« Aucun programme scolaire ne tient vraiment debout dans notre pays »

C’est bien tous ces débats, parfois stériles, sur l’éducation de nos enfants, mais cela poserait peut-être moins de problèmes si tout cela n’était pas fait au détriment du véritable enseignement qui doit être fait. Apprendre la tolérance aux enfants est une bonne chose, mais cela sert à quoi si de l’autre côté on leur apprend moins? Cela en fera des personnes très tolérantes, certes, mais des ânes tolérants ou des instruits tolérants?

Le mathématicien Jean-Pierre Demailly constate que les programmes scolaires sont devenus complètement incohérents. Brighelli l’a rencontré.college-2455552-jpg_2111488

Selon Jean-Pierre Demailly, les programmes de science au collège « semblent être là uniquement pour donner le change et masquer la faible rationalité des contenus. »(Photo d’illustration). © Franck Perry / AFP

Littéraire de goût, de formation et de pratique, je ne me sens guère de légitimité pour parler des programmes de mathématiques et plus généralement de sciences à l’école.

J’ai donc demandé à Jean-Pierre Demailly, professeur de mathématiques à l’institut Fourier (Grenoble-I), membre de l’Académie des sciences, qui a collectionné (sans le faire exprès, je peux en témoigner) les plus hautes distinctions et qui est incidemment le président du Grip, ce laboratoire des méthodes intelligentes auquel Vincent Peillon, contrairement à ses prédécesseurs, n’accorde plus qu’une aumône, de donner son sentiment sur les programmes, de la maternelle au bac.

Le Grip, outre ses manuels d’apprentissage de lecture-écriture, édite plusieurs manuels d’apprentissage des mathématiques dont tous ceux qui les ont eus en main et les ont testés sur les chères têtes blondes ou brunes – moi-même, en l’occurrence, mais aussi Natacha Polony, qui en fait grand cas pour ses propres enfants – louent les vertus. Parents, grands-parents, éducateurs, instituteurs, je vous laisse juges des décisions qui s’imposent…

Jean-Paul Brighelli : Vous avez à maintes reprises alerté l’opinion et les services ministériels sur l’épidémie d’innumérisme et de dyscalculie qui frappe aujourd’hui les écoliers français.. Quelles en sont les causes ?

Jean-Pierre Demailly : Les réformes successives du système éducatif français depuis la fin des années 1960 ont progressivement vidé les programmes scolaires de leur contenu. Les réformes ont surtout été pensées en termes de gestion des flux ou en termes budgétaires, et – pour autant qu’il y ait eu réellement un pilote dans l’avion – les responsables n’ont en général prêté qu’une attention très faible à la cohérence et à la pertinence de ce qui pouvait être enseigné. La situation est particulièrement catastrophique pour l’enseignement des mathématiques et des sciences physiques : il n’y a pratiquement aucun programme à quelque niveau que ce soit qui tienne encore vraiment debout dans notre pays ; on peut observer des incohérences et des lacunes majeures dans toutes les progressions scolaires, depuis la maternelle jusqu’aux classes préparatoires et à l’université.

Cela, c’est l’actualité. Mais d’où venons-nous, et où allons-nous – mathématiquement et pédagogiquement parlant ?

La France avait eu la chance, avec les grands fondateurs de l’école de la République, comme Pauline Kergomard, d’être l’un des premiers pays au monde à reconnaître le rôle fondamental des premiers apprentissages et de l’école maternelle, et ce dès les années 1880. À cet âge, le langage oral joue un rôle très important, mais les enfants peuvent aussi déjà s’exprimer par le dessin et diverses formes de graphie, préparant ainsi la lecture et l’apprentissage de la géométrie. La synergie des différentes activités joue un grand rôle – il est possible de faire du calcul à l’occasion des séances de gymnastique (mise en rang, etc.) ; la danse, les postures physiques aident à la latéralisation, indispensable à la lecture. On peut même arriver assez vite à des petits problèmes de calcul comme la division par 2, à l’occasion de problèmes de partage simples. Or les objectifs actuels de la maternelle tendent à nier tous ces apprentissages explicites (dessin, graphie, maîtrise du langage oral, calcul sur les petits nombres, premiers déchiffrages) au profit d’objectifs flous comme le « vivre ensemble », quand il ne s’agit pas de pseudo-cours ubuesques de sociologie ou de philosophie. Ainsi la question cruciale du sexe des anges semble être redevenue un des principaux sujets de préoccupation ces dernières semaines…

À l’école primaire, les premiers enjeux – et les enjeux premiers – sont la maîtrise de l’écriture-lecture et du calcul. Ces apprentissages fondamentaux ont hélas beaucoup souffert de la mise en place de méthodes, de programmes et de progressions d’enseignement inadaptés. Peu à peu, le savoir-faire des professeurs d’école s’est érodé, et aujourd’hui, sans en avoir conscience, une majorité d’entre eux se contente de pratiques sous-performantes, souvent à l’instigation de l’institution scolaire elle-même.

L’inefficience de l’apprentissage de la lecture a été fortement médiatisée, du fait de l’usage très répandu de méthodes idéovisuelles ou semi-globales désastreuses. Mais il faut savoir que l’enseignement du calcul et de la géométrie est aujourd’hui tout aussi catastrophique. La pratique de nos classes expérimentales SLECC a confirmé qu’il était beaucoup plus efficace d’apprendre la numération et les quatre opérations arithmétiques simultanément. Cet enseignement est indissociable de celui de la langue et des autres sciences, à travers la rédaction détaillée des solutions, la manipulation des unités de grandeur, la résolution permanente d’exercices, l’observation, la mesure… Or les programmes ignorent ces contraintes et continuent à étaler sur plusieurs années l’apprentissage des quatre opérations en les dissociant entre elles, et en les dissociant de leurs applications. Il faut signaler cependant que les savoirs fondamentaux ne constituent pas un but en eux-mêmes : il s’agit de former de futurs citoyens capables de s’exprimer clairement, de penser de manière rationnelle, de forger un regard critique sur les situations de la vie ; pour cela, il est nécessaire de s’appuyer sur une solide connaissance de l’environnement historique, géographique, scientifique et technologique de nos sociétés.

Sur des bases aussi incertaines, comment a-t-on cru pouvoir bâtir un collège (unique…) et un lycée qui se tiennent ? Mes collègues de prépas scientifiques déplorent (surtout cette année, où ils reçoivent les premiers produits, si je puis dire, de la réforme Chatel) l’impréparation de leurs élèves.

Le collège concentre aujourd’hui des difficultés majeures : beaucoup d’élèves sortent en effet du primaire avec un niveau catastrophique, parfois sans même maîtriser la lecture, et les classes sont donc souvent extrêmement hétérogènes. Le problème est aggravé par la structure rigide du collège unique, là où il faudrait davantage valoriser les aptitudes manuelles, artistiques ou sportives de certains élèves, en leur offrant des voies exigeantes en rapport avec leurs capacités et leurs intérêts. On a préféré niveler les programmes par le bas, condamnant les bons élèves, ou même les élèves moyens, à la sous-alimentation chronique ou à la paresse. Pis encore, les programmes de science sont devenus un galimatias incohérent où les objectifs parfois trop ambitieux semblent être là uniquement pour donner le change et masquer la faible rationalité des contenus. Le lien entre les sciences physiques et les mathématiques est constamment rompu.

Source et fin de l’article sur Le Point

20 commentaires

  • engel

    Et ça étonne qui?

    ..Depuis plus de 50 ans que cette acculturation est en route!

  • Passetec Passetec

    Il n’y a pas que les programmes scolaires qui ne tiennent vraiment pas debout !!!!!!!!!!!
    Le cours de l’or taux graphe a baissé depuis bien longtemps !
    Je retourne m’allonger ………

  • gerard51

    Dans les sections techniques genre S S.I. le dessin industriel n’est plus enseigné. Des élèves qui n’ont aucune perception de l’espace (environ 70% des garçons et 95% au moins des filles) sont admis dans ce genre de filière. Aucune heure d’atelier (tournage, fraisage) pour des raisons pédagogiques (comprendre: ça coûte très cher).
    Et pas de souci, on supprime ce genre d’épreuves au bac, on y laisse l’abstrait et le tour est joué. Quand à ce qui se passe dans les concours de recrutement des …/… . (Pauvre france.)

  • Fenrir

    Des veaux donnant naissance à des poulets de batteries…

    Décidément, ça craint vraiment les OGM…

    (Objectif Générations Manipulables)…

  • Lionel

    Mais ces grandes envolées ne changent rien au fait :
    Qu’elle nous plaise ou non, l’école est capable de fabriquer 65 millions de semblables ( tous pareils… allez, ou presque par respect pour certain(e)s ) c’est-à-dire dociles et consentants qui font de ce pays la 5e puissance mondiale, de nos jours, il en faut de têtes pensantes pour faire marcher la machine-système, alors les conneries sur l’inefficacité de l’école, du point de vue des oligarchies, c’est nul puisque ça leur offre tous les résultats escomptés et du point de vue du peuple c’est (encore une fois ) un écran de fumée qui fait croire que l’État se préoccupe du bien-être et de l’élargissement des connaissances de nos enfants !???
    Ça fait des décennies que l’état de l’école se dégrade du point de vue des connaissances générales, nous en sommes presque à égalité avec les zuniens, c’est dire !
    Alors (re)découvrir l’eau tiède, on sait faire !!!

  • engel

    Parfaitement,C’est voulu.

    « Le savoir rend l’homme libre », qu’ils disaient.

    ..ILS EN SONT CERTAINS
    C’est pour ça, qu’en toute connaissance de cause et d’effet,…ILS NOUS ABRUTISSENT!

    « Clamer haut et fort et…. faire l’exact contraire! »
    Tel est le mot d’ordre des déviants aux commandes des destinées « démocratiques ».

  • Natacha Natacha

    Comptez-vous sérieusement sur l’Education Nationale (bien mal nommée) pour instruire vos enfants ?

    • engel

      Après « l’éducation nationale » on a maintenant le « ministère du redressement Productif ».

      C’est sûr qu’en France socialiste, y a plutôt intérêt à redresser après avoir éduqué!

      • Fenrir

        « France socialiste » ?????

        Mais où donc as-tu vu des socialistes dans ce pays ???

        Des oligarques manipulant les mots et faisant passer leur soft-dictature sous le vocable de démocratie, je veux bien…

        Mais cessez donc de faire leur jeu en utilisant leur vocable tout droit issu de la novlangue des kleptocrates.

        Pour rappel et gentil clin d’oeil :

        http://www.youtube.com/watch?v=EUoxRR5aRlI

        Pourquoi ont-ils tué Jaurés ?

      • engel

        Mais tu me lâches avec la différence entre l’étiquette et la réalité!
        Oui, le dernier véritable socialiste était jean-Jaures, et ils l’ont tué!
        Le lendemain de son assassinat, le parti socialiste vota la guerre, la grande guerre! Et ces salauds s’allièrent à la droite.
        Et ceci malgré que Jean-Jaures, jusqu’à son dernier souffle de vie, est lutté contre la venue de cette putain de guerre qui emporta des millions de paysans et prolos innocents.
        ……..TRAHISON. OUI, GRANDE TRAHISON!!!

        Mais il en est ainsi, de toutes les doctrines, libérale inclus.
        Qu’elles soient politiques ou religieuses, elles sont toutes récupérées et déformées pour le plus grand mal du peuple.

        Mais quand je communique avec autrui, j’emploie le vocabulaire et le les concepts du plus grand nombre. Je ne suis pas un prof.

      • Fenrir

        T’énerves pas, Engel.

        D’accord, je sais que je suis chiant avec mes définitions et mes articles des diverses Déclarations des Droits de l’Homme et du Citoyen, mais, même si tu n’es pas un prof, (pas plus que moi), tâches de faire un effort pour ne pas rentrer dans le jeu des oligarques qui nous mentent, nous exploitent, nous spolient, en détournant le vrai sens des mots à leur propre usage.

        Il est exact que la majorité de nos cons-citoyens utilisent les mêmes termes que leur inculquent les merdias et les oligarques au pouvoir.

        Ce n’est pas une raison pour entretenir cette merde et leur prêter main-forte par facilité intellectuelle.

        Cessons de faire leur jeu en parlant de démocratie pour évoquer ce régime aristocratique.

        De même pour cette idiotie de droite et de gauche caricaturale, où nous nous sommes laissés enfermer.

        Cessons de penser, et de s’exprimer selon la médiocrité qu’ils veulent nous imposer.

        Virons les tous ! Le Diable reconnaitra les siens…

      • engel

        Je suis d’accord à 100% avec toi.
        Mais j’essaie de le faire à dose homéopathique.
        ..Ainsi, le patient ne se sauve pas à la vue du remède. ;))

      • zeke24

        « C’est sûr qu’en France socialiste, y a plutôt intérêt à redresser après avoir éduqué! »

        Mort de rire, c’est pas faux ahahahah

  • Natacha Natacha

    L’objectif n’est-il pas d’arriver au niveau zéro, au désengagement total de l’Etat pour mieux exploiter ce qui peut encore l’être : les derniers espoirs des parents ?

  • lip-stick

    Ma fille a fait sa rentrée au collège en septembre dernier et j’ai été surprise qu’il n’y ai plus comme matière la science physique…

    Déjà qu’il n’y avait plus l’enrichissement de la matière grise au programme :(

  • guilforce

    la seule éducation c’est la connaissance des causes et des conséquences tout autre n’est que manipulation mentale