Réflexion: Nous n’habitons plus, nous sommes des logés (délogés !)

Une réflexion sur notre habitat, cet espace qui devrait nous rassurer et nous rendre heureux. Merci à Sylvain Rochex.

Je vous renvoie vers le magnifique livre de mon ami Ivan Illich : « L’art d’habiter », pour simplement constater avec Ivan que nous avons étrangement perdu en chemin ce trait caractéristique et fondamental de l’espèce humaine (…mais bon comme nous avons TOUT perdu…). C’est un des constats les plus puissants que j’ai fait ces dernières années : les gens n’habitent plus.

Poser la question « où vivez-vous ? », c’est demander en quel lieu votre existence façonne le monde. Dis-moi comment tu habites et je te dirai qui tu es. Cette équation entre habiter et vivre remonte aux temps où le monde était encore habitable et où les humains l’habitaient. Habiter, c’était demeurer dans ses propres traces, laisser la vie quotidienne écrire les réseaux et les articulations de sa biographie dans le paysage. Ivan Illich.

Comme d’hab, c’est la totalité du livre d’Illich qui prend aux tripes :

[Quand on habite vraiment] Chaque être devient un parleur vernaculaire et un constructeur vernaculaire en grandissant, en passant d’une initiation à l’autre par un cheminement qui en fait un habitant masculin ou féminin. Par conséquent l’espace cartésien, tridimensionnel, homogène, dans lequel bâtit l’architecte, et l’espace vernaculaire que l’art d’habiter fait naître, constituent des classes différentes d’espace. Les architectes ne peuvent rien faire d’autres que construire. Les habitants vernaculaires engendrent les axiomes des espaces dans lesquels ils font leur demeure

(…)

Le logé a perdu énormément de son pouvoir d’habiter. Le logé vit dans un monde qui a été fabriqué. Il n’est pas plus libre de se frayer un chemin sur l’autoroute que de percer des trous dans ses murs. Il traverse l’existence sans y inscrire de trace. Les marques qu’il dépose sont considérées comme des signes d’usure. Ce qu’il laisse derrière lui, ce sont des détritus qu’enlèveront des bennes. (…) L’espace vernaculaire de la demeure est remplacé par l’espace homogène d’un garage humain.

 

Non seulement, nous sommes des « logés » et pas des habitants, mais il y a aussi tout le problème de la dispersion que j’ai maintes fois abordé (notamment PDF là : http://www.descolarisation.org/pdf/la_dispersion_contre_la_democratie_sylvain_rochex.pdf ou émissions de radio là : http://www.radio-gresivaudan.org/Dispersion-acceleration-sociale.html

Concernant les expulsions politiques (et militaires !) de ceux qui cherchent à retrouver l’art d’habiter, Illich nous offre cette terrible analyse :

Ils seront tous expulsés, moins parce qu’ils causent du tort au propriétaire des lieux, ou parce qu’ils menacent la paix ou la salubrité du quartier, que parce qu’ils récusent l’axiome social qui définit le citoyen comme un élément nécessitant un casier de résidence standard.

Autres phrases  :

Il ne peut y avoir d’art d’habiter en l’absence de communaux. (…) La guerre contre l’habitat vernaculaire est entrée dans sa phase ultime et on force les gens à chercher un logement – qui est un produit rare.  (…) presque partout dans le monde de puissants moyens ont été mis en œuvre pour violer l’art d’habiter des communautés locales et créer le sentiment de plus en plus aigu que l’espace vital est rare. Ce viol des communaux par le logement est aussi brutal que la pollution des eaux. (…) L’autoconstruction est considérée comme un simple violon d’Ingres. Le retour à la terre est jugée romantique.

 

L’espace propre à porter les marques de la vie est aussi fondamental pour la survie que l’eau et l’air non pollués. Ce n’est pas le propre du genre humain que de se parquer dans des garages, si splendidement aménagés soient-ils, avec leurs douches et leurs économiseurs d’énergie.

C’est clair, nous n’habitons plus.
Or c’est aussi vital que l’air et l’eau purs.
Nous sommes des « logés » dans des casiers. Ce n’est pas insultant au dernier degré ça ?
Nous sommes tous insultés au dernier degré par le système de Mort, inhumain, dans lequel on vit. Et que fait-on ? …
Le sujet de l’habitat, vraiment trop peu abordé est pourtant fondamental, en lui-même, mais aussi métaphoriquement. En effet, le vieux monde que nous voulons voir finir est comme un immense édifice (non vernaculaire donc, qui s’impose à nous), et nôtre tâche est de le faire disparaître sans le faire exploser directement sans quoi il nous tomberait dessus et nous tuerait. Cela consiste pour chacun de nous (et ensemble) à retirer brique après brique, patiemment mais sûrement. Les briques du vieux monde existent très logiquement les unes par rapport aux autres, et on est souvent obligé pour retirer telle ou telle d’en avoir préalablement retirées certaines autres.

Je donne parfois l’air d’en vouloir à certains. J’en veux uniquement à ceux qui n’ont pas commencé à démonter l’édifice du vieux monde (et encore, je leur pardonne).
Mais je comprends tout à fait que la déconstruction soit difficile pour chacun d’entre-nous.
Voyez-vous à quel point cette métaphore se superpose parfaitement à notre situation réelle en terme d’habitat ? Nous n’habitons pas, nous sommes des « logés », hétéronomes, dans des édifices, non respirant, malsains, pollués, non vernaculaires, qui nous enserrent, et nous font vivre une pression d’Enfer, insoutenable, INDIGNE.
Soit nous sommes « LOCATAIRES » avec la pression financière délirante du loyer à payer et avec cette relation si exquise, si DIABOLIQUE, avec « le propriétaire » ; tout ça, c’est UN ENFER.
Soit nous sommes PROPRIÉTAIRES et nous payons un loyer à la banque. La pression est la même. Nous sommes dans tous les cas en conséquence des esclaves du travail-des propriétaires et/ou des banques.
Et en plus, – et c’est bien le pire du pire qui devrait nous faire péter les plombs – , nous n’habitons pas (relire Illich ci-dessus).
De plus, ces mauvaises conditions initiales ne permettront pas une bonne articulation de l’individuel et du collectif, tout aussi fondamentale.
Et de cette situation initiale délétère découleront des mauvais rapports humains (des conflits perpétuels) qui ne devraient pas nous étonner – ils sont une conséquence, un symptôme, il faut traiter la cause, qui est le mode d’habitat – .

Tout ça me fait penser aussi à la description de Giono au début du texte « l’homme qui plantait des arbres » :

Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d’une rudesse excessive, aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L’ambition irraisonnée s’y démesure, dans le désir continu de s’échapper de cet endroit. Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancœurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l’église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.

Non, nous ne sommes pas « faits » pour vivre l’absence d’amitié et de vie collective saine à l’extérieur, puis pour ensuite, essayer de « vivre ensemble » en se réfugiant dans des « logements » à 4 ou 5 dans 50 mètres-carrés (et maintenant, depuis quelques années, tous derrière des écrans).
Notre vrai besoin à tous, CHACUN, c’est HA-BI-TER ! et habiter pour articuler l’individuel et le collectif et en articulant l’individuel et le collectif.
Et c’est d’avoir DE L’ESPACE ! DE L’AIR !!! Saint-Ex disait cette chose très vraie : « le vice n’est que puissance sans emploi ». J’ajouterais la paraphrase suivante : le vice est aussi puissance sans espace.

Je vous renvoie aussi à mes autres articles : « Tuer l’idéologie pavillonnaire et l’idéologie de la maison bourgeoise » et « Ce qu’il faut de terre à l’homme ».
A l’heure actuelle (l’heure de la barbarie intégrale), une solution viable et assez miraculeuse existe dans l’habitat à ossature-bois, mur en paille et mortier, sur terrain agricole, déclaré en abris de jardin. On a tous appris des quantités de choses complexes et inutiles à « L’Éducation Gouvernementale ». Construire une petite maison de ce type est simplissime, à côté d’une infinité d’autres choses que nous faisons et que nous avons appris à faire (en étant FORCÉ en plus et à contre cœur).
N’est-ce pas le plus beau des travaux, qui se fait exactement à l’inverse d’un contre cœur, que d’AUTOCONSTRUIRE SA PETITE MAISON ?
Pourquoi on nous bourre le mou avec l’idéologie du travail, si ce n’est même pas pour réaliser le premier des travaux de l’homme, depuis que l’homme est sur la terre: HA-BI-TER (et se nourrir par ses propres moyens ! Autre sujet, connexe).

Pourquoi ne pas habiter cette vie comme il se doit, comme le créateur la voulue ?
Pourquoi être esclave toute sa vie ?
Pourquoi continuer ces vies de dingues, où nous travaillons comme des dingues, simplement pour être logés dans des cages ?

Auteur Sylvain Rochex pour Descolarisation

11 commentaires

  • Bonjour les blacksheeps :)
    Honnêtement quand je vois comment le logement a évolué vers le bas…
    On ne peut plus rien trouver de décent en dessous de 800 E Le logement est devenu hors de prix pour le quidam… Les personnes dites à précarité ne peuvent plus se louer de maison, ni même un appartement décent !

    Ce qui accentue encore un peu plus le sentiment de fossé entre les classes sociales !

    Même à l’achat ce n’est pas mieux, vu que les crédits sont gelé suivant vos revenus, un petit salarier ne pourra pas s’acheter la maison de ses rêves, sauf si il est manuel polyvalent, ce n’est pas le cas de tout le monde, mon mec par exemple à deux mains gauche^^

    Alors quoi ? que reste-t-il comme solution pour des personnes aux revenus modestes ? la so-li-da-ri-té, on peux tout-à-fait se constituer en asso pour acheter un vieux bâtiment à retaper et y créer plusieurs lieux habitables !

    Akasha.

    • Le veilleur

      De nos jours ce n’est pas normal, tout citoyens, qu’il travaille ou pas, devraient pouvoir se loger. Si le gouvernement ne fait rien pour endiguer la descente dans la rue de bon nombre de citoyens incapables de payer un loyer et de joindre les deux bouts en même temps, notre chère France sera bientôt en proie à de nombreux sans abris comme c’est le cas en Amérique.

      J’ai une amie Ukrainienne qui me disait qu’il y a de ça 20 à 30 ans, le gouvernement Russe donnait à chaque citoyens Ukrainien une maison, en contrepartie chaque citoyens devaient s’engager à travailler. Elle est partie vendre sa maison en Ukraine il y a peu. Si c’est possible dans d’autres pays pourquoi pas le notre ?

      Je me dis que les propriétaires finiront par baisser le prix des loyers à cause de la hausse du chômage et du manque de travail. Je le vois dans mon village, les locataires qui ont des loyers élevés ne restent en général pas très longtemps dans ces maisons au grand dam des propriétaires trop gourmands, ce qui est bien dommage car ces maisons restent souvent fermées par cupidité alors qu’il suffirait de baisser un peu le loyer pour que le locataire reste plus longtemps.

      • Oui c’est juste !
        En Libye sous Kadhafi ils donnaient aussi un appartement au jeunes mariés ! Et l’eau et l’électricité étaient gratuite pour tous !
        Mais c’était un méchant le Kadhafi… Bon il était intraitable avec ce qu’il considérait comme ses ennemis, mais son « régime » n’avait pas que des mauvais côté. De toutes les façon, on assiste à quoi ? à des régimes contre d’autres régimes où chaque camps diabolise l’autre, nos régime dit « démocratique » ne valent pas mieux que ceux estampillé « dictature ».

        Sinon on a fait trois pas en arrière en matière de logement, dans les années 70-80 on a assisté à un boom dans l’habitat dit social, mais dorénavant même dans se secteur il est totalement sclérosé et obsolète où il faudrait tuer pour en obtenir un. Sans compter que ce n’est même plus un gage de sécurité comme cela l’était au départ, aucune garantie d’avoir un lieu en ordre et d’avoir un service optimum en cas de panne ou dégât..on vois même des assesseur en panne durant des mois ou des logements occupé par des personnes ayant des problèmes pulmonaires ayant un logement rongé par l’humidité sans que rien ne soit fait !

        Pour la baisse des loyers, en Belgique du moins en ville et périphérique on ne vois rien venir, c’est toujours en augmentation constante ! Tu compte en minimum 600 E pour un petit appart une chambre et 800 E pour une petite maison mitoyenne deux chambres.

        Nous on a de la chance on est pas concerné, on a un flat de 110 m2 gratuit vu qu’il appartient à la mère de Orné… C’est un luxe non négligeable on en est parfaitement conscient !

        Akasha.

  • Hugh Camarade ! http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_bye.gif

    Je fais parti des individus qui s’adaptent à un habitat (biotope) et c’est la Terre qui me possède…

    Entre les « logés » et les « habitants », mes pensées vont aux « sans-logis »… http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_unsure.gif

  • Graine de piaf

    Je donne un autre sens à habiter bien que celui donné par les réponses à ce sujet sont tout à fait valables.
    Pour moi « habiter » veut dire en premier lieu habiter son corps. Bizarre ? non au contraire. Comment habiter un logement qu’il soit à soi ou en location, si on ne commence pas par habiter ce corps qui nous sert d’abri ? on est tout juste « logé », plus ou moins bien, c’est tout.
    Les personnes qui se sentent bien partout que ce soit dans un palace ou dans un taudis sont celles qui se sentent chez elles déjà au niveau corporel.
    Développer le sujet ici serait sortir du cadre aussi je préfère m’arrêter là, comprenne qui voudra ce que je veux exprimer.

  • soubiemyriam

    que la paix vous accompagne

    C’est très violent, lorsqu’on est enfant, de déménager. A l’âge de 10 ans j’ai déménagé avec ma mère, je me souviens avoir gravé mon prénom sur le rebord de la fenêtre en alu. J’avais l’impression que des voleurs allaient passé après moi et prendre mon chez moi.
    Plus tard quand mon frère est mort et que ma mère à déménagé j’ai soulevé une partie du papier peint pour y graver son prénom dans le mur!

    Je me souviens quand je suis arrivé dans la campagne, il y a 5 ans presque, une petite fille avait laissé sous les escaliers un dessins accroché avec une punaise, il y avait dessiné les membres de sa famille, avec son nom et son prénom.

    Je me sens chez moi de partout et en même temps nulle part. Pour le coup j’ai pas l’impression d’avoir vécu une vie mais plein de bout de vie. A chaque déménagement c’est une tombe que je creuse pour le bout de moi qui y reste.

    La maison de mes rêves c’est la petite maison dans la prairie. Peut être parce qu’une maison à une vie, remplit d’autres vies et que ce qui s’y passe est plus important que ceux qui y passent.