Arrêtons d’assister les patrons !

L’assistanat permanent auquel le patronat et le MEDEF se réfèrent comme un dû sous le prétexte de la création d’emploi, constitue en réalité une forme de chantage particulièrement odieux mais aussi terriblement inefficace pour la nation. Face à l’échec de cette politique d’assistanat, particulièrement criant en terme d’emplois, il est temps d’arrêter de jeter l’argent des contribuables par la fenêtre en subventionnant le patronat !

Et voilà énoncée la logique des actes. Pauvre logique qui transpire les stratégies du désespoir et de la renonciation. Car les tendances longues de la trahison idéologique se mêlent ici aux calculs égarés de la panique quand, ayant abandonné toute idée de réorienter les désastreuses politiques européennes, ayant même fait le choix de les durcir un peu plus avec le TSCG, et par conséquent privé de toute possibilité de relance, il ne reste plus pour se sauver du naufrage complet que le radeau de la Méduse : « l’entreprise » comme ultime providence, c’est-à-dire… le MEDEF comme planche de salut. Formidable effort de la vie sauve et géniale trouvaille au bord de l’engloutissement : « La seule chose qu’on n’a pas essayé, c’est de faire confiance aux entreprises » [7]. Ah ! la riche idée : faire confiance aux entreprises… Faire confiance au preneur d’otages en se jetant dans ses bras, persuadé sans doute que l’amour appelle invinciblement l’amour — et désarme les demandes de rançon.

La prise d’otages du capital

Contrairement à ce qu’exclamerait dans un unisson d’horloges synchronisées la cohorte éditorialiste, scandalisée qu’on puisse parler de « prise d’otages », il n’y a pas une once d’outrance dans le mot, dont il faut même soutenir qu’il est analytiquement dosé au plus juste. Il est vrai que l’altération perceptive qui fait voir les droites sous l’espèce de la courbure est en accord avec cette autre distorsion qui conduit à voir des « prises d’otages » partout — chez les cheminots, les postiers, les éboueurs, et plus généralement tous ceux qui se défendent comme ils peuvent des agressions répétées dont ils sont l’objet —, sauf où il y en a vraiment. Il est vrai également que le capital a pour lui tous les privilèges de la lettre volée d’Edgar Poe [8], et que sa prise d’otages, évidente, énorme, est devenue invisible à force d’évidence et d’énormité. Mais par un effet de cécité qui en dit long sur le pouvoir des idées dominantes, pouvoir de faire voir le monde à leur manière, en imposant leur forme au réel, et en rendant invisible tout ce qui pourrait les contredire, par cet effet de cécité, donc, la plus massive des prises d’otages est devenue la moins remarquée, la plus entrée dans les mœurs.

Or, comme Marx l’avait remarqué, le capitalisme, c’est-à-dire le salariat, est une prise d’otage de la vie même ! Dans une économie monétaire à travail divisé, nulle autre possibilité de reproduire la vie matérielle que d’en passer par l’argent du salaire… c’est-à-dire l’obéissance à l’employeur. Et s’il n’y avait eu la conquête de haute lutte des institutions de la protection sociale, on ne voit pas bien ce qui séparerait la logique profonde de la mise au travail capitaliste d’un pur et simple « marche ou crève ».

Le capital ne prend pas en otage que la vie des individus séparément, mais également — en fait d’un seul et même tenant — leur vie collective, celle-là même dont la politique est l’expression, et qui donne normalement à la politique son objet. Mais voilà, l’objet de la politique est dans les pattes d’un autre : le capital. Cette captation a pour principe majeur que toute la reproduction matérielle, individuelle et collective, est désormais entrée sous la logique de l’accumulation du capital : la production des biens et des services qui reproduisent la vie matérielle n’est plus effectuée que par des entités économiques déclarées capitalistes et bien décidées à n’opérer que sous la logique de la marchandisation profitable. Et pour principe mineur la capacité d’initiative dont jouit le capital : le capital financier a l’initiative des avances monétaires qui financent les initiatives de dépenses du capital industriel — dépenses d’investissement ou dépenses de recrutement. Aussi les décisions globales du capital déterminent-elles le niveau général de la conjoncture, c’est-à-dire les conditions dans lesquelles les individus trouvent les moyens — salariaux — de leur reproduction. C’est ce pouvoir de l’initiative, pouvoir d’impulsion du cycle de la production, qui confère au capital une place stratégique dans la structure sociale d’ensemble — la place du preneur d’otages, puisque tout le reste de la société n’en finit pas d’être suspendu aux décrets du capital et à son bon vouloir.

Sous la menace de la grève de l’investissement

Sans doute l’intensité de la prise d’otages se trouve-t-elle modulée par la configuration historique concrète du capitalisme au moment considéré. Le rapport de force entre le capital et le travail, on pourrait même dire entre le capital et tout le reste de la société, n’est pas le même lorsque le commerce international, les investissements directs et les mouvements de capitaux sont très régulés, et lorsqu’ils ne le sont pas. C’est d’ailleurs le propre du néolibéralisme que d’avoir accru quasiment sans limite les possibilités stratégiques du capital, en abattant systématiquement les barrières qui jusqu’ici retenaient ses calculs.

Il fallait donc avoir l’humanisme chrétien, ou la bêtise crasse, chevillée au corps pour s’imaginer que le capital pourrait, comme toute puissance en marche, ne pas pousser son avantage jusqu’à sa dernière extrémité, et pour croire qu’il trouverait de lui-même les voies de la décence ou de l’autorégulation. Or cette « dernière extrémité », très exactement appuyée à la capacité d’initiative qu’on vient de décrire, consiste en ce que le capital est en mesure d’exiger de la société qu’il soit fait droit à toutes ses demandes pour que l’initiative soit effectivement lancée. Faute de quoi il pratiquera la grève de l’investissement — « grève », n’est-ce pas là le mot qui, dans la boîte à deux neurones de l’éditorialiste quelconque, déclenche habituellement l’association avec « prise d’otages » ?

Bien sûr pour qu’il y ait arc électrique dans cette boîte-là, il faudrait que cette grève, d’un genre spécial, se donne à voir sous des formes plus standard. Or ni piquet, ni banderole, ni brasero dans les grèves du capital, mais plutôt une retenue silencieuse — de l’investissement —, accompagnée d’un lamento bruyant, lamento de la création empêchée, à base d’énergies qui voudraient tant être libérées (et qui sont tant bridées), d’étouffement règlementaire et de strangulations fiscales, ou plus subtilement d’attractivité du territoire (médiocre) et par conséquent de fuite des talents, bref le discours du positif contrarié — pour ainsi dire le discours des forces de la vie, que seule une perversité mortifère peut avoir l’idée de retenir.

Evidemment le discours du positif a le gros bâton du négatif sous la main. Car si la société n’exécute pas les quatre volontés du capital, le capital a les moyens de le faire sentir à la société — et ceci du fait même qu’il a capté la maîtrise entière de sa reproduction matérielle. Il faut alors prendre un peu de recul pour mieux mesurer l’ampleur de la prise d’otages, et l’efficacité du rançonnement, depuis la suppression de l’autorisation administrative de licenciement au milieu des années 80 jusqu’aux dispositions scélérates de l’ANI, en passant par la baisse de l’impôt sur les sociétés, la défiscalisation des stock-options, les atteintes multiples au CDI, le travail du dimanche, etc., liste interminable de butins de guerre, dont il faut comprendre qu’elle est vouée à s’allonger indéfiniment tant qu’il ne se trouvera pas en face de la puissance du capital une puissance de même échelle mais de sens opposé pour le ramener autoritairement à la modération, car, la liste précédente l’atteste suffisamment, le capital n’a aucun sens de l’abus.

Le capital-enfant

Intensifiée comme jamais par la configuration institutionnelle du néolibéralisme, la capture — la prise d’otages — constitutionnelle au capitalisme a porté le rançonnement de la société entière à des degrés inouïs, mesurables par l’impudence déboutonnée de ses ultimatums. Le capital ne négocie plus avec la société : il extorque. Pourquoi se gênerait-il ? Sous le nom de « mondialisation », la situation structurelle a été aménagée pour maximiser son pouvoir matériel et symbolique, et il est dans la (tauto)logique des choses qu’une puissance à laquelle a été ôtée toute limite ne connaisse plus de limite. C’est pourquoi le capital désormais dicte ses demandes — on prétend que le pacte de responsabilité a été livré à Hollande clé en mains par Gattaz qui s’en défend à peine —, à défaut de quoi, il bloquera tout.

La compréhension de ce blocage demande alors de sortir de l’abstraction macroscopique du « capital » pour se transporter dans les psychés patronales ordinaires, et y observer in situ moins le cynisme ouvert de l’institution MEDEF que le sentiment du « bon droit » des patrons individuels, sentiment d’une évidente légitimité, ou bien celui d’une véritable offense au moindre refus, et la réaction totalement infantile du « si c’est comme ça… » qui s’en suit invariablement — « si c’est comme ça, je m’en vais », « si c’est comme ça la France n’aura plus mon talent », « si c’est comme ça, je paye mes impôts ailleurs », « si c’est comme ça, mon énergie n’est plus du tout libérée », « si c’est comme ça, je ne peux pas innover », « si c’est comme ça, je n’embaucherai pas ».

L’hypothèse infantile est décidément la bonne puisque la perte des limites fait invariablement remonter la part de l’enfant-tyran. A l’image de la psychologisation générale de la société, une des tendances les plus profondes du néolibéralisme, le débat politique se trouve donc entraîné dans une effarante régression où ne comptent plus que les conditions du confort psychique de l’enfant-patron. Pierre Gattaz réclame qu’on lui évite toute disposition « stressante ». Mais c’est sans doute Fleur Pellerin qui va le plus loin dans la grammaire du dorlotement en reconnaissant bien volontiers que « le milieu entrepreneurial a encore besoin de preuves d’amour » [9]. Voilà donc où nous en sommes : pour obtenir des patrons qu’ils daignent faire leur travail, la société doit leur témoigner de « l’amour », et surtout veiller à leur éviter toute contrariété. Stade ultime de la prise d’otages, où le preneur d’otages, en plus de la rançon, réclame d’être aimé, l’extorsion matérielle cherchant à se prolonger sous une forme délirante en extorsion affective.

Et c’est avec ce genre de complexion que la Droite Complexée du président Hollande imagine passer un pacte de responsabilité ! idée folle conduisant inévitablement à se demander lequel des deux « contractants » est le plus irresponsable, le capital-enfant qui ne connaît plus aucun frein et violentera jusqu’au bout la société otage, ou le gouvernement qui persiste, contre toute évidence, à en faire un partenaire « responsable ». Il faut en tout cas avoir au choix la franche bêtise ou, plus probablement, le cynisme retourneur de veste de M. Montebourg pour oser dire que le pacte consiste en « une réconciliation de la nation autour de l’entreprise », en contrepartie de laquelle il est attendu que « l’entreprise secoure la nation » [10].

La curieuse science expérimentale
des baisses de cotisations

Supposé qu’il passe parfois dans quelque esprit gouvernemental l’ombre d’un doute, le capital, lui, ne se pose pas ce genre de question. Tout à sa poursuite des coudées larges et de la suppression fiscale, il demande, menace… et obtient. Bref il commande. De toutes ses revendications, la plus constamment réaffirmée a pour objet les cotisations sociales — les « charges » — et le voilà de nouveau satisfait. Mais d’une satisfaction qui va s’usant — avec la force de l’habitude — et réclame sans cesse des montants plus importants pour se soutenir. C’est pourquoi — assez d’être timoré ! — Pierre Gattaz se propose toutes les audaces de l’arrondi supérieur : 100 milliards de réduc’, c’est beau, c’est net, pas compliqué à retenir, maintenant, donc, il nous faut 100 milliards. Double effet caractéristique de l’addiction et de l’accoutumance, le capital déclare qu’il ne peut plus vivre, et donc qu’on ne pourra pas compter sur lui, s’il n’a pas sa dose. Le fait est que depuis presque trois décennies de pratique intensive des baisses de cotisations sociales, sans compter les aides variées à l’emploi et les allègements de toutes sortes — Gérard Filoche en estime le total à 65 milliards d’euros [11], soit 3 bons points de PIB tout de même —, le capital n’a même plus à chercher la seringue : il a le cathéter branché à demeure.

Mais le vrai mystère dans toute cette affaire réside bien dans le fait même de politiques entretenues depuis si longtemps alors que leur inefficacité est si continûment avérée — elle, pour des raisons qui n’ont rien de mystérieux : parce que le coût salarial complet n’est qu’une fraction relativement modeste du coût total (25 %) [12] et que même les 100 milliards de Gattaz n’aboutiraient qu’à une baisse du coût de production de 3,5 % [13], une misère à la merci du moindre renchérissement de matière première, pour ne rien dire d’un mouvement de change d’un compétiteur extra-européen. A ce propos, et dans le registre du passeur de plats, signalons le commentaire tout de bienveillance de Daniel Cohen pour qui il ne faut voir dans le pacte de responsabilité « aucune conversion idéologique » [14] mais une simple « option pratique », le pacte consistant, « privé de l’arme monétaire, (…) à gagner en compétitivité (…) par une dévaluation fiscale ». Ceci, d’ailleurs, avant de suggérer « d’indexer [les prestations] des systèmes sociaux sur la croissance », soit la proposition même du MEDEF, et cette remarquable convergence du patronat, de la Droite Complexée et de ses économistes de service ne peut en effet être mise au compte d’aucune « conversion idéologique » — à l’évidence, l’unanimité spontanée des raisonnables.

Mais que dire également de l’imitation de tous les pays européens dans la course à la baisse du coût du travail, sinon qu’elle n’a pas d’autre effet que l’attrition générale des standards sociaux sans le moindre gain de compétitivité puisque celle-ci n’est jamais qu’un avantage différentiel, comme tel annulé par son adoption généralisée. Ou encore de la théorie dite du wage-gap, soutenant que le chômage est un effet de déséquilibre de l’offre et de la demande sur le marché du travail dû à un excès du prix du travail, sinon qu’elle est fausse et archi-fausse [15].

Mais aucune de ces évidences n’a la moindre prise, ni sur le patronat évidemment — il ne faut pas trop demander —, ni sur le commentariat qui jacasse la baisse des charges à l’unisson du MEDEF, ni surtout sur le gouvernement socialiste à qui pourtant ces conneries coûtent les yeux de la tête ! Le voilà alors le vrai pouvoir des idées dominantes : le pouvoir de se maintenir envers et contre tout, contre toutes les objections de l’analyse et contre toutes les infirmations du réel — et il n’en a pas manqué depuis plus de vingt ans de baisses continues de tout et de stagnation prolongée dans le chômage de masse. Le pouvoir des idées dominantes, c’est ce privilège des épistémologies asymétriques, c’est-à-dire d’un rapport totalement distordu à l’expérience : on poursuivra pendant des décennies, et jusqu’au bout, la mise en œuvre du faux que l’on continuera, contre toute évidence, de déclarer le vrai, là où on ne laisserait pas six mois à une tentative authentiquement alternative.

Car il faut s’efforcer d’imaginer un programme de rupture avec le néolibéralisme et surtout se figurer ce que serait la réaction du commentariat aux turbulences qui suivraient nécessairement d’une refonte de l’ordre institutionnel du capitalisme (encore ne parle-t-on même pas ici de sortie du capitalisme…) : glapissements et hauts cris, rappels à l’ordre de la « raison économique », avertissements que ça ne marche pas et que ça ne marchera jamais, injonction à faire une démonstration immédiate d’efficacité, quand le néolibéralisme ne cesse, lui, de nous appeler à la sagesse du long terme (où « s’obtiennent vraiment ses effets »), et de nous renvoyer à la patience, patience des efforts de compétitivité qui « finiront par payer », patience de l’Europe qui sera bientôt sociale, enfin plus tard… — il faudra, donc, se souvenir de cette asymétrie des exigences temporelles, qui somme les uns au court terme et accorde aux autres le long, le très long terme, pour ne pas oublier, si jamais vient un jour le moment de la transformation sociale, de préciser que nous demanderons nous aussi vingt ans et pas une journée de moins.

Les entreprises ne créent pas l’emploi

Mais le pire dans toute cette affaire c’est peut-être l’irrémédiable inanité de la stratégie Hollande et de ses conseillers, esprits entièrement colonisés par la vue MEDEF du monde et qui n’ont d’autre point de départ de toutes leurs réflexions que la prémisse, l’énoncé princeps du néolibéralisme, il est vrai répété partout, entré dans toutes les têtes sur le mode de l’évidence au-delà de toute question : « ce sont les entreprises qui créent l’emploi ». Cet énoncé, le point névralgique du néolibéralisme, c’est la chose dont la destruction nous fait faire un premier pas vers la sortie de la prise d’otages du capital.

En tout cas, derrière « les entreprises ne créent pas d’emploi » il ne faut certainement pas voir un énoncé à caractère empirique — que les vingt dernières années confirmeraient pourtant haut la main en tant que tel… Il s’agit d’un énoncé conceptuel dont la lecture correcte n’est d’ailleurs pas « les entreprises ne créent pas d’emploi » mais « les entreprises ne créent pas l’emploi ». Les entreprises n’ont aucun moyen de créer par elles-mêmes les emplois qu’elles offrent : ces emplois ne résultent que de l’observation du mouvement de leurs commandes dont, évidemment, elles ne sauraient décider elles-mêmes, puisqu’elles leur viennent du dehors — du dehors, c’est-à-dire du bon-vouloir dépensier de leurs clients, ménages ou autres entreprises.

Dans un éclair de vérité fulgurant autant qu’inintentionnel, c’est Jean-François Roubaud, président de la CGPME et Saint Jean Bouche d’or, qui a vendu la mèche, à un moment, il est vrai, voué à être puissamment révélateur : le moment de la discussion des « contreparties ». Comme on sait à l’instant T moins epsilon qui précède la conclusion du « pacte », le patronat jure sur la tête du marché qu’il s’en suivra des créations d’emplois par centaines de mille et, comme de juste, à l’instant T plus epsilon on n’est tout d’un coup plus sûr de rien, il faudra voir de près, ne nous emballons pas, en tout cas il faut nous faire confiance.

Et voilà ce gros nigaud de Roubaud qui déballe tout sans malice ni crier gare : « encore faut-il que les carnets de commandes se remplissent… » [16] répond-il en toute candeur à la question de savoir si « les entreprises sont prêtes à embaucher en échange » [17]. C’est pas faux Roubaud ! Or si les entreprises « produisaient » elles-mêmes leurs propres carnets de commandes, la chose se saurait depuis un moment et le jeu du capitalisme serait d’une déconcertante simplicité. Mais non : les entreprises enregistrent des flux de commandes sur lesquels elles n’ont que des possibilités d’induction marginale (et à l’échelle agrégée de la macroéconomie aucune possibilité du tout [18]) puisque ces commandes ne dépendent que de la capacité de dépense de leurs clients, laquelle capacité ne dépend elle-même que de leurs carnets de commande à eux [19], et ainsi de suite jusqu’à se perdre dans la grande interdépendance qui fait le charme du circuit économique.

A quelques variations près, réglées par la concurrence inter-firmes, la formation des carnets de commandes, dont Roubaud nous rappelle — pertinemment — qu’elle décide de tout, ne dépend donc pas des entreprises individuellement, mais du processus macroéconomique général. En situation de passivité face à cette formation de commandes, qu’elles ne font qu’enregistrer, les entreprises ne créent donc aucun emploi, mais ne font que convertir en emplois les demandes de biens et services qui leurs sont adressées. Là où l’idéologie patronale nous invite à voir un acte démiurgique devant tout à la puissance souveraine (et bénéfique) de l’entrepreneur, il y a donc lieu de voir, à moins grand spectacle, la mécanique totalement hétéronome de l’offre répondant simplement à la demande externe.

On dira cependant que les entreprises se différencient, que certaines réduisent mieux leurs prix que d’autres, innovent plus que d’autres, etc. Ce qui est vrai. Mais n’a in fine d’effet que sur la répartition entre elles toutes de la demande globale… laquelle demeure irrémédiablement bornée par le revenu disponible macroéconomique. Ne peut-on pas aller chercher au dehors un surplus de demande au-delà de la limite du revenu interne ? Oui, on le peut. Mais le cœur de l’argument n’en est pas altéré pour autant : les entreprises enregistrent, à l’export comme à domicile, des demandes que, par construction, elles ne peuvent pas, individuellement, contribuer à former, et elles se borneront (éventuellement) à convertir ces commandes en emplois. En d’autres termes, les emplois ne sont que le reflet de demandes passivement perçues. Aucun geste « créateur » du type de celui que revendique l’idéologie patronale là-dedans. Les entrepreneurs et les entreprises ne créent rien (en tout cas en matière d’emploi) — ce qui ne veut pas dire qu’elles ne font rien : elles se font concurrence pour capter comme elles peuvent des flux de revenu-demande, et font leur boulot avec ça.

Frédéric Lordon

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18 commentaires

  • gerard.gutknecht

    Hors sujet : Ukraine suite

    http://www.editoweb.eu/nicolas_maury/Ukraine-La-junte-fasciste-de-Kiev-tente-de-reprendre-par-la-force-Kharkov_a7732.html

    Ukraine : La junte fasciste de Kiev tente de reprendre, par la force, Kharkov
    Mardi 8 Avril 2014

    Des unités de police venue de Lviv, des activistes du groupe néonazis Pravy sektor et des mercenaires américains sont en ce moment en train de reprendre par la violence les bâtiments administratifs occupés par les manifestants

    Ukraine : La junte fasciste de Kiev tente de reprendre, par la force, Kharkov

    Ce regain de tension survient alors que Kiev a arrêté 70 « séparatistes » à Kharkiv, une des trois villes de l’est de l’Ukraine où des manifestants antiputschistes occupent des bâtiments administratifs pour réclamer l’organisation d’un référendum sur le rattachement à la Russie.

    Des unités venues de Kiev et de l’ouest du pays

    Les forces de l’ordre (venues de l’ouest) ont repris le contrôle du bâtiment de l’administration régionale qui avait été envahi dans la nuit de lundi à mardi et la situation est revenue à la normale. Près de 70 personnes ont été interpellées au cours de l’opération, qui s’est déroulée sans recours aux armes à feu. Selon l’agence Interfax-Ukraine ajoute, qui cite le ministère de l’Intérieur, les personnes arrêtées sont détenues « pour des activités illégales liées au séparatisme, l’organisation de troubles publics, des atteintes à la personne humaine » et d’autres violations de la loi.

    Le week-end dernier des manifestants ont pris le contrôle de bâtiments administratifs dans les villes de Donetsk et de Kharkov et se sont emparés des locaux du Service de sécurité ukrainien (SBU) à Lougansk. Les protestataires ne reconnaissent pas les nouveaux gouverneurs de leurs régions nommés par Kiev après le renversement du président Viktor Ianoukovitch et ils réclament une « fédéralisation » de l’Ukraine. Voire, un référendum sur le statut de leur région, à l’instar de celui organisé en Crimée.

    Moscou averti

    « Nous appelons à l’arrêt immédiat des préparatifs militaires qui pourraient conduire à l’éclatement d’une guerre civile », a déclaré mardi le ministère russe de la Défense dans un communiqué, mettant Kiev en garde contre le risque de « guerre civile » en cas d’intervention contre les manifestants antiputschistes.

    Selon des sources locales, des observateurs du ministères des affaires étrangères de la fédération de Russie seraient déployés à Donetsk et Lugansk pour analyser la situation.

    Kiev : L’hôpital qui se fout de la charité

    Réponse du président ukrainien par intérim Olexandre Tourtchinov : les « séparatistes » qui « prennent les armes, qui envahissent des bâtiments, seront traités comme le prévoient la Constitution et les lois, comme des terroristes et des criminels », ça ne vous rappelle rien ? Les méthodes des néonazis de EuroMaïdan.

    Nicolas Maury

  • gentil bombus

    pour moi c’est fait depuis 10 ans ……merci j’ai donné……hors sujet… )mes courgettes sont en fleurs…..les tomates ont beaucoup de mal à démarrer… les salades sont belles… la cueillettes des fleurs sauvages pour les tisanes va commencer……les plans de cornichons stagnent…. l’eau d’ortie est délicieuse….

    • ConscienceU12 ConscienceU12

      Petite question Gentil bombus, moi l’année dernière j’ai eu des fleurs sur mes potirons, mais pas une n’a donné de fruit, comment cela ce fait-il; …pourquoi je n’ai pas eu de fruits ???

      • gentil bombus

        à mon humble avis plusieurs facteurs peuvent rentrer en action…. pas de pollénisation,…..graines de potirons f1….. les fleurs peuvent couler…… toutes les merdes qui traînent dans l’air….. font que nous sommes dans le mur….. donc pas de réponse évidente pour ce genre de choses… il faut nous adapter et rien plus ne sera comme avant…

    • gentil bombus

      merci … je suis avec toi de tout mon coeur….et je garde en mémoire ma grand mère avec 9 enfants……sans argent.. (mon grand père en consommait une bonne partie)….sans allocation familiale… sans sécurité sociale….. mais avec un jardin et beaucoup d’ingéniosité pour donner à manger à tous…..
      Comme tu le dis ci bien la vrai question qu’homosapiens destructor doit se poser : comment vais je faire pour survivre……???????? et là je suis sur que cela va faire du tri…….

      • nomdemon

        Gentil bombus,

        Le plus dur ce n’est pas de faire son pain, de coudre ses vêtements, de se lever tôt pour aller à son champ ou son jardin, de soigner ses lapins et ses poules, de récolter ses légumes. Non ce n’est pas ça le plus dur. Le plus dur c’est de sauter le pas. On a peur de l’inconnu à moins d’y être contraint soit par le chômage, la maladie ou tout autre accident de vie.

      • lolita

        Gentil Bombus, nous aurions pu être de la même famille, j’avais la même grand mère! et aucun de ses enfants n’a mal tourné…

        Nomdemon:
         »
        Le plus dur c’est de sauter le pas. On a peur de l’inconnu à moins d’y être contraint soit par le chômage, la maladie ou tout autre accident de vie. »

        comme c’est vrai!

    • lolita

      la meilleure façon de ne plus aider les patrons, c’est de ne plus avoir une dépendance vis à vis d’eux: pas facile, car pour beaucoup, le travail est primordial!

      je partage ton point de vue et ta vision des choses Robespierre:
      sans faire tout nous mêmes, quand les enfants étaient petits, nous avons fait des choix, notamment celui d’avoir une maman toujours à la maison quand les enfants y seraient, et c’est un choix financier qui a semblé bien étrange à beaucoup, mais nous, nous ne l’avons jamais regretté!

      j’ai appris à faire plein de choses, mon époux a fait du jardin et nous nous en sommes toujours sortis, même si quelquefois ce fut juste!

      maintenant que nous sommes seuls, je continue et lui aussi, ça permet de rendre service aux uns et aux autres;
      et nous continuerons tant que ce sera possible;

      et au passage, merci à ceux qui m’ont donné des conseils pour les poules, le poulailler est terminé!

  • ROL39

    pour moi également le printemps est là avec toutes les activités de la terre qui vont démarrer dans la joie et le bonheur…
    Ceci dit pour vous qui rejetez autant ce capitalisme avec tous ces travers, vous avez la LIBERTE de changer de vie alors ne perdez pas de temps allez cultiver votre jardin…..

  • kris de kerg. kris de kerg.

    Spinoza ( Issu d’une famille juive marrane portugaise ayant fui l’Inquisition, Spinoza fut un héritier critique du cartésianisme. Il prit ses distances vis-à-vis de toute pratique religieuse, mais non envers la réflexion théologique, grâce à ses nombreux contacts inter-religieux….), les économistes « Spinoziste »…., même si dans tous il y a des Idées intéressantes, ce n’est pas ma Nature d’Etre. L’Homme en lui même, de part sa recherche et non seulement digne d’intérêt, d’écoute et présente une base de travail (  » la base de travail, sa pensée »^^), il fut un précurseur pour tous c’est successeurs .
    Le problème, ce n’est pas les patrons ( je parle des entrepreneurs de TPE,PME qui eux surnagent au milieu d’une jungle fiscale et réglementaire aux représentants hermétiques…..), donc arrêtons d’employer ce terme de patron qui et archaïque!!!!!, les entreprises dont parle ce Messieur ( le Spinoziste F Lordon)sont dirigées par les cadres dirigeants talentueux ou pas , ils n’ont qu’un seul but faire de l’argent que cela soit sur une base « capital » ou « capital dette »….peut importe tant que certaines primes, parachutes, et surtout rémunération de rentiers actionnaire tombe..c’est la fuite en avant…afin qu’ils (les actionnaires) remettent des sous dans la monumentale pyramide de Ponzi qu’est la société moderne. Le problème c’est entre autre l’USURE, le prêt sur base de capital dette, ……
    Au fait Spinoza 1632/1677 donc économie « moderne »= 0, pour le droit des femmes a la foie pour mais contre dans les fait ( leur participation réelle à la vie politique…), pour la Liberté d’information, on est libre pour Spinoza sauf de dire du mal du système….^^^^^et donc entre 1632 et 1677 Média comparable ( et surveillance des citoyens grâce a la toile)=0

    Pour l’instant ce sont encore les entreprises privées qui embauchent et font fonctionner le système, la fonction publique n’existe que grâce au travail de l’entreprenariat. ( le système cubain = échec, sovietique= échec, venezuella= merçi au pétrole sinon échec, ……….)

    Je vous laisse ma patronne ( ma femme)^^va gueuler j’ai du béton a faire^^^^^^^^

  • Simsi

    Je suis patron… et comme tous les patrons de Belgique je contribue à 60 % des emplois du pays.
    Je n’ai ni subvention, ni déduction de taxe au %, ni primes.

    • Jujusmart

      Il n’y a pas de mal à être le chef de son entreprise, on parle de capitalisme ! Les patrons, dans leur ensemble, n’arrivent même pas à boucler leur fin de mois tellement ils sont pompés. Les patrons de PME ne sont pas à mettre dans le sac du capitalisme

  • Jujusmart

    Article plus qu’excellent !

  • Fenrir

    Sympa de lire un article tel que celui-ci, ainsi que vos commentaires.

    En fait, tout se résume à la question de la répartition de la « richesse » créée par le « Travail » réalisé avec un « Capital »…

    Les exemples de coopératives ouvrières ne manquent pas, et même pour des PME importantes.

    Il y a fréquemment une confusion (entretenue ?) entre le travail, exercer un métier, être à son compte, être employeur, être salarié, être exploité, etc…

    Ces notions se confondent, se croisent, s’entrechoquent, pour finalement ne créer que de la confusion par manque de précision.

    La richesse créée devrait profiter équitablement à tous.

    Nous en sommes fort loin…

    Sans parler du parasitisme de la Finance…

  • zeke24

    Salut Fenrir,
    La richesse créée devrait profiter équitablement à tous… proportionnellement à la quantité de travail effectué, je dirais.

    • Hilaire

      Heu… oui, mais là on est déjà confronté à un problème : tu quantifies comment ?
      Une heure de récurage de chiottes ça vaut neuf heures de glandouillage derrière un ordi ?
      C’est quoi la mesure ?