Intox sur la Syrie

Opposant syrien à AlepProche-Orient Le régime Assad et son opposition armée s’affrontent depuis dix-sept mois. Sur le terrain et dans les médias. La rumeur est devenue une arme de destruction de l’adversaire

Alors que l’insurrection continue et que les forces gouvernementales tentent de regagner, pied à pied, le terrain abandonné devant les insurgés, une guerre secrète oppose les deux camps sur le terrain de la communication. Les méthodes sont multiples : rumeurs, désinformation, intoxication, manipulation des médias. Les armes sont les lobbies à l’oeuvre dans chaque camp, les médias internationaux et leurs reporters, généralement plus sympathiques à l’égard des insurgés et beaucoup plus durs pour le gouvernement de Bachar al-Assad.

Les rebelles ont beaucoup appris dans ce domaine, aidés par des conseillers liés aux intérêts hostiles au régime actuel, financés par des réseaux liés à la Turquie, au Qatar, à l’Arabie Saoudite. S’il est difficile, à chaud, de démêler le vrai du faux, quelques exemples montrent comment les médias occidentaux ont pu être manipulés à leur insu, et comment le terrain était propice à ces manipulations, à force de conformisme intellectuel.

La mort à Homs, le 11 janvier, du journaliste de France 2 Gilles Jacquier, 43 ans, est presque un cas d’école.

Dès l’annonce du décès de ce grand reporter, le Conseil national syrien (CNS) accuse l’armée d’Assad d’avoir délibérément tiré sur le groupe de journalistes – parmi lesquels se trouve Jacquier – à Homs, épicentre de la rébellion.

Damas nie aussitôt toute implication dans cet incident tragique, mais sa défense est inaudible. Personne ne veut y croire, surtout pas les médias occidentaux. Le régime a déjà tant de sang sur les mains qu’il a dû, en toute logique, vouloir s’en prendre aux médias qui ne lui font aucun cadeau depuis le début de la crise. Malgré les zones d’ombre sur les circonstances des tirs et sur la balistique, les médias se refusent à croire à la thèse inverse, comme si c’était un sacrilège.

Assez vite, pourtant, au-delà des certitudes nées sous le coup de l’émotion, il a fallu se rendre à l’évidence : ce sont bien les combattants de l’opposition qui ont bombardé le groupe de journalistes. L’enquête judiciaire va le prouver. Ont-ils tiré sciemment ou pas, par provocation, pour attribuer la responsabilité de ce crime aux forces du régime ? L’enquête ne permet pas de le dire. Le rapport de la Ligue arabe sera sans équivoque : Jacquier a été tué par un tir d’obus lancé par des rebelles. Ils visaient un quartier alaouite favorable au pou voir… Un responsable des droits de l’homme à Homs en fait l’aveu : « Nous avons commis une grosse erreur ! »

Des emballements médiatiques oublieux de la vérité

Cette manipulation, finalement assez vite révélée, rappelle l’affaire de Timisoara (Roumanie), lorsque, en décembre 1989, l’opposition au dictateur Ceaucescu présenta aux médias convaincus d’avance un charnier destiné à accréditer définitivement la brutalité de la répression. Cette “vraie-fausse” information tourna en boucle pendant quelques heures, duperie facilitée par le conformisme ambiant des médias, leur situation d’extrême concurrence sur cet événement “à chaud” et leur absence de vérification élémentaire. À l’époque, Valeurs actuelles prit soin de vérifier au plus près cette “information”, en évoquant aussitôt l’hypothèse d’une manoeuvre d’intoxication montée par des forces hostiles au régime Ceaucescu, ce qui se révéla exact. “Plus jamais ça !”, dirent en choeur les médias concernés (télé, radio et presse écrite confondues). Ce qui ne les empêcha pas de retomber souvent dans les pièges tendus par les uns et les autres, en Bosnie, au Kosovo, en Somalie, etc.

Après l’affaire Jacquier, l’intox sur l’affaire syrienne est passée par Moscou. Le 21 août, à la surprise générale, Qadri Jamil, le vice-premier ministre syrien, évoquait alors un possible départ du pouvoir de Bachar al-Assad : « Pendant le processus de négociations [avec l’opposition], on peut étudier toutes les questions et nous sommes prêts à étudier même cette question ; nous pouvons nous pencher sur toutes les questions et nous sommes prêts à étudier même cette éventualité [celle de la démission]… » Coup de tonnerre dans les chancelleries. Cette annonce pouvait changer la donne ! Le lendemain, tous les médias faisaient écho à cette information à peine croyable. Et puis rien. Le flop !

Vérification faite, avec un peu de retard, la traduction de ces propos n’était pas exactement celle qu’espéraient certains, notamment ceux qui en avaient travesti le sens pour porter atteinte au moral des rares soutiens au régime syrien. Assad n’avait jamais envisagé de quitter le pouvoir. Il avait simplement mandaté son ministre pour discuter et gagner du temps.

Les informations sur les nombreux attentats et bombardements ont donné lieu à d’autres emballements médiatiques un peu oublieux de la vérité. Le 10 mai, deux voitures piégées explosent au coeur de la capitale syrienne, sur une autoroute, dans le secteur de Qazzaz. On relève 55 morts et 372 blessés. Sans attendre, l’opposition dénonce le régime, appelant les habitants de Damas à “se révolter” contre le régime.

Pour les médias aussi, il ne peut s’agir que d’une provocation des services syriens. Erreur. Ce même jour, la revendication tombe : le Front al-Norsa, un groupuscule extrémiste sunnite bien connu, revendique ces attaques dans une vidéo postée sur le Net. Cette annonce vient confirmer la présence de djihadistes – Al-Qaïda ou affiliés – dans les rangs de l’insurrection, ce que l’opposition cachait, ce que la presse occidentale minimisait, au moins jusqu’à l’été.

Le 25 mai, Houla, une petite ville au nord de Homs, est frappée par des tirs de mortier et des bombardements : 108 personnes, dont 49 enfants, sont tuées. Une fois de plus, les deux camps se rejettent la responsabilité de cette tuerie. Jusqu’au “couac” du quotidien allemand de référence, le Frankfurter Allgemeine Zeitung. D’après son enquête, ce massacre a été commis par des anti-Assad et la grande majorité des victimes appartiennent aux minorités chiite et alaouite, favorables au pouvoir. Cette version des faits a été très peu reprise dans la presse internationale.

Le 17 août, une rumeur court les chancelleries et les médias dans un phénomène d’auto-alimentation bien connu : Farouk al-Chareh, le vice-président syrien, invisible depuis une dizaine de jours, aurait fait défection. Ce serait un coup très dur pour le régime. L’opposition s’empresse de confirmer, accréditant l’accélération du délitement du pouvoir syrien, relayée par les envoyés spéciaux. Précision : Farouk al-Chareh serait même en route pour la Jordanie. Il faudra attendre une semaine pour faire taire la rumeur, à sa première réapparition publique, toujours comme pilier du régime. Frédéric Pons

Photo © SIPA

Source: valeursactuelles.com

6 commentaires