Economie : pourquoi la « politique de l’offre » de François Hollande est une stupidité sans nom

Vous l’avez sans doute remarqué, toutes les mesures de « relance économique » annoncées cette année par notre président Normal 1er portent la marque de la théorie économique dite « de l’offre » qui consiste en gros à dire que l’offre crée sa propre demande (en gros la production crée ses propres débouchés). Cette théorie économique développée à l’origine par Jean-Baptiste Say, fait partie de la vulgate libérale et est en contradiction totale avec l’approche Keynésienne qui fait de la demande le moteur de la croissance économique. La subite conversion de François Hollande au côté obscur de la force, aux gourous du MEDEF à la « théorie de l’offre », signifie donc le reniement de toute l’approche économique traditionnelle de la « gauche ». Et cela alors même que selon les déclarations des patrons des entreprises industrielles, leur principale difficulté vient d’une insuffisance… de la demande !

On trouve dans les déclarations de François Hollande deux convictions liées. La première est assez banale : sans une croissance (suffisamment) forte, on ne peut (presque) rien faire et en particulier rien dans « le social ». La seconde semble plus récente chez lui, bien qu’elle renvoie à une tradition classique et libérale du début du 19ème siècle, celle de Jean-Baptiste Say (1803) : c’est l’offre qu’il faut privilégier.

C’est que qu’énonce la fameuse « Loi de Say », résumée ainsi par Keynes : l’offre crée sa propre demande. Booster l’offre, ce serait booster la demande et la croissance. Et comment booster l’offre dans le contexte actuel (si l’on exclut le recours à l’investissement public comme levier majeur, pourtant très efficace à d’autres époques, surtout en cas de fort chômage) ? Par des cadeaux massifs aux entreprises, leur permettant (toujours dans cette logique) de réduire leurs coûts, donc de produire plus et moins cher, d’être plus compétitives, d’où la relance espérée. Cela n’a pas marché dans les crises passées, cela ne marchera pas demain car, selon les séries de l’INSEE (graphique à la fin), l’immense majorité des entreprises déclare des « difficultés de demande ».

LA LOI DE LA CROISSANCE COMME PREALABLE A TOUT

Citons le Président, d’abord sur le premier thème.

Campagne présidentielle, mars/avril 2012 : « Sans croissance, pas de redressement économique, pas de création d’emploi… Ensuite, deuxième temps du quinquennat, QUAND NOUS AURONS RETROUVE LA CROISSANCE, REDRESSE NOTRE PAYS, REDRESSE SES FINANCES, REDRESSE SON INDUSTRIE, ALORS NOUS POURRONS ALLER PLUS LOIN DANS LA REDISTRIBUTION ».

Bruxelles, 23 juin 2012 : « Nous avons une obligation, qui est de relever très rapidement les taux de croissance »… « C’est tout de suite qu’il convient d’agir pour la croissance ».

Paris, 14 janvier 2014 : « En 2014, l’enjeu n’est pas simplement que la France retrouve la croissance : elle se dessine. C’est que cette croissance soit la plus vigoureuse possible ».

Le passage que j’ai indiqué en majuscules est central dans la mystique de la croissance. Je l’ai déjà évoqué dans ce billet de septembre 2009 « le théorème du gâteau qui doit grossir et le retour des propibes ». Je n’ai rien à ajouter ni à retrancher à ma critique de l’époque. François Hollande aurait pu compléter ce théorème du gâteau par celui de Georges W. Bush : « pour l’environnement aussi, la croissance n’est pas le problème, c’est la solution ». Ce complément serait logique puisque les politiques de l’environnement sont aussi, en un sens, des politiques de redistribution (entre générations).

Un bref extrait de mon billet de 2009 : « Non, il ne faut pas toujours produire plus pour pouvoir mener des politiques sociales et environnementales en répartissant un gâteau PIB toujours plus gros. Il faut produire mieux et autre chose, changer la recette et donc le gâteau, et mieux le partager. Il faut veiller à n’intégrer dans ce qu’on produit, dans la valeur ajoutée, dans le gâteau PIB, que des ingrédients d’utilité sociale et écologique et des biens communs. Il faut s’assurer que ce qu’on produit fait du bien aux personnes, au lien social et à la nature, ce qui n’a rien avoir avec le « toujours plus », et ce qui s’y oppose de plus en plus. Et il faut valoriser tous les gâteaux autres que le PIB pour s’intéresser à un chariot de desserts où l’on trouve le temps libre choisi, les liens sociaux, et tous les ingrédients de la qualité de vie dans une société soutenable…. Cela implique à coup sûr de réduire fortement les inégalités. Ce n’est pas contradictoire avec la progression de l’emploi (voir d’autres textes de ce blog). »

HOLLANDE, L’OFFRE, ET J. B. SAY

Nouvelle citation du Président : « Le temps est venu de régler le principal problème de la France : sa production. Oui, je dis bien sa production. Il nous faut produire plus, il nous faut produire mieux. C’est donc sur l’offre qu’il faut agir. Sur l’offre ! Ce n’est pas contradictoire avec la demande. L’OFFRE CREE MEME LA DEMANDE. » (François Hollande, 14 Janvier 2014).

Je n’avais pas repéré cette citation. Je l’ai trouvée dans un excellent texte de blog de Guy Démarest, qui enseigne les sciences économiques et sociales en lycée et l’histoire économique à l’université d’Orléans : « La loi de l’offre, itinéraire d’une idée-cafard ».

Ce texte est long, en deux billets, mais convaincant et d’une grande qualité pédagogique Le terme « d’idée-cafard » est de Paul Krugman : ceux qui énoncent une idée de ce type se renient dès qu’on leur démontre sa fausseté, évidente – les cafards disparaissent de la pièce – mais à peine a-t-on le dos tourné qu’à nouveau ils pullulent… Les cafards sont peu familiers chez nous, mais l’image parlera à ceux qui ont séjourné chez des amis new-yorkais n’abusant pas des pulvérisations toxiques.

Je me contenterai d’une analogie car le mieux est de lire Guy Démarest. La loi de Say (ou loi des débouchés) est fondée sur une représentation idéale et simpliste du circuit des échanges monétaires : « un produit terminé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour tout le montant de sa valeur ». François Hollande se contente peut-être de la version MEDEF de la loi : « il faut réduire TOUTES nos charges, le reste suivra, faites-nous confiance ». Quoi qu’il en soit, il reproduit une formule vieille de plus de deux siècles pendant lesquels cette loi a été régulièrement mise à mal dans les faits et dans les théories (Malthus, Sismondi, Marx et bien entendu Keynes).

Voici l’analogie que je propose : cette « loi » peut être comparée à « la loi de l’eau dans la baignoire de Say » : « le volume d’eau qui coule du robinet pour remplir la baignoire de Say est égal à celui qui s’écoule par la bonde quand Say vide la baignoire ».

Formidable loi, sauf quand la baignoire des échanges monétaires fuit de partout (elle fuyait d’ailleurs déjà du temps de Say) ! Elle peut fuir par insuffisance des salaires versés, par excès de thésaurisation des entrepreneurs ou de dividendes versés aux actionnaires, ou d’endettement à risques des ménages, ou en raison de taux d’intérêts élevés, ou de hausse non anticipée du coût des matières premières, etc. Keynes a montré que des agents peuvent avoir intérêt à conserver de la monnaie sans la remettre dans le circuit économique (les fuites de la baignoire de Say) pour des raisons multiples : précaution, spéculation, transactions futures, etc. Et cela tout particulièrement… dans les crises, lorsque les incertitudes deviennent critiques.

Sur son blog, Guy Desmarest cite un autre texte, en anglais, intitulé « Jean-Baptiste Hollande », de Francesco Saraceno, qui rappelle des résultats de l’INSEE : DE 2008 A 2013, 45,4 % DES ENTREPRISES FRANÇAISES ONT DECLARE ETRE CONFRONTEES A DES PROBLEMES DE DEMANDE (DE DEBOUCHES) ET 17,1 % A DES PROBLEMES D’OFFRE (DE RENTABILITE, 11 % CITANT LES DEUX).

Du coup, je suis allé consulter cette source (enquête mensuelle de conjoncture dans l’Industrie – questions trimestrielles) et j’ai concocté un graphique depuis 1991 (année du début de cette enquête). Et là, ce ne sont pas des fans de Keynes qui sont interviewés, ce sont les dirigeants des entreprises industrielles (mais ils sont probablement bien plus keynésiens qu’ils ne le croient). DE 2008 AU PREMIER TRIMESTRE 2014, LA PROPORTION D’ENTREPRISES DECLARANT DES DIFFICULTES DE DEMANDE A ETE EN MOYENNE 3,6 FOIS SUPERIEURE A CELLE DES ENTREPRISES DECLARANT DES DIFFICULTES D’OFFRE ! BRAVO LA PRIORITE A L’OFFRE « QUI CREE LA DEMANDE » !

Tout cela devrait normalement faire fuir les cafards. Ils reviendront dès qu’on aura quitté la pièce ? Oui, sauf si on l’occupe pour de bon en faisant tout le boucan nécessaire.

AJOUT (quelques heures après la mise en ligne) : mon ami Michel Husson me signale à juste titre une note qu’il a lui aussi consacrée à Jean-Baptiste Hollande le 21 janvier dernier, en utilisant les mêmes sources de l’Insee, avec des développements complémentaires des miens et que je recommande vivement. Je n’avais pas repéré cette note en écrivant mon billet. Voir ce lien
http://hussonet.free.fr/say2014.pdf

Source : Jean Gadrey

8 commentaires

  • Pierre L

    Le but de Hollande saute aux yeux depuis qu’il a volé sa place à l’Elysée grâce au mensonge : Démanteler la France.

    Comme il est obligé d’agir, il prend des mesures qui nuisent à la population, mais enrichissent les grosses entreprises. Par exemple, qui financera les allocations familiales, si les entreprises sont dispensées de le faire ?

    Par-dessus le marché, il est en train de couler les PME en les embourbant dans une jungle administrative inextricable, et l’URSSAF l’aide dans son travail de destruction en faisant liquider toute PME qui est en retard de paiement.

    Bref, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué : Tout est fait pour détruire le tissu social qui maintient encore la population française hors de l’eau.

    • voltigeur voltigeur

      On peut remercier ceux qui par leur confiance aveugle, ont légitimé ces conneries,
      dénoncées ici, depuis belle lurette. Maintenant que le vin est tiré, il faut le
      boire et jusqu’à la lie……. ♥♥

  • tarzan

    Qu’est-ce qu’on nomme une politique de l’offre ?

    Cela consiste simplement pour l’Etat à s’endetter massivement et à dépenser cet argent dans l’économie en croyant que cela est suffisant pour créer de la richesse durablement.

    Effectivement cela a un impact positif, parfois sur plusieurs décennies, mais il ne faut pas oublier que tout cela est payé à crédit !

    Ce n’est donc pas durable !

    Avec une politique de l’offre, donc de l’endettement maximum de l’Etat, on peut avoir de fortes périodes de croissances, une forte diminution du chômage, parfois pendant presque 30 ans comme en URSS, en Argentine ou en France.

    Mais tout cela a pratiquement toujours la même fin :

    La faillite de l’Etat.

    C’est pourquoi, pour produire de vraies richesses et des emplois durables, tout doit reposer sur la demande des consommateurs, c’est à dire sur la demande de crédit du secteur privé et non sur la demande de crédit de l’Etat.

    Cela veut dire que se sont les consommateurs et les entreprises qui doivent s’endetter pour consommer, investir et créer de la richesse, mais si l’Etat fait la même chose sans limites, alors l’Etat crée effectivement de la croissance, mais simplement en brûlant la capital acquis par les générations passées.

    Il faut bien comprendre que ce qu’on nomme politique de l’offre ou de la demande, n’a rien à voir avec la consommation, mais tout à voir avec l’endettement.

    Il n’existe aucun exemple de pays qui n’ait pas fait faillite avec la politique keynésienne.

    Même le Royaume-Uni fit faillite à cause de cette politique… lorsque le FMI prit le contrôle à Londres il n’y a pas si longtemps.

    Même la Suède fit faillite en 1992, époque à laquelle ils ont complètement changé de politique, pour connaitre le succès qu’ils ont maintenant.

    Tout cela est très compliqué parce que les apparences sont trompeuses.

    Lorsque les politiques libérales de la demande sont mises en place, cela crée une augmentation du chômage et une baisse de la croissance.

    Cela est vrai.

    Mais ce qu’on ne voit pas, c’est que si on ne le fait pas, c’est la faillite et l’effacement des comptes.

    L’Argentine a fait faillite et aujourd’hui moins de 3% des argentins gagnent plus de 1000 euros par mois.

    C’est ce qui arrivera à la zone euro si on ne renonce pas à l’euro et à la politique keynésienne.

    • Ender Ender

      Tarzan, vous mélangez tout, une fois de plus. La politique de l’offre c’est précisément l’inverse de ce que vous dites… C’est favoriser l’entrepreneuriat privé, en partant du postulat que la production crée sa propre demande. C’est précisément le crédo libéral et l’inverse du Keynésianisme qui agit, lui, sur la demande, par l’endettement de l’Etat (mais pas que)…
      Faites un effort !

      • tarzan

        @Ender :

        Peut importe dans quel sens on le prend.

        Le keynésianisme c’est faire marcher la planche à billets par l’endettement de l’Etat.

        C’est exactement la politique des USA et de l’Europe depuis 15 ans maintenant.

        C’est exactement pour cela qu’on peut financer l’Etat providence et la croissance artificielle.

        L’issue est connue :

        La faillite.

        Comme en Suède en 1992.

        Comme en Thailand en 1997.

        Comme en Argentine en 2001.

        Mais la bonne nouvelle c’est que comme en Suède après la faillite, avec une politique libérale on peut revenir à l’équilibre en moins de 5 ans et retrouver une prospérité durable par la suite.

        L’exemple de la Suède est pertinent.

        Leur politique keynésienne les a mené à la ruine en 1992, les comptes en banque devaient même être effacés et le FMI manquait de prendre le contrôle du pays…
        Mais les suédois ont simplement immédiatement appliqué une politique de choc libéral.
        Ils ont cassé les impôts, licencié les fonctionnaires, mis en place la flex-sécurité, ce qui la première année après avoir fait 5% de récession, leur permit d’éviter l’effacement des comptes.

        Puis, en moins de 5 ans ils sont devenus l’un des pays les plus riches du monde avec aujourd’hui une croissance record et durable, du moins non financée par la planche à billets.

        Une politique libérale, cela veut simplement dire interdire à l’Etat de s’endetter (sauf en cas de guerre) et interdire à l’Etat de faire marcher la planche à billets pour le secteur privé.

        D’où l’intérêt des monnaies privées ou coopératives, pour concurrencer l’Etat et éviter ainsi que l’Etat ne vienne manipuler la monnaie par électoralisme.

        Le plus difficile en Europe, c’est que le FMI ne pourra pas nous prêter d’argent pour éviter que les comptes ne soient effacés, ce qui signifie que les mesures libérales devront être appliquées du jour au lendemain.

        En France il faudra licencier la moitié des fonctionnaires, renvoyer dans leur pays tous les immigrés au chômage, supprimer les allocations familiales, supprimer les retraites pour ceux qui peuvent encore travailler etc.
        Sans compter qu’il faut financer l’arrêt ainsi que le démantèlement des centrales atomiques, ainsi que les constructions des nouvelles formes de production d’énergie…

        Nous n’en serions pas là si ces cons n’avaient pas fait l’euro… et 30 ans de politique keynésienne, mais tous ces avantages artificiels n’auraient alors, pas non plus été financés !

        Souvenez-vous qu’il y a encore à peine 50 ans, la retraite ne durait en moyenne que 2 ans.

        C’est l’endettement par la planche à billets et l’euro qui a permis à tous de se faire acheter par les privilèges de l’Etat (retraite à 62 ans, politique d’immigration de masse etc.).

        A cause du keynésianisme l’endettement moyen de la planète terre est aujourd’hui de 120% du PIB.

        Le pire, c’est que si dans le même temps on ne sort pas de l’euro, toutes ces réformes ne serviront à rien.

        La Suède s’en est tiré, parce qu’elle a mis en place ces réformes libérales, mais surtout parce qu’elle avait sa propre monnaie.

        Comme en Grèce, toutes ces réformes ne serviront à rien si elles se font sans quitter l’euro.

  • Voir cet article de Jean-Marc Jancovici, dans lequel il lie le PIB à l’énergie disponible:

    http://www.jklm.cc/4/935177663.php?site=ad092208

    En avril 2012, un candidat nommé François Hollande prévoyait, dans ses « 60 engagements pour la France », que le PIB français croîtrait de 1,7% en 2013.

    L’histoire jugera si notre président fut naïf ou menteur.

    Toujours est-il que le 1,7% « prudent et réaliste » sera proche du zéro pointé, obligeant à repenser d’urgence tout ce qui en découlait.

    En effet, notre système économique comporte une multitude de processus qui ne sont stables que dans l’accélération perpétuelle.

    Hollande aurait-il pu le voir ? La mauvaise nouvelle pour lui – et pour Sarkozy qui a fait la même erreur, est que oui.

    En effet, dans les sociétés industrielles, le PIB répond directement à la quantité d’énergie disponible.

    Or, l’énergie disponible dans l’OCDE a commencé à diminuer en 2005 à cause du plafonnement de la production mondiale de pétrole.

    Cette baisse va très probablement continuer, et il s’ensuivra un avenir économique fait d’un enchaînement de récessions et de maigres rebonds.

    Les amis, il nous reste peu de temps. Gail Tverberg prévoit que TOUTES les énergies vont décliner autour de 2015:

    http://www.jklm.cc/4/134952968.php?image=ad092209

    Et voici ce qui se passera après le pic de production de pétrole:

    http://www.jklm.cc/4/470179579.php?site=ad092210

    Exportations de pétrole à zéro 18 ans après le pic, avec la moitié des exportations restantes éliminées en seulement 6 ans!