« Le Club des Cinq » caviardé car trop politiquement incorrect

Une des priorités des bien-pensants français, c’est l’éducation de nos chers enfants, tant et si bien qu’ils pensent à tout, même à simplifier les œuvres originales et trop alambiquées de la langue française! J ne parle pas de Hugo ni de Corneille mais du club des 5, ce qui n’excuse en rien leur agissement. Bref, une réécriture au coupe-coupe qui se veut plus un carnage qu’autre chose… Non ce n’est pas pour rendre les enfants idiots (encore faut-il qu’ils sachent lire…), mais si on ne les pousse pas un peu vers l’avant, comment peuvent-ils évoluer par eux-même?

Celeborn, « un professeur pas toujours à l’heure », analyse sur son blog le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Cette semaine, le blogueur nous montre comment les nouvelles éditions du « Club des cinq », ces fameux romans policiers pour enfants et ados, sont d’abord réécrites dans un français moins compliqué pour les nouvelles générations, et ensuite, expurgées de tout politiquement incorrect. Un billet très révélateur de notre époque.

Je ne sais si, comme moi, vous fûtes bercés durant votre enfance par Claude, Mick, François, Annie et Dagobert. Je dois dire que je garde du Club des 5 d’Enid Blyton un excellent souvenir : des aventures extraordinaires, des personnages attachants auxquels on s’identifiait facilement, un super-chien presque humain dans ses réactions… Bref, le Club des 5 fut une vraie étape de mon enfance.

Or donc j’ai un jour entendu qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de la bibliothèque rose. Je ne parle pas ici de la présentation « marketing » de la collection affreuse, ni même des horribles illustrations de couverture qui ont remplacé les beaux dessins d’époque (qui ont d’ailleurs disparu des pages intérieures, alors qu’ils y rythmaient auparavant l’intrigue)… je parle de la traduction.

« Traduction revue », me dit mon édition contemporaine. Et pour cause ! Traduction massacrée serait en fait le terme le plus approprié. Je vous propose donc un petit comparatif entre la traduction originale et celle que l’on peut trouver aujourd’hui dans les librairies, avant d’essayer de tirer de tout cela quelques enseignements. Je m’appuie pour ce faire sur le titre Le Club des Cinq et les saltimbanques, renommé depuis Le Club des Cinq et le Cirque de l’Étoile. À lire pour savoir quoi acheter à notre enfant, petite nièce, arrière-cousin, fils des voisins…

I- Oui, oui, tout a changé ! (comparaison d’ensemble)

À commencer par le titre, donc, qui évacue le mot « saltimbanque », probablement jugé pas assez politiquement correct (vous verrez, l’accusation n’est pas gratuite). Rien à voir avec une volonté de se rapprocher du titre anglais, au passage.

1) Il est une fois
Modification la plus radicale : le récit n’est plus au passé simple, mais bien au présent !
Claude soupira → Claude soupire

2) On n’est pas des nous !
Le niveau de langue des personnages a singulièrement baissé. Tous les « nous » sont devenus des « on », et le vocabulaire est sacrément appauvri !
Donc, nous n’irons pas à Kernach cet été, conclut François. Qu’allons-nous faire, alors ? → Dans ce cas, c’est très clair : on n’ira pas à Kernach cet été, conclut François. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Oui, c’est une bonne idée ! → Mais oui, c’est un projet génial !

3) Les descriptions, c’est ennuyeux
Et donc les pauvres descriptions du roman ont fondu. Et on a également coupé un certains nombre de phrases, de répliques : non à la longueur !

4) Le politiquement correct
Rappelons que, dans l’histoire, nos amis croisent Pancho, un jeune forain accompagné d’un sympathique singe, et qui est malheureux car il est traité rudement par son « oncle ». Comprenez qu’il est battu. C’est dit dans le livre. Cela fait du jeune garçon un personnage touchant, compagnon d’autres jeunes bambins aux conditions de vie difficiles dont la littérature pour jeunes gens est remplie. Or dans l’édition actuelle, Pancho n’est plus battu : tout au plus a-t-il reçu une fois une gifle de son oncle. Les motivations psychologiques des personnages ne collent d’ailleurs ainsi absolument plus à l’action.

Signalons au passage que la méfiance que les forains expriment envers la police a tout bonnement été caviardée, ainsi qu’une scène pourtant pittoresque où une vieille foraine ratatinée récupère les ouistitis enfuis à grand coups de paroles incompréhensibles, façon vieille sorcière.

De surcroît, les répliques ont été « redistribuées » entre les différents personnages : ce n’est plus Annie qui pleure à intervalles réguliers ou qui va faire la tambouille. Qu’on se le dise, le sexisme ne passera plus par le Club des 5 !

II- Étude de cas (le chapitre 10)

Afin de bien rendre compte de ce qui a été infligé à la série, j’ai choisi — complètement au hasard — un chapitre du livre et ai comparé avec précision les deux traductions.

VOCABULAIRE/NIVEAU DE LANGUE
Quand ils furent en vue → Quand ils s’approchent
Comptez-vous aller plus loin bientôt ? → Vous comptez rester longtemps ?
Nous resterons ici aussi longtemps qu’il nous plaira → On restera ici aussi longtemps qu’on voudra
Nous aurons du mal à l’empêcher de s’en prendre à ces messieurs → Nous aurons du mal à l’empêcher de vous sauter dessus.
Mon bon Dagobert ! → Salut, toi !
Au revoir ! À bientôt ! → Allez ! À bientôt ! Salut !

CAVIARDAGE (politiquement correct)
Tout le passage où Mick soupçonne à voix haute l’oncle de Pancho d’avoir envisagé de les voler est coupé. Dommage, il permettait de montrer d’intéressantes réactions psychologiques : rougissement de Mick, peur de blesser l’autre, réaction saine de Pancho.
On ne mentionne plus que l’« oncle » de Pancho a élevé ce dernier, orphelin, juste pour l’argent.
J’irai dans un autre cirque, parce que , dans celui-ci, on ne veux pas me laisser approcher des chevaux. C’est de la jalousie, j’en suis sûr, parce que je sais m’y prendre avec eux. → caviardé. Bouh les mauvais sentiments !
dit Lou en montrant ses vilaines dents jaunes → dit-il en montrant du doigt les roulottes rouges et vertes.
Tu m’as battu → Tu m’as grondé
Je ne pensais pas que Pancho pouvait s’entendre avec des enfants comme vous. Ce n’est pas son genre ! → Je pensais que c’était une mauvaise idée que Pancho devienne votre ami : il souffrira de vous quitter quand le cirque reprendra la route.

Admirez comment on a violemment injecté une grosse dose de bons sentiments dégoulinants au méchant oncle. De manière générale, cet oncle perd à peu près tout ses défauts, et on se demande bien ce qu’on en vient à lui reprocher.

CAVIARDAGE (raccourcissement pur, descriptions massacrées, etc.)
Claude trouvait réconfortante la certitude que Dagobert l’entendrait si elle le sifflait. Il accourrait au premier appel ! → Y’a plus !
(D’autres phrases disparaissent dans le même passage)
Et puis, je me plais avec vous ! — Merci répondit Annie. → y’a plus !
Ils passèrent une heure à discuter, puis le soleil disparut dans un flamboiement d’incendie, et le lac refléta de merveilleux tons de pourpre et d’or. → Ils passent encore une heure à discuter, puis le soleil disparaît derrière les sommets alpins, et le lac prend des reflets dorés.


« Le Club des Cinq » caviardé car trop politiquement incorrect
III- Synthèse

Si nous résumons rapidement, le lexique s’est appauvri ainsi que les descriptions, le langage est plus « proche » de celui des jeunes, le passé simple — probablement jugé trop difficile d’accès — a disparu, la complexité psychologique des personnages ainsi que leurs caractéristiques propres ont été gommées… et surtout le texte a été soumis à une véritable révision idéologique, façon Anastasie ! La gentillesse irradie, suinte de partout ; les méchants ne sont plus trop méchants ; l’expression des préjugés est évacuée ; la figure de l’enfant battu est pudiquement passée sous silence ; les scènes de genre qui présentent le monde des forains comme un groupe social doté d’un certain protectionnisme, d’une certaine méfiance des étrangers et de pratiques parfois hors du commun ont disparu. Ajoutons à cela quelques incohérences délicieuses : on fait intervenir Dagobert dans le dialogue à un moment où il n’est pas là ; et surtout, les membres du Club des 5, désormais armés de leurs téléphones portables, vont quand même frapper à la porte de la ferme pour téléphoner (leur couverture réseau n’a pas l’air excellente !).

Que s’est-il passé ? On peut y voir d’une part l’influence du pédagogisme : nul doute qu’une personne dotée des meilleures intentions du monde s’est dit que non, vraiment, ces histoires étaient un peu dures, et qu’il fallait lisser tout ça, pour ne pas présenter aux enfants des choses qui pourraient les choquer, leur donner de mauvaises idées, etc.

Mais j’y vois aussi une marque de la baisse du niveau. On ne révise pas des traductions à ce point si ce n’est aussi pour des raisons commerciales. Pourquoi ce lexique rachitique, ce présent de l’indicatif ? Mais parce qu’il faut continuer à vendre les livres, bien sûr, et pour cela, il faut que le maximum d’enfants puissent les lire ! De là à dire que le niveau de lecture baisse et que les commerciaux s’en sont rendu compte et on cherche à remédier à cela, il n’y a qu’un pas que je me permets de franchir.

En conclusion, si vous aussi vous avez aimé le Club des 5 et si vous souhaitez faire partager ce plaisir aux jeunes gens d’aujourd’hui, le marché de l’occasion vous tend les bras !

Retrouvez Celeborn sur son blog.

Source: Marianne2.fr

11 commentaires

  • Texcaltex

    Le nivellement vers le bas….cherchez à qui ça profite!

  • spike636

    Ou comment abêtir la population pour facilité au gouvernement son contrôle et sa soumission.

  • J’ai moi aussi lu quelques un de ces livres quand j’avais une dizaine d’années, et j’avoue que cette comparaison me laisse … consternée.
    Cela dit, j’avais eu l’occasion de faire la même expérience il y a quelques moi avec le magazine Okapi, que je recevais quand j’étais une jeune ados. J’ai reçu un exemplaire de démonstration et le magazine n’a de point commun avec celui de mon enfance que le nom. Pas un seul article qui fasse plus de 10 lignes! Tout est sous forme de post-it, façon magazine people/féminin de bas niveau ( en existe-t-il d’autres ;-) ?), aucun article de fond et des sujets du style « découvre les nouveaux téléphones portables! »
    D’autre part, je constate auprès des enfants que j’ai autour de moi (et qui pourtant en général viennent d’un milieu social plutôt aisé avec un accès très facilité à la culture et à l’éducation) un appauvrissement considérable de leur niveau. Pas un de mes enfants, quel que soit l’âge, ne sait écrire correctement, sans fautes d’orthographe…. Et ce n’est pas faute de les reprendre en permanence.
    Ils développent également une culture de la médiocrité : cest nul d’être le 1er de la classe. d’ailleur, il suffit de regarder les programmes télés : aujourd’hui, les héros sont les méchants, les nuls, les mauvais ! ( mais où est donc Rintintin?) Que ce soit dans les séries télé comme dans les dessins animés pour enfants, on glorifie la bétise, la méchanceté, voir carrément la violence (psychopathes et cie).Si votre meilleur ami se comportaient comme le font entre-eux les personnages des séries, au mieux vous lui retourneriez une baffe (pas politiquement coorect, mais parfois ça remet les idées en place, comme disait ma grand-mère), au pire vous ne lui adresseriez plus jamais la parole.
    ce qui me choque le plus, c’est que ça ne choque (presque) personne… Des tas de parents bien éduqués, bien intentionnés et soucieux de l’avenir de leur enfants les laissent pourtant regarder et consulter ce type de médias.
    Le bourrage de crane est malheureusement loin d’être fini !
     

  • doudin patrick

    « idiocratie « …. c’est déjà bien implanté…..

    • daimebag

      mouahaha j’adore ce film, le pire c’est que dans le fond ils ont raison, on arrose les plantes avec du soda puis quand nous vient l’idée de les arroser avec l’eau(« l’eau? Comme dans les toilettes? »,  ben la société qui vend le soda risque de fermer ses porte et la moitié de la population se retrouve au chomage, un président black catcheur. l’emission que vous regardez sur un écran est minuscule mais est entouré d’une multitude de pub, le ministre de l’éducation est aussi eveillé qu’un bébé à la naissance, le test QI avec les jeux d’assemblages pour enfants, c’est très caricatural mais tellement vrai!

  • pokefric pokefric

    Et les SMS c’est pas mieux.
     

  • Kikaha

    C’est clair, c’est consternant. Quelques fois, j’use de certains mots pour décrire une situation avec des amis, des voisins, et je me retrouve face à des visages ébahis (rien que ce dernier mot suffit).
     
    J’en suis moi-même stupéfié qu’ils ne connaissent pas ce mot. Je me dis,  » mais c’est pas vrai, ils n’ont jamais lu un livre de leur vie ou quoi ?! « 

  • Lylie

    Cela s’appelle: La Descente aux Enfers! A qui profite le crime ???:vampire:

  • Anne

    Voilà, dans cette maison d’édition, la représentation qu’on se fait du lecteur d’aujourd’hui. Elle correspond bien plus à une idée reçue qu’à une réalité. Cette maison d’édition contribue à l’appauvrissement du lecteur. Elle s’en fait une idée piètre et méprisante. Et elle contribue aussi à diffuser la bien-pensance du consensus actuel, un monde mou où tout se vaut et où, partant, rien n’a de valeur. Certes la littérature de jeunesse a toujours eu ce rôle de diffusion de la pensée dominante, il n’y a qu’à lire « la bonne presse » de l’entre-deux-guerres pour voir des choses qui font sursauter ou qui font rire à présent. Ce qui choque dans le cas du Club des Cinq, c’est surtout cette réécriture qui a de vieux relents de rééducation des camps communistes.

  • Pour nuancer tout de même vos propos, les éditions Hachette proposent de recevoir chez soi la collection « club des 5 » dans une édition collector copiée sur l’édition originale, avec la traduction ancienne ! Comme quoi, ils ont dû se rendre compte que ça ne faisait pas l’affaire de tout le monde, les traductions appauvries.

  • Joël Savdié

    Le club des 5, Shakespeare, Ahmadinejad et moi

    Il manque à cette étude un élément déterminant : le texte original. Gardons à l’esprit que l’édition de notre enfance a également été traduite en fonction de critères sociaux, forcément différents de ceux d’aujourd’hui, mais ne correspondant pas nécessairement en tous points à l’oeuvre originale. Même s’il est vraisemblable que la traduction d’origine est la plus fidèle des deux, il serait tout aussi intéressant de voir en quoi on se démarquait déjà alors, ce qu’on choisissait de garder, et si on y casait des idées ou valeurs personnelles. La déontologie du traducteur a longtemps été élastique, autant que son cahier des charges, et même si le « politiquement correct » est une expression moderne, la notion qu’elle désigne a toujours existé.
     
    Qu’est-ce qui relie Le Club des 5, Shakespeare, TF1 et Mahmoud Ahmadinejad ?

    De façon générale, les traductions vieillissent différemment des œuvres dont elles s’inspirent, le plus souvent en mal. Si l’on compare les traductions de Shakespeare de F-V Hugo, les bonnes vieilles éditions reprises dans nos manuels scolaires, avec des traitements plus contemporains, on trouve des partis pris très différents, les textes de F-V H restant empreints d’un romantisme qui aurait sans doute laissé le Barde perplexe, pour ne rien dire de l’Anglais moderne. De la même manière, les traductions actuelles de JM Déprats ou Yves Bonnefoy, mettons, qui me semblent tellement plus pertinentes et rigoureuses aujourd’hui, mon arrière-petite-fille les jugera peut-être ringardes en 2112, et les traduira une nouvelle fois, et je ne peux pas lui donner tort. Shakespeare est éternel, nous autres beaucoup moins.

    Là où je rejoins totalement votre article, en revanche, c’est sur la désinvolture, voire le mépris, liés à ce qu’il faut bien appeler censure, une sournoiserie manipulatrice qui s’étend à bien des domaines, dont le mien, l’audiovisuel. À titre d’exemple, on peut s’amuser du fait que TF1 interdit les termes orduriers dans le doublage de certaines fictions qu’elle destine au prime time – allant jusqu’à menacer le distributeur d’annuler le programme, autant dire qu’on lui obéit. Elle oblige aussi les adaptateurs à remplacer les marques déposées par des termes génériques, deux Cocas et un Sprite ça nous fait deux sodas et un soda. On peut commenter avec la même ironie la cacophonie que ces directives imposent à de nombreux films – d’expérience, je sais qu’il vaut mieux en rire. Mais quand les restrictions sont étendues aux mots « obèse », « Dieu », « homosexuel », ou « arabe » (t’excite pas, coco, t’as qu’à mettre « terroriste ») pour ne citer que des cas répertoriés, on est un peu obligé de s’insurger contre le monde que ces fous dangereux entendent ériger en modèle. La dérive n’est pas innocente, et dépasse de loin les arbitrages du goût et de la sensibilité, tout ceci titille avec insistance mon détecteur de totalitarisme, et le vôtre aussi j’espère.
     
    Aucune instance, à ma connaissance, ne sanctionne les traductions abusives, et quand bien même elle existerait, il faudrait examiner scrupuleusement les critères qu’elle appliquerait. Mais je sens un vide alarmant, et ce sera mon dernier exemple, quand la presse rapporte sur fond de nucléaire iranien que Mahmoud Ahmadinejad « compte rayer Israël de la carte », alors que la traduction littérale de ses propos, diffusée bien plus tard et bien moins largement, s’avère plutôt ressembler à « j’appelle le régime politique actuel en Israël à être balayé des pages de l’Histoire ». La politisation manifeste de la traduction, visant dans ce cas précis à préparer l’opinion publique occidentale à accepter à moyen terme l’idée de frappes préventives sur Téhéran, constitue bel et bien un crime.

    Malgré ses errements manifestes, le Club des Cinq a encore de la marge.
     
    Joël Savdié, traducteur.