…

Philippe Berry

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