Réflexion: Deux héritages, 100 000 Euros ou un jardin-forêt ?

Merci à Sylvain Rochex de déscolarisation. Petit conte pour une saine réflexion.

Avertissement: Perdus vous êtes si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne », disait Rousseau. Ce conte se déroule cependant dans le paradigme du patriarcat, de la propriété et de la succession. Les deux compagnes des défunts sont absentes. Ce qui ne signifie aucunement que je légitime ce dispositif. Cette simplification ne doit pas nous faire oublier qu’au delà de la réflexion qui jaillit de ce petit conte, nous devons aussi nous atteler à revoir nos présupposés: c’est l’homme qui transmet l’héritage à ses enfants, la propriété est l’aboutissement d’une vie épanouie, chaque parent cherche à transmettre un bien matériel à ses enfants… Dans certains peuples amérindiens, souvenons-nous qu’à sa mort tous les biens d’une personne étaient distribués à l’ensemble de la communauté pour éviter les engorgements d’objets et les luttes fratricides qui en découlent. Ceci étant dit, bonne lecture!

Au soir de leur vie, deux hommes, voisins depuis de nombreuses années, s’allongèrent à quelques jours près sur leur lit de mort, satisfaits l’un et l’autre de ce qu’ils allaient transmettre à leurs enfants.

L’un d’eux, Polydore, avait été besogneux tout au long de son existence et vivait dans une grande et luxueuse maison. Aux abords, la piscine était propre et bien entretenue, le gazon tondu bien ras. Sa grande voiture, qui avait fait sa fierté au cours de son vieil âge, était lustrée, rangée dans le grand garage, prête à servir à la descendance qui prendrait le relais. Dans les coffres de la banque il avait cumulé un solide magot, économisé sou par sou tout au long de son existence de travail et de sacrifice. Lorsqu’il sentit que le Souffle de vie qui l’animait commençait à le quitter, il appela une ambulance, et s’éteint seul sur un lit blanc à l’hôpital de secteur. Car, poussés par lui, ses enfants étaient tous partis les uns après les autres faire de brillantes études en ville et ils étaient rentrés dans les affaires, chacun s’étant provisoirement établi là où l’opportunité du commerce l’avait mené. Ils étaient tous parvenus à une situation plus ou moins semblable à celle de leur père, chacun capitalisant, investissant, économisant avec beaucoup de soin, et chacun jouissait de nombreux privilèges en prenant part aux affaires de ce monde. Au déclin de leur père, l’un était trop loin pour arriver à temps et lui dire au revoir, l’autre n’avait pas eu le temps de consulter son répondeur et avait raté son appel, la dernière était engagée dans une formation d’entreprise avec des enjeux financiers colossaux et ses obligations liées au travail l’avait empéchée de se rendre au chevet de son père.

Florius, son voisin, vivait de l’autre côté d’une petite rivière bordée de grands arbres, laquelle constituait la frontière entre les deux terrains. Il avait mené une existence beaucoup plus simple et dénuée d’ambition. Il habitait dans une toute petite cabane confortable en bois, et tout le reste du terrain, du reste aussi grand que celui de son voisin, avait été planté d’arbres fruitiers, de plantes vivaces et de fleurs. Au cours des ans, il avait greffé, semé, planté trois pommiers, un cerisier, un figuier et deux pêchers,  deux poiriers, un plaqueminier, deux actinidias – un mâle et une femelle, qui commençait à porter des fruits-, des cassis, framboises et groseilliers, un cognassier et un prunier, des cosmos, des roses, du chèvrefeuille, du lilas et un abricotier, et tant d’autres fleurs!  C’était là sa seule fortune matérielle. Il accueillait là ses amis, ses enfants et passait avec eux du bon temps sous la jeune canopée. Il offrit son dernier souffle à son jardin, dans son lit, à la froide saison, quelques jours après son voisin. Le feu ronronnait dans le poêle de sa petite maison de bois. Il avait souhaité s’éteindre seul au cœur de son jardin endormi. Un de ses deux enfants, venu le visiter comme il avait coutume de le faire, le trouva dans la paix de la mort.

Les trois enfants de Polydore, en consultant leur planning, réussirent à se libérer de quelques jours de travail pour régler les affaires de succession. Le hasard fit que pendant ces quatre jours, où ils se réunirent dans la maison familiale, les enfants de Florius avait eux aussi choisi de venir passer du temps ensemble pour prendre soin du jardin de leur père. Le printemps était déjà bien avancé. Ils se connaissaient tous depuis leur enfance, aussi avec plaisir se réunirent-ils un soir au bord de la rivière, dans le grand jardin arboré de Florius. Inévitablement, le flot des mots ruissela bientôt vers la pensée des pères disparus, puis glissa vers le sujet de l’héritage. Les trois enfants de Polydore se félicitaient de la fortune que leur avait laissé leur père. A leur tour d’en être les dignes héritiers, et de faire en sorte de gérer soigneusement le capital hérité. Chacun spéculait sur les mille possibles offerts par cette opportunité et se gaussait d’avance sur les privilèges de leur condition d’héritiers. On allait louer la maison à un prix avantageux, revendre les biens et se partager l’argent. Avec condescendance et à demi mots, ils plaignaient les deux enfants de Florius: un terrain planté d’arbres? Leur père ne leur avait laissé qu’un petit bout de terre et quelques fruitiers? Comment allaient-ils réussir à se projeter dans l’avenir, avec si peu? Les deux enfants de Florius ne dirent mot, mais ils savouraient l’air du soir. La nuit épuisa la parole, les deux fratries se séparèrent; la petite rivière qui séparaient les deux terrains continua de couler, et avec elle, le temps.

Quelques années plus tard, Éléonore, la fille de Polydore, vint passer quelques jours dans le village de son enfance. Elle avait des affaires à régler concernant la maison de son père. Le toit commençait à montrer des signes de vétusté, et les locataires avaient fait la demande qu’on le change, en partie ou intégralité. Éléonore venait faire un diagnostic avec un expert, pour connaître la nature et le coût des travaux. Comme elle n’avait plus d’endroit où dormir, puisque la maison était occupée, elle loua une chambre d’hôtel.

Le soir, ses pas et son cœur la menèrent  aux abords de la maison de son père, puis de l’autre côté de la rivière, à la petite cabane de Florius. Une table était dressée sous un cerisier croulant sous les fruits mûrs. Prune, la fille de Florius, arrosait de belles salades à la fraîcheur du soir. Des enfants jouaient dans l’eau de la rivière. Elles se saluèrent amicalement, s’installèrent à l’ombre du vieux cerisier, et s’informèrent mutuellement du cours de la vie, de part et d’autre de la rivière. Éléonore expliqua qu’elle était venue seule, un conflit avait éclaté au sein de la famille au sujet de la maison de Polydore. Il fallait changer le toit et l’avis des trois enfants ne concordait pas. Théodore, l’aîné, voulait assumer cette charge pour continuer à louer la maison et en tirer profit. Grégor, le cadet, commençait à rencontrer des difficultés financières; il avait beaucoup voyagé et dépensé une grande partie de l’héritage de son père, il souhaitait vendre la maison pour se refaire un capital. Quant à elle, elle hésitait, refaire le toit constituait une charge énorme qui venait s’ajouter aux frais de la vie quotidienne, mais représentait aussi la garantie de pérenniser le capital laissé par le père. Car revendre la maison dans cet état revenait à perdre beaucoup d’argent. Les deux frères n’avaient pas voulu l’accompagner, l’un étant fâché, l’autre trop occupé. L’héritage de Polydore commençait à fondre…

Prune lui raconta comment la vie évoluait au jardin: elle s’était installé avec sa famille dans la cabane de Florius. Ils avaient eux aussi changé le toit, en faisant appel à des amis, et l’avait recouvert de tuiles de châtaigner coupées dans un vieil arbre.  Son frère Olivier venait très souvent s’occuper du jardin. Ils passaient ensemble des journées entières à prendre soin des arbres, du jardin, des fleurs. Les arbres, en grandissant, étaient toujours plus généreux. Quelques-uns étaient morts, ils les avaient remplacé par d’autres, ils avaient progressivement ajouté des asiminiers, des néfliers, des argousiers, des caroubes, des mûriers, des châtaigniers, noyers et noisetiers, des kiwaïs, des gojis, des amélanchiers, des myrtilliers arbustifs, des goumis du Japon, et tant d’autres variétés! L’abondance mise en œuvre par Florius suivait son cours. On sentait sa présence dans le feuillage des arbres et dans l’air du soir.

La maison de Polydor fut vendue. Les frères n’avaient plus de contact entre eux, chacun étant occupé à ses petites affaires, toutes plus importantes les unes que les autres… L’héritage était consommé, dilapidé, fini. Et où planait donc l’âme de Polydore?

Pendant ce temps, les fruits, au jardin de Florius, continuent de nourrir ses enfants, de génération en génération…

Auteur Mathilde Anstett pour Déscolarisation

Voir aussi:

 

Où est passée la spontanéité?

 

« Quand elle prend corps »

6 commentaires

  • gneu

    On pourrait également raconter l’histoire des deux hommes qui achetèrent une maison avec terrain l’un à côté de l’autre.

    Le premier, riche et ambitieux, fit débroussailler tout son terrain pour qu’il soit impeccable et le tondait toutes les semaines. Il dépensa des fortunes chez un pépiniériste pour faire venir installer chez lui des oliviers et tout un tas d’autres arbres sur son grand terrain plat et dégagé. Dans un autre coin, il fit un potager « au cordeau » avec des lignes de salades, tomates, pommes de terre, etc.

    Le second, sans moyens financiers, avait également un terrain plein de broussailles mais les laissa ainsi. Il se contentait de balancer les noyaux des fruits qu’il mangeait dans les ronces.

    et 5 ans plus tard…

    Tous les arbres de l’homme riche, plantés dans un terrain nu en plein soleil étaient morts, cramés. Son potager n’existait plus car à force de faire des plantations en ligne et en plein soleil, les plantes potagères avaient développé des maladies qu’il avait fallu traiter et la terre était devenue incultivable…

    Tandis que chez l’homme pauvre, les noyaux jetés dans les ronces ont donné de merveilleux arbres, qui ont poussé très vite, et d’ailleurs, sous ces nouveaux arbres vigoureux, les ronces avaient disparues en laissant place à une belle terre semi-ombragée sur laquelle prospéraient pieds de tomates et autres plantes potagères…

    L’homme riche proposa alors à son voisin d’échanger de maison moyennant une soulte de 100000 €. Evidemment, ce dernier refusa en disant que l’argent ne se mange pas…

    • anom33

      Ah ben voilà, tout s’explique! Notre super pdt fraichement élu a lu la même histoire… Il a même poussé plus loin en rajoutant que ‘l’argent ne se respire pas’…

  • Graine de piaf Graine de piaf

    Travaillez, prenez de la peine :
    C’est le fonds qui manque le moins.
    Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
    Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
    Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
    Que nous ont laissé nos parents.
    Un trésor est caché dedans.
    Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
    Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
    Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
    Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
    Où la main ne passe et repasse.
    Le père mort, les fils vous retournent le champ
    Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
    Il en rapporta davantage.
    D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
    De leur montrer avant sa mort
    Que le travail est un trésor.

  • pharaon

    le travail est un trésor et on s’en rend souvent compte lorsqu’on l’a perdu…..

  • Wolf-Spirit Wolf-Spirit

    « le travail est un trésor »….. faut être maso pour écrire ça quand on connait l’origine du mot travail.
    Savoir se nourrir et prendre soin de ses proches est un trésor oui ….enfin même pas puisque c’est un peut la base de nos vies …
    https://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_mail.gif

  • coldroom

    Terriblement manichéiste tout ça..

    Quid du riche qui entretien son terrain, mais aussi ses relations, son cercle familiale ? Ou du pauvre qui est exécrable avec ses enfants et qui n’entretient pas sa maison ? Vous n’auriez pas une histoire non plus pour ces deux profils ?

    Il n’y a pas que les deux stéréotypes que vous semblez décrire, il y a de tout… Il y a de l’arrogance, de l’égoïsme, de la vanité aussi bien chez ceux qui sont riches que ceux qui ne le sont pas et inversement pour les qualités.

    La valeur d’une personne ne se mesure pas à ses biens, mais à ce qu’elle est avant tout au fond d’elle. La vraie richesse est en nous, et ne dépend pas de la surface de notre maison ou le modèle de notre voiture.