Rêves de plastique ou rêves de sable?…

Sylvain Rochex et Mathilde de déscolarisation.org lance le site débordelisation.net (site pas encore installé). Ils nous disent: Et nous lançons donc une ébauche de site Internet (que nous peaufinerons dans les semaines à venir) pour notre activité de débordelisation de la société : www.debordelisation.net​
​Afin de relever les manches POUR RANGER LA PLANÈTE ENTIÈRE car C’EST VRAIMENT LE BORDEL PARTOUT !!

Pour les enfants de tous âges…

Quand ils jouent, les enfants projettent dans la matière le monde d’aujourd’hui et de demain. À partir de la substance de leur présent, ils envisagent le monde de demain, lui donnent un visage, qu’ils modèlent et remodèlent, ils inventent la suite de notre devenir en observant attentivement les possibles dont ils disposent, et sur quoi ils baseront leurs actions futures. Le jeu contient, même au cœur de la joie la plus intense, quelque chose de très consciencieux et appliqué, une complétude, une présence pleine à la réalité du monde.

Un enfant qui joue pose un regard acéré et prodigieusement lucide sur la réalité qu’il manipule ; il ne s’absente pas de la réalité du monde, il y plonge en plein cœur, la bouleverse à chaque instant et jongle avec tous ses éléments, il l’interroge, la met en scène, l’expérimente scientifiquement et porte des conclusions éminemment logiques à ses tâtonnements, il la défait et la refait, lui donne un sens, lui enlève, en refaçonne un autre, et œuvre continuellement au sein de la connexion toute particulière et unique qu’il établit avec la vie. La substance du monde imprègne profondément l’enfant qui joue, avant de se réactualiser expérimentalement dans la matière. Parce qu’ils sont bien plus réceptifs au monde qui les entoure que les adultes endigués dans des comportements acquis, les humains jeunes sont les destinataires privilégiés d’une pensée qui demande sans cesse à être réinventée, à s’accomplir, à grandir de ses erreurs…

Alors les enfants jouent… Depuis la nuit des temps, les enfants jouent, et fabriquent le monde, le monde de l’instant, de l’ici et maintenant, et celui de demain.

Précisément parce qu’ils sont ouverts, parce qu’ils sont là, précisément parce qu’ils s’entraînent constamment, parce qu’ils singent, et blaguent, et interprètent, et s’amusent, les enfants déverrouillent depuis toujours les pensées qui se sclérosent, les schémas qui s’installent trop lourdement. Leur jeu est une opportunité pour le monde adulte de saisir le fil qu’ils tendent entre un paradigme déliquescent et le présent direct à accomplir mutuellement.  Leur jeu est un appel pour apprivoiser ensemble le grand mystère éternel, et pour inventer chaque jour le monde ; un appel auquel trop souvent les adultes restent sourds et insensibles. Pétris de certitudes acquises, les parents, les grands, les sérieux comprennent mal, ne comprennent plus l’intensité et la nécessité de ces jeux.Le monde adulte canalise péremptoirement ce foisonnement créatif ininterrompu vers ses convictions étroites et raisonnables. Les enfants sont rendus, de force, adultes, extirpés de leur relation intime et singulière au monde, freinés et empêchés dans leur quête d’absolu, déviés de leur inventivité permanente. Un adulte est un enfant devenu triste et résigné, un enfant qui s’est oublié, qui n’interroge plus le mystère de ce qui l’entoure, qui ferme les yeux. Combien se sont ainsi laissé dévier de leur passionnante recherche créative? Nimbé d’ignorance et/ou d’oubli, le monde des adultes néglige alors sans en mesurer les conséquences les supports sur lesquels le jeu va se déployer. Peut-être, quand la portée immense des actes enfantins de création et ré-création sera mise en lumière, chaque adulte sera alors plus consciencieux et regardant en ce qui concerne le socle du jeu, car il définit ce qui va éclore. Peut-être aussi que les adultes ne seront plus exactement adultes, mais juste des enfants experts qui minutieusement affinent et exaltent leur relation au monde?

Or, aujourd’hui, quels sont les « jeux » vers lesquels, implacablement, est dirigé  chaque enfant ? Quels rêves génèrent-ils, quels rêves dictent-ils ? Des rêves de maison, de voitures, de marchande, de  tracteurs, de pelleteuse, d’ordinateur, de camping-car, de vêtements, de soldat, des soldats en plastiques. Des cubes de plastiques, pour bâtir une cité-toute-en-plastique-avec-des-arbres-et-des-fleurs-en-plastique, des figurines et des poupées de plastique, des animaux en plastique, des bracelets en plastique, des outils de bricolage en plastique, des toboggans en plastique, des tambours et pianos en plastique, des vêtements en plastique, sous le sapin de Noël, boules et guirlandes, en plastique. Nous subissons tous le monopole du plastique, nous sommes tous, enfants et adultes, rendus consommateurs de jeux et objets en plastique dont l’orientation et la fin sont prédéfinies. Nous perpétuons et validons ainsi, à chaque nouvel achat en plastique, un mode de vie calibré, défini pour nous.  L’éventail des jeux ne peut se déployer en son plein pour balayer l’air stagnant et recréer l’instant joyeux, avant un nouveau battement créateur, et ainsi de suite.

De cette imprégnation lente avec le monde du plastique, les rêves deviennent de plastique, le monde qui s’invente est fondé sur le plastique, il est bâti sur ce support froid, impersonnel, inéluctable, imposé. Le paradoxe du mot plastique est d’ailleurs assez troublant. Le mot évoque quelque chose de souple, de malléable. Or, il n’est modelable qu’un court instant, au moment où il bout dans des cuves et dégage ses exhalaisons toxiques, et uniquement par ceux qui définissent la forme de l’objet, le fabriquent et le vendent. Pour les enfants, le plastique est rigide, moulé, préformé, conditionné, prêt à l’usage qu’on lui a prédestiné. Chaque objet moulé porte en lui une intention particulière, propose au jeu un support précis et inextensible et canalise l’énergie créatrice de l’enfant dans une voix toute conçue. Ainsi chaque enfant s’achemine, en jouant dans ce cadre défini par le monde adulte et marchand, vers un monde artificiel qu’il recréera tout naturellement, dans la digne continuité de ses jeux de plastique.

Il semblerait pourtant qu’il incombe à chacun d’entre nous de choisir avec beauté et joie le support  de nos rêves.

Quiconque a un jour bâti sur la plage un château de sable sait intrinsèquement, même si la couche de conditionnements qu’il endosse lui a partiellement fait oublié, combien le support vif de ce jeu implique profondément tous les sens, une présence aiguë au monde, une relation charnelle avec la matière vive du monde, une extase de l’instant. L’univers se recrée à chaque instant et joue avec celui qui bâtit son château de sable. Ce jeu, comme tout jeu dont le support est la matière brute du monde, est à la fois éphémère et éternel. Car la prochaine marée emportera la fière et pourtant humble  construction, quand les vagues auront rempli les douves et  franchi les remparts ; et cependant, la matière sable, le support du jeu, toujours, reste et restera accessible à tous et tout le temps pour recréer une nouvelle œuvre. L’instant, bien qu’unique, pourra ainsi se démultiplier à l’infini, en fonction du joueur et de son imagination, en fonction de son lien particulier avec la plage… C’est un  jeu intrinsèquement généreux. Il implique le plaisir de modeler le sable, de jouer avec l’océan, de chercher les trésors de  la marée pour orner de coquillages les tourelles, il offre tous les possibles. On peut modeler à l’envi avec du sable, une île, un château, un animal, sans notice d’emploi. Et ici les accessoires de la pelle et du seau en plastique sont totalement superflus; et peut-être, lorsqu’on s’en libère, on se libère aussi de la forme archétypale du château fort imposé par la moulure du seau, pour cheminer vers des formes plus rondes et moins guerrières… Le sable peut aussi être un support à une infinité de jeux hors du champ du modelage, il nous ramène, toujours, à notre présence directe au monde, stimulante, vivifiante, créative.

Partout, hormis dans l’enclos des villes, la matière du monde offre à tous les enfants, sans restriction, et avec une infinie variété, des fibres, des cailloux, de la terre, des semences, du bois, des plumes, de la mousse, de la paille, des fleurs, du vent, des pentes, de la boue, de la neige, du soleil, des sons, des étoiles, des talus, des fruits, des papillons, des ruisseaux, des grottes, des coquillages, pour jouer continuellement, sans fin. Que l’on soit un petit ou un grand enfant, la matière du monde nous offre à tous un support  pour inventer, soigner, créer et recréer le plaisir de la vie à chaque instant, loin des rêves imposés.

Depuis la nuit des temps, les enfants jouent. Laissons-les bâtir de nouveaux rêves sur les supports vibrants de la belle Terre, loin des rêves de plastique, et rêvons de ce qu’il pourrait bien advenir si l’on réapprenait tous à jouer au sein de la force vive du Présent…

Mathilde, le lendemain de Noêl 2017… pour Déscolarisation

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