Eric Sadin: «J’appelle à ne plus acheter d’objets connectés»…

Le philosophe Éric Sadin, à répondu aux questions d’Annabelle Laurent pour le journal 20Minutes, après la publication de son livre, «La Silicolonisation du Monde» où il appelle à réagir face au «nouveau modèle civilisationnel» qu’il voit s’imposer via les objets connectés et l’intelligence artificielle..

Montres connectées, 2015, Mobile World Congress,Barcelone. - flickr/janitors

Montres connectées, 2015, Mobile World Congress,Barcelone. – flickr/janitors

Sommes-nous aveuglés par la scintillante Silicon Valley? Penseur des technologies du numérique depuis plus de dix ans, le philosophe Eric Sadin publie  La Silicolonisation du monde L’irrésistible expansion du libéralisme numérique aux éditions de L’Echappée (256 p., 17e). Un essai à charge contre la mainmise des géants du Web dans tous les aspects de nos vies.

Nous sommes tous plus ou moins conscients de l’invasion progressive d’Apple, Google, Facebook, Uber… dans nos vies. Mais vous qui analysez l’impact du numérique depuis dix ans jugez qu’un tournant s’est opéré, pouvez-vous expliquer lequel ?

Aujourd’hui, avec la dissémination tous azimuts de capteurs sur nos corps, dans nos univers domestiques, urbains, professionnels, nous entrons dans « l’âge de la mesure de la vie ». Une chemise connectée collecte des données sur notre corps permettant à des applications de nous proposer tel complément alimentaire ou telle séance de yoga. Le miroir intelligent de Microsoft capable de lire les traits du visage suggère des informations ou des produits en fonction de notre humeur.
Il se produit un franchissement de seuil: on n’est plus dans la seule logique d’être face à des écrans, sollicités par des bannières publicitaires. Nous passons d’une économie de l’internet à une industrie de la vie. Le meilleur exemple est la transformation de Google en Alphabet [en août 2015], qui a entériné le fait que Google se positionne sur tous les champs de la vie : la robotique, l’éducation, la santé… 

Vous démontez les figures de certains gourous comme un Elon Musk, voyez en des conférences comme TedX ou des écoles comme l’école 42 des outils de «propagande» , et parlez de «criminalité» en sweat à capuche: l’univers des start-ups et de l’innovation est-il à ce point néfaste à vos yeux? N’est-il pas vecteur de promesses, d’emploi et d’innovation positive, surtout pour la jeune génération? 

Ce qu’on ne voit pas, c’est qu’au-delà d’un modèle économique, c’est un modèle civilisationnel qui est en train de s’instaurer, fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l’automatisation progressive de la société. L’idéologie de l’économie de la donnée est en train de s’imposer comme étant l’horizon indépassable de notre temps. On voit fleurir des « Valley » dans toutes les régions du monde. Paris veut être « la nouvelle Silicon Valley ». C’est l’ambition de la French Tech ou de la Halle Freyssinet de Xavier Niel qui doit ouvrir début 2017
En outre, il y a un aveuglement sur les pratiques développées par l’industrie du numérique. Leur principaux acteurs se soustraient à l’impôt. Dans les start-ups, sous des méthodes managériales apparemment cool, la pression horaire est énorme et les rémunérations souvent très basses car fondées sur des stocks options à l’avenir incertain. Les travailleurs indépendants sont soumis aux desiderata des plateformes, sans convention collective, à l’instar d’Uber.
Derrière le mythe des success story, il faut se rappeler que neuf start-up sur dix disparaissent. Sans compter, enfin, la fabrication du hardware dans les usines asiatiques, dans des conditions déplorables. On voit bien que de près, le mythe s’effondre. Et nombre de ces pratiques bafouent nos acquis sociaux.

Vous parlez de l’intelligence artificielle comme du « surmoi du XXIe siècle ». Entre le discours alarmiste d’un Stephen Hawking qui prédit la « fin de la race humaine » et la course des GAFAs pour investir dans le domaine, que peut-on raisonnablement craindre, surtout dans un futur proche ? 

Les avertissements comme ceux de Stephen Hawking sont grotesques, qui reprennent le mythe du soulèvement de la machine. Or ce n’est pas la race humaine qui va être éradiquée par l’AI, mais bien la figure humaine, en tant que dotée de la faculté de jugement et de celle d’agir librement et en conscience. L’intelligence artificielle est érigée comme un « surmoi » appelée à nous dire en toute occasion la bonne décision à prendre.
Par exemple, la Google Car ne fera pas que nous piloter de Paris à Lille, elle nous proposera, en fonction de nos profils, de nous arrêter dans tel restaurant ou de rencontrer telle personne. Les assistants comme Siri ou Cortana, vont généraliser un accompagnement algorithmique de nos vies, se présentant comme des compagnons familiers et bienveillants, alors qu’ils ne répondent qu’à des intérêts privés.

Les machines seront bientôt capables de «comprendre» les émotions humaines. Une start-up comme Affectiva développe un logiciel capable de lire les expressions de notre visage… Faut-il redouter les progrès de l’ affective computing ? 

Les nombreuses recherches menées en vue de doter des systèmes de la capacité d’analyser nos émotions répondent à la même volonté: interpréter toujours plus précisément nos comportements afin de proposer les offres les plus adaptées, toujours sous couvert de « cool », d’optimisation de notre temps, d’amélioration de notre confort. Rendons-nous compte de la puissance de pénétration de l’industrie numérique! Il est temps de nous demander si nous souhaitons être assistés en toutes choses par des compagnies privées et voir notre pouvoir de décision subir une pression continue.

Vous appelez au refus des objets connectés: lesquels, en priorité ? Comment le mettre en pratique ? Croyez-vous à une réversibilité, à un mouvement allant vers la déconnexion ? 

Il ne s’agit pas de revenir en arrière. Mais avec l’investissement massif mis sur les objets connectés et l’AI, c’est un seuil qui est en train d’être franchi. Pour ma part j’appelle au refus de l’achat d’objets connectés : je refuse les compteurs électriques dits intelligents, appelés à mémoriser nos gestes au sein de nos habitats. Je refuse le biberon connecté conçu par des startuppeurs qui disent à des parents comment bien incliner le biberon… Pèse-personne connecté, assistant numérique, vêtement connectés….Nous sommes tous citoyens mais aussi consommateurs, et nous pouvons, par des décisions simples, mettre en échec ce modèle indigne. Car de notre degré de mobilisation à réfréner cette industrie de la vie dépendra rien de moins que la nature, présente et future, de notre civilisation.

Réalisé par Annabelle Laurent pour 20Minutes

Voir aussi:

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AI Vingt-deux poètes, écrivains et scénaristes de différentes langues travaillent ensemble à définir la personnalité de Cortana. Comment la faire répondre aux questions délicates, réagir aux sujets polémiques? Doit-elle rappeler qu’elle n’est pas humaine?…

«Siri, sous des dehors riants et légers, redéfinit le cadre de nos existences»

Qui est vraiment Siri, l’assistant virtuel qui manie les tâches de super-secrétaire aussi bien que les traits d’esprits? Entretien avec Nicolas Santolaria, auteur d’une enquête sur ce «génie à l’intérieur du smartphone»… 

15 commentaires

  • gnafron

    bof…on va se prendre l’épuisement des ressources, surtout alimentaires, en pleine gueule,

    alors ce genre de craintes là… http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_scratch.gif

  • clipart

    Bonjour,

    En voyant l’autre jour un enfant de 3 ans avec sa tétine dans la bouche, il s’amusait avec le smartphone de sa mère sur le gazon, je pense qu’on est mal barré!

    Renverser la vapeur, ce ne sera pas aussi simple quand je vois tous ces gens avec les smartphones dans tout type de situation de la vie de tous les jours, ils sont déjà les esclaves de ce jouet…

    Tant que je pourrai, je resterai connecter avec la nature, cela me suffit amplement

  • Graine de piaf

    Rester connecté avec Dame Nature, notre mère originelle, voilà qui est sain et recommandé. Pour le reste, les modes passent.
    J’ai un smartphone qui m’a été offert pour mon anniversaire, prudente je n’ai pris qu’un abonnement à deux euros et je ne l’emporte avec moi que par précaution quand je prends ma voiture. Il n’est jamais ouvert à la maison et je ne donne jamais mon numéro.
    en fait je refuse tout ce qui peut être connecté Linky compris.

    • Mata Hari Mata Hari

      Tu as raison Graine de Piaf http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_rose.gif
      Moi, j’ai plus de télé, plus de voiture, j’ai des vieilles montres à remontoir offerte pour ma Communion ou des anniversaires, un vieux réveil, tout du vieux matériel qui fonctionne très bien.
      Mais j’ai aussi mon vieil Aïl-phone qui fonctionnent remarquablement bien http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_wink.gif

      http://3.bp.blogspot.com/_AXTsV42iu_8/TLCMAgq2HiI/AAAAAAAADx0/9LXZKlLmLZ0/s1600/Ail-phone_023.jpg.

      Et dans moins de 30 jours je me déconnecte de la ville ( et de ses quadrillages de Wifi, ses antennes relais, ses micro-ondes et tous ses gens pendus à leur i-phone dans les bus et dans les rues, ce qui me pose problème pour ma santé ) pour aller dans mon petit coin d’Auvergne vivre en harmonie avec la nature, vivre au fil des saisons, et aller chez mes petits Paysans faire mes courses ( Pour le jardin, il faudra attendre le Printemps )

  • Bonjour à toutes et tous,
    100% graine de piaf.
    je suis de votre avis. Je n’ai pas non plus de smartphone, ni de aïe quelques choses.
    J’ai mon vieux portable non connecté, pour la route.
    Gardons notre Liberté, et surtout communiquons comme autrefois par la voix..
    belle journée pour tous.
    les sillages sont sur la Bretagne…

  • Maverick Maverick

    Sauf que si tu ne vas pas aux objets connectés, ce sont eux qui viendront à toi. Même si on n’achète pas de gadgets « Fitbit », Il va falloir apprendre à pirater nos prochains frigos pour les empêcher de se connecter à Internet sans qu’ils se mettent en panne … Ce qui annulera sûrment la garantie http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_mail.gif

  • Probablement pas faux, Maverick. Tant pis pour la garantie ! http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_unsure.gif

    Je vois aussi des tout petits s’amuser avec les portables des parents, c’est inquiétant. Et les gadgets sont tellement bien présentés, avec tous les « avantages », les « bénéfices » (pour les clients, bien entendu http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/plugins/wp-monalisa/icons/wpml_whistle3.gif), que l’individu lambda n’y résistera pas.

    Il en faudrait pourtant tellement peu pour renverser la situation en notre faveur…

  • ROSSEL

    L’intoxication générale des masses aux nouvelles technologies est un fait accompli. L’abdication de la sphère privée au profit d’un exhibitionnisme et d’un voyeurisme abjects est devenue la norme. Les populations ont renoncé à une liberté qui implique obligatoirement une part de risque au profit d’une « sécurisation » de tous les instants. Cette situation a abouti à la généralisation d’individus fragiles ,peureux et totalement incapables du moindre libre-arbitre. Ainsi toute possibilité d’authentique révolte a été annihilée. Le Système est si sur de lui qu’il n’hésite pas à médiatiser ses propres turpitudes pour en tirer des bénéfices. Le film sur Snowden qui sort prochainement en est la preuve.
    Pourtant,rien n’est éternel et la fuite en avant productiviste et consumériste porte en elle la cause de sa propre mort. L’épuisement dans un laps plus ou moins long des ressources viendra remettre les pendules à l’heure. Il est illusoire de croire que les humains soient accessibles à la sage idée d’un arrêt volontaire de la machine infernale entrain de s’emballer. La simple idée de décroissance est perçue comme une lubie utopique de doux rêveurs fumeurs de moquettes. Au passage, si sympathique soient-ils, les apôtres de cette idée refusent bien souvent les lois premières d’une Nature qu’ils prétendent adorer mais dont ils veulent ignorer les règles : la sélection, la fidélité à son clan, la violence et la coercition quand la nécessité s’en fait sentir. Le sens de la mesure et l’adoption d’une certaine rusticité sont bien sûr essentiels mais sans aucune utilité lorsque la virilité fait défaut.

  • mondran

    Le développement de l’IA et des objets connectés accroît la dépendance de nos sociétés à l’information. C’est le risque le plus important que fait peser sur nous l’IA et la connectivité sans fin de tout notre environnement technique.
    Il faut effectivement une prise de conscience et le développement de politiques antifragiles, au sens donné par Nicholas Taleb à cette expression. Et je pense qu’effectivement cela passe par le refus de la dépendance technologique dans les gestes les plus simples de la vie quotidienne.

    « http://philippeleroymondr.wixsite.com/letempsdelanalyse/single-post/2016/10/18/Face-%C3%A0-lIA-pour-une-intelligence-humaine-collective »

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