Atmosphère : un expatrié français nous raconte ses six mois de séjour à Damas

Qui doit-on croire au final? Les médias ou les témoignages? Que se passe-t-il réellement en Syrie qui risque d’être le théâtre de nouveaux conflits pour le profit de certains et pour la réalisation d’un plan bien précis destiné à l’attaqué de l’Iran. Un témoignage qui nous en apprend beaucoup, faites-vous votre opinion, remettez tout en cause, et tirez-en vos conclusions.

Damas

Nicolas a 29 ans. Avec son épouse et leur très jeune enfant, ils se sont établis, pour raisons professionnelles, à Damas voici six mois, début avril, soit trois semaines environ après le début      des troubles en Syrie. Quelque 180 jours plus tard, à l’occasion d’un bref retour à Paris, il nous donne ses impressions qui, précise-t-il, concernent essentiellement Damas et la ville      archéologique de Palmyre (près de la frontière irakienne). En six mois, ce jeune homme, dont ce n’est pas le premier séjour syrien, a eu en effet le temps de se forger une opinion, d’avoir une      vision de ce pays et de son peuple, vision assez éloignée, on le verra, du tableau sinistre qu’en donnent les médias français.

La mosquée des Omeyyades, près de laquelle vivent Nicolas, sa femme et leur bébéLa mosquée des Omeyyades, près de laquelle vivent Nicolas, sa femme et leur bébé

-Infosyrie : Nicolas bonjour. Peux-tu, pour commencer, nous rappeler dans quelles circonstances tu as entrepris ce voyage et cette installation en Syrie, et d’ailleurs était-ce ton premier      voyage ?

-Nicolas : Non, j’avais 8 ans quand j’ai effectué mon premier voyage en Syrie. J’avais du reste visité également, à cette occasion,    la Jordanie et le Liban. J’ai de la famille en Syrie, et au Liban. Depuis j’ai dû faire, jusqu’à aujourd’hui, une quinzaine de voyages tant en Syrie qu’au Liban et en Jordanie. J’ai commencé    assez jeune à m’intéresser à ce pays et, au-delà, à la culture arabe. J’ai toujours voulu travailler au Proche-Orient : d’abord je me voyais en ambassadeur de France , et puis… (rires)

-IS : En ce qui concerne ton dernier voyage, il s’agit carrément d’une installation, professionnelle et familiale… Comment avez-vous pris cette décision ?

-N : Nous sommes arrivés à Damas le 9 avril 2011. J’avais décidé avec ma femme de partir là-bas pour ce que je connaissais déjà de    la qualité de vie, de l’accueil des gens, du climat, et ce malgré tout ce que pouvaient dire les journaux français de la situation sur place…

-IS : Car, encore une fois, tu arrives trois semaines après le début des troubles…

-N : Oui. Mais à notre arrivée, je n’ai pas vraiment constaté de changements par rapport à ce que j’avais pu voir dans mes    précédents voyages. Je connaissais l’atmosphère des rues et de certaines villes du pays. Et je n’ai pas vu, cette fois, plus d’hommes en armes que d’habitude, pas de tension perceptible dans la    rue – je parle pour Damas. A part un voyage de quatre jours à Palmyre, nous avons peu bougé de Damas. Nous ne sommes pas rendus sur le littoral, à Lattaquié ou Tartous, car on nous avait dit    qu’il y avait des risques d’agression, non pas dans ces villes, mais sur la route y menant. Mais donc je peux parler de Damas, et accessoirement de Palmyre.

-IS : Et donc, six mois de Damas, qu’est-ce que ça donne ?

-N : Ca donne qu’on a entendu, bien sûr, parler de certaines rumeurs de différentes manifestations, pro ou anti-Bachar. Mais en ce    qui concerne ce que nous avons vu de nos yeux, ce sont deux ou trois manifestations d’opposants qui regroupaient à chaque fois, au grand maximum, une centaine de personnes. Quant aux manifs    pro-Bachar, j’en ai vue une qui se déroulait sur toute l’étendue de l’autoroute de Mezzeh, du moins le tronçon qui traverse de part en part Damas (il    faut imaginer une avenue des Champs-Elysées qui serait en même temps une autoroute à plusieurs voies ! Ndlr) : il y a avait une foule immense, avec un drapeau long, je crois de 3 kilomètres    et demi, et qui n’était pas du tout encadrée par quelque force policière ou politique que ce soit.

-IS : Au fait, tu parles arabe ?

-N : Un petit peu, et de mieux en mieux au fur et à mesure que mon séjour se prolonge. je l’apprends « sur le tas », au    fil de mes contacts. Je le comprends globalement assez bien. Mais pas mal de Damascènes parlent anglais. Sinon, ce que nous pouvons observer quotidiennement – je précise que nous habitons le    quartier chrétien de Bab Touma, au sud-est de la ville, non loin de la mosquée des Omeyyades – c’est que les Damascènes sont vraiment très accueillants, comme ils l’ont toujours été. On n’a    jamais constaté d’animosité envers la France et les Français. On prend le taxi tous les jours, et les chauffeurs de taxi ne s’en sont jamais pris à nous, tout au plus ont-ils eu, le temps d’une    course, quelques mots contre Sarkozy.

-IS : Mais on imagine que les Damascènes parlent des événements, ou bien est-ce qu’on exagère en Occident la place de ces mêmes événements dans la vie de tous les jours ?

-N: Oui et non. On ne parle pas ouvertement, et encore moins dans la rue, de la situation. On l’évoque en revanche chez soi. Mais ça    crée des tensions car certaines personnes, pour diverses raisons, comme certains commerçants ou hommes d’affaires, préféreraient que le régime saute, tandis que d’autres croient toujours en    Bachar et son régime. Mais la plupart des gens à qui j’ai pu en parler associent le régime et la sécurité. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles nous avons, ma femme et moi, décidé de    nous installer en Syrie. Ca    peut paraître paradoxal à un Français de France qui voit le pays comme au bord de la guerre civile, mais, désolé, on se sent beaucoup plus en sécurité à Damas qu’à Paris. Moi je n’ai    aucune appréhension à laisser ma femme avec notre fils de six mois dans les rues de Damas, alors que j’aurais une inquiétude certaine si elle se baladait seule à Paris ou en banlieue, dans le    métro ou le bus.

Une belle américaine reconvertie en taxi damascèneUne belle américaine reconvertie en taxi damascène

-IS : Il n’y a pas de délinquance urbaine endémique comme chez nous ?

-N : Absolument pas. Et encore maintenant : nous n’avons jamais vu la moindre bagarre de rue en six mois dans cette grande ville de    2 millions et quelque d’habitants.

-IS : Est-ce qu’il y a une présence policière ou militaire évidente ?

-N : Il y en a toujours eu, autour des ambassades et des lieux administratifs sensibles. Mais, croyez-moi ou non, on ne voit pas de    patrouilles militaires du type « Vigie Pirate » comme en France.

-IS : Mais vous vous êtes rendus à Palmyre. Avez-vous constaté le même calme sur place, ou pendant le trajet, ou avez-vous noté, au contraire, des signes de tension ?

-N: Je précise que Palmyre est à 4 heures et demie de route de Damas, en direction de l’Irak et de l’est. On rencontre un    check-point sur la route, à l’aller, et re-belote au retour. Nous voyageons par bus, au milieu des Syriens « de base », ce qui nous permet d’avoir un regard autre, plus vrai, sur le    pays. Aux check-points, voyageurs et policiers voient bien que nous sommes français, mais tout se passe bien. On a même droit à des sourires et on nous dit « Soyez les bienvenus ». Les    Syriens avec qui nous avons parlé en ces circonstances nous prenaient même à témoin de ce qui se passait vraiment sur place, c’est-à-dire pas du tout la guerre civile larvée qu’on nous décrit    ici.

-IS : Mais, à ce propos, vous avez pu ressentir les fameuses tensions communautaires souvent évoquées en France ?

-N : J’avoue ne pas m’être particulièrement intéressé à cette dimension de la société syrienne. Je ne suis pas moi même quelqu’un de    religieux. Je m’intéresse, en termes de culture et de société, à la religion musulmane. Mais je n’ai pas été sensible, sur place,aux implications sociales et politique des questions    religieuses.

-IS : Mais si l’on devait résumer : en six mois, à Damas, tu n’a pas perçu cet état de pré-guerre civile qu’on nous dépeint à longueur de temps en France ?

-N : Je l’ai perçu, mais uniquement par le matraquage médiatique que font les chaînes françaises reçues à Damas,    comme France    24, TV5 ou Euronews.    Ou bien encore via les magazines européens qu’on trouve sans problèmes. Mais quant à ce que je vois tous les jours, non absolument pas. Je    ne ressens aucun climat de tension ou a    fortiori de terreur. Et quand j’entends ce qu’on dit à ce propos à Paris, ça me semble complètement aberrant !

C’est d’ailleurs parce que tout ce qu’on nous raconte à ce sujet est faux que ma femme et moi retournons dès demain à Damas avec    notre bébé. La Syrie, ce n’est absolument pas l’Afghanistan, ou même l’Irak !

-IS : Vous avez des contacts avec d’autres membres de la communauté française de Damas ?

-N: Quelques uns. Beaucoup ont été, entre guillemets, invités par le gouvernement français à rentrer au pays, mais il reste encore    beaucoup de Français à Damas, il s’agit souvent, il est vrai, de familles mixtes franco-syriennes. Et les enfants de ces familles vont normalement à l’école. Et je précise, pendant que j’y suis,    que nous ne sommes soumis à aucun couvre-feu le soir venu.

Dames de Damas...Dames de Damas…

-IS : Damas est une ville assez occidentalisée, avec des femmes vêtues à l’européenne, une vie nocturne… ?

-N : Bien sûr, night-clubs et bars abondent à Damas ; je connais, entre autres, le See    Bar, le Marmar.    On y consomme de l’alcool sans plus de restrictions qu’en France, avec plus de discrétion, évidemment, en période de ramadan. De ce point de vue, on n’est pas en Arabie Saoudite. Il y a quand    même une ouverture d’esprit en Syrie, sans doutes due à l’orientation laïque du régime, et à la libéralisation initiée depuis une dizaine d’années par Bachar.

Il semble ici chez lui...Il semble ici chez lui…

-IS : Justement, tu as causé de Bachar al-Assad, de sa personnalité sinon de son régime, avec des Syriens ?

-N : Oui, j’en ai parlé un petit peu. On a d’ailleurs évoqué aussi bien le père, Hafez, que son fils. Je dirais que les avis sont    mitigés, parce que forcément, différents intérêts, différents vécus interviennent dans cette perception. La    plupart de mes interlocuteurs sont quand même satisfaits du régime et ce qu’il a fait, ou de ce qu’il garantit. Là encore, aucun rapport avec ce qu’on nous raconte en France. Bien    sûr, certains sont agacés ou las d’une situation qui ne semble aller, depuis sept mois, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais en règle générale, à Damas, les gens sont pro-gouvernementaux, et    apprécient globalement la façon qu’a Bachar de gérer le pays.

-IS : Bachar a donc une équation personnelle plutôt bien perçue…

-N : Absolument. Bien sûr, comme partout, comme en France, il y a du mécontentement, des impatiences. Il y a des choses à faire,    mais on pense généralement, à Damas, en tous cas, que Bachar pourra les faire.

Une rue du vieux Damas : pas beaucoup de touristes pour l'arpenter, en ce moment...Une rue du vieux Damas : pas beaucoup de touristes pour l’arpenter, en ce moment…

-IS : L’attitude des pays occidentaux a des effets sensibles sur l’économie locale, notamment le secteur touristique ?

-N : Oui, malheureusement. La plupart des touristes occidentaux suivent les recommandations des agences, des tour operators, et des    ambassades. J’ai pu le constater à Palmyre, ville antique qui vit essentiellement du tourisme : la plupart des hôtels et commerces sont fermés. C’est vraiment une ville morte au niveau    économique.

Palmyre : ses ruines antiques incomparables, et délaissées pour cause de pressions étrangèresPalmyre : ses ruines antiques incomparables, et délaissées pour cause de pressions étrangères

-IS : Mais y a-t-il un tourisme arabe en Syrie ?

-N : Oui. Beaucoup d’Iraniens et de Turcs – musulmans sinon arabes – des Jordaniens, des Libanais. Mais les touristes à devises sont    d’avantage représentés par le Qatar, l’Arabie Saoudite, ou, bien sûr, des Libanais.

-IS : En termes de consommation, un  Occidental est-il dépaysé en Syrie ?

-N : On peut trouver de tout à Damas. Mais il y a une gêne, notamment pour le commerce, du fait que les Américains ont interdit    l’usage en Syrie des cartes de crédit et de paiement Visa ou American      Express.Ca      veut dire qu’on ne peut plus payer par carte à Damas, que ce soit dans une boutique oui dans un restaurant. Et bien sûr, ce n’est pas du tout le régime qui est gêné par de telles      mesures, ce sont les Syriens « de base ». La classe des hommes d’affaires et des bourgeois est particulièrement affectée par ça.

L'ambassade de France : pas la meilleure vitrine du pays en Syrie, ces derniers temps...L’ambassade de France : pas la meilleure vitrine du pays en Syrie, ces derniers temps…

-IS : En tant que Français, vous avez des contacts avec l’ambassade ?

-N : On s’est fait référencer à l’ambassade « au cas où », mais nous n’avons jamais été contactés par elle, en sept    mois.

-IS : On trouve des journaux, des livres, des dvd français ?

-N : Oui, on trouve les principaux quotidiens – Le    Monde-Le Figaro-Libération et même Le    Parisien. Des livres aussi. En ce qui concerne les dvd, il y a un assez grand choix dans les grands magasins de Damas. Mais il y a beaucoup de copies pirate, la loi syrienne étant assez    souple en ce domaine.

-IS : Au fait, et compte tenu de tout ce que tu viens de nous dire, comment vont tes affaires à Damas ?

-N : Comme je travaille dans l’hôtellerie et la restauration, je vous laisse imaginer ! A Damas, je suis essentiellement un homme au    foyer, qui attend des jours meilleurs. D’autant qu’étant étranger, j’ai plus de difficultés à trouver une place dans un restaurant qu’un Syrien. Ma femme, elle, travaille dans une école. Pour    elle, tout va bien.

-IS : Si d’un mot, après sept moins d’immersion à Damas, tu devais résumer ton sentiment sur la Syrie et les Syriens, quel serait-il ?

-N : En un mot, c’est difficile. Mais je trouve vraiment, pour m’en tenir à Damas, que ses habitants sont très ouverts d’esprit, à    l’écoute d’un avis extérieur. Il sont très accueillants, chaleureux, avec le coeur sur la main. C’est vraiment une mentalité que j’apprécie, et c’est pourquoi je vais éduquer mon fils dans ce    climat psychologique. Je ne regrette pas, malgré les difficultés momentanées, de m’être établi en Syrie, et ma femme non plus.

-IS : Nicolas, merci et bon voyage !

Scène de genre au souk de DamasScène de genre au souk de Damas

(Entretien réalisé dans l’après-midi du 14 octobre. Notre interlocuteur repartait le soir même, avec son épouse et son enfant, pour    Damas.)

Source: infosyrie via wikistrike.com

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