Pourquoi notre hyper-Titanic va couler

Rien ni personne ne pourra infléchir la trajectoire implacable de notre hyper-Titanic. Le paquebot est trop lourd, trop grand, impossible à manœuvrer sur une courte distance et glisse trop vite sur l’arête d’un iceberg écologique qui déchire déjà son flanc. De surcroît, aveuglée par les prouesses du monstre qu’elle croit encore contrôler, sa capitainerie n’en finit plus de pousser les moteurs à fond en hurlant si fort «Progrès ! Progrès !», qu’elle parvient à couvrir le vacarme de l’eau s’engouffrant dans les brèches béantes. Seule une panne totale des moteurs pourrait encore éviter le naufrage.

C’est que la feuille de route choisie par les élites du Système est tragiquement simple. Postulat de base : il est hors de question de réduire la voilure d’un vaisseau conçu dans l’illusion d’une croissance infinie dans un monde pourtant fini. Solution : les nouvelles technologies sont la seule option pour réparer les dégâts provoqués par les précédentes.

Fameux pari s’il en est, où se joue la survie même de l’espèce. Non pas que les individus censés présider à nos destinées soient particulièrement fous, déviants ou mal-intentionnés mais, simplement, ils sont les premiers adeptes hallucinés d’une idéologie qui a réussi à berner tout le monde, à commencer par eux-mêmes, et qui a accouché d’un monstre aujourd’hui aussi autonome qu’indomptable.

Avertissement : Pour les lignes qui suivent, nous avons puisé nombre d’arguments chez divers auteurs auxquels nous rendons d’emblée hommage pour éviter de fréquentes références, méritées mais typographiquement pénibles. Il s’agit pour l’essentiel de «La condition inhumaine» d’Ollivier Dyens; du «Paradoxe du Sapiens», de Jean-Paul Baquiast, de «L’homme unidimentionnel», de Herbert Marcuse, ou encore de la «Politique de l’oxymore», de Bertrand Méheust.

Premier constat :
La démocratie libérale n’est pas écolo-compatible

Le modèle proposé par la démocratie libérale prétend offrir à l’ensemble des peuples de notre petite planète le niveau de vie, et donc de consommation, du standard occidental d’aujourd’hui. Une simple mise en parallèle des besoins que nécessiterait la réalisation de cet objectif avec les ressources réellement disponibles suffit à le définir comme insensé, intenable.
C’est pourtant le principal mythe fondateur de notre Système, et son principal slogan à l’exportation.
La mécanique de la démocratie libérale repose en effet sur l’idéologie consumériste, qui place l’individu au cœur du système, avec pour fonction première de consommer et de consommer encore pour garantir cette croissance éternelle seule à même d’assurer la pérennité du modèle.


Ce faisant, ce système impose un déchaînement de la matière permanent, un pillage constant des ressources, une surenchère ininterrompue dans la production pour assurer le gavage de ses ouailles.
Ce n’est pas un hasard si aucune démocratie libérale ne peut se prévaloir d’une empreinte écologique avouable.

Saturation, érotisation
Concrètement, le Système fonctionne aujourd’hui sur le mode de la saturation, de l’hyper-stimulation pour susciter un désir permanent, obsessionnel de consommer. La passion de la possession n’est plus contenue, elle est encouragée à l’extrême. Elle est même devenue le sens premier de la vie pour beaucoup d’individus (parce-que je le vaux bien)
Or en tant qu’acte fondamentalement dénué de sens, il en va de la possession des objets comme de la sexualité sur internet : elle ne peut que susciter des désirs, toujours davantage de désirs, sans jamais pouvoir les assouvir. C’est la multiplication sans fin du désir et de son impossibilité.
Le consommateur est donc maintenu en quelque sorte en état d’érotisation permanente face à un acte d’achat qui ne le satisfait jamais, condamné qu’il est dès lors à combler cette absence de sens, de véritable jouis-sance, par d’acquisition de nouvelles possessions (voir l’hystérie suscitée par l’arrivée de l’Iphone 5 à l’heure où nous écrivons ces lignes). C’est un peu le schéma de l’addiction aux drogues avec une phase d’excitation voire d’exaltation à l’approche de la prise (achat), qui procure un bref plateau de satisfaction (plaisir de la découverte du produit) immédiatement suivi d’une lente phase de dépression (habitude puis désintérêt, renaissance du désir).

Epuiser l’univers
Le déchaînement de la matière ainsi imposé par le consumérisme exerce donc une pression dite «de confort» de plus en plus insoutenable pour la biosphère, entraînant l’épuisement accéléré des ressources et le saccage du vivant.
Il faut créer de la richesse, croître, produire toujours davantage pour alimenter la mécanique du Système et gaver le conso-citoyen de choses en plastique à l’obsolescence programmée, d’objets technologiques rapidement démodés.
La voracité du Système a aujourd’hui bel et bien de quoi «épuiser l’univers».

Les déjections du Système
Et puis il faut aussi considérer les dégâts provoqués par les immenses masses de déjections générées par ce processus. Des ordures dont le Système organise un recyclage minimum pour son «image», sa narrative, mais dont l’essentiel, l’incommensurable masse est silencieusement déversée dans les pays en voie de développement ou dans les abysses des océans, formant autant de bombes à retardement écologiques.
Enfin, il faut encore considérer la manipulation du vivant au vu de son appropriation. Pour le Système, la gratuité du vivant est en effet une aberration de la nature qu’il convient de corriger. Alors, abandonnant un principe de précaution anachronique, on fouille, on dissèque, on manipule les ADN de tout ce qui passe pour y coller un brevet et faire du profit, toujours du profit, avec des résultats (déjà) et des perspectives effrayantes pour l’écosystème.
En soixante ans, le capitalisme et son dernier avatar, le système néolibéral, ont donc ainsi orchestré un meurtre systématique de l’environnement* d’une telle ampleur que beaucoup de spécialistes doutent de la possibilité d’un retour en arrière.

Abdication du conso-citoyen
Structurellement incapable de s’engager dans un processus de décroissance qui aurait, seul, une chance de faire légèrement dévier notre Hyper-Titanic, le Système s’emploie dès lors à calmer l’angoisse de ses conso-citoyens grâce à une armée de scientifiques grassement payés pour minimiser, voire à démentir l’état d’urgence auquel nous sommes parvenus écologiquement parlant.
Parallèlement, il s’est approprié les slogans écologiques pour se poser en sauveur du désastre dont il est la matrice et l’artisan appliqué, provoquant une confusion efficacement paralysante desdits conso-citoyens (Grenelle de l’environnement, Sommets sur le climat, campagne pédagogie à 2 balles en faveur de l’environnement sur Cartoon TV etc… etc…). Aujourd’hui, même les pubs de l’industrie pétrolière ressemblent à des campagnes de collecte de fonds de Greenpeace.
Prisonniers de leur quotidien, psychologiquement minés par le brouillage des messages, les conso-citoyens abdiquent alors devant cet apaisant mensonge qui leur murmure que le Système prend la question au sérieux, qu’il est le seul à pouvoir réparer les dégâts et qu’à la fin, on trouvera bien le moyen de s’en sortir, de colmater la brèche.
Les derniers pécheurs s’émeuvent bien de savoir que les poissons du Rhône sont désormais impropre à la consommation ; chacun s’inquiète de savoir qu’un tiers des terres émergées sont menacées de désertification ; que les calottes glaciaires fondent à un rythme effarant ; que les abeilles sont en train de mourir ; que plus du quart des espèces animales auront disparu à plus ou moins brève échéance.
Mais on ne s’inquiète plus que confusément.
Et puis, on s’inquiète surtout de savoir quand sortira la nouvelle version du dernier MacdoPhone.
Ce qui nous amène tout naturellement au deuxième constat.

Deuxième constat :
L’hyper-technologie comme illusion du salut

On l’a bien compris, le Système ne peut envisager la décroissance des pays les plus riches – qui permettrait par exemple aux pays les plus pauvres d’approcher du standard sans augmentation exponentielle des dégâts sur l’environnement–, car ce serait tout simplement trahir sa principale promesse de campagne.
La panacée pour le Système, c’est donc toujours davantage de technologie, l’hyper-technologie, la fuite en avant vers la complexité**.

Abdication du politique
Mais le progrès comme solution unique implique l’abdication du politique.
C’est un moyen supplémentaire de transférer les derniers résidus de pouvoir qui subsistent chez les politiques vers la machine-Système, vers le Marché, devenu le réel mais insaisissable centre de pouvoir de notre monde marchandisé.
Le degré de maîtrise formidable de l’outil technologique auquel est parvenu le Système nourrit en effet l’illusion d’une maîtrise des choses, d’une maîtrise des risques et d’une capacité d’infléchir le cours des évènements par toujours davantage de technologies.
Sauf que, là encore, le Système ne fait qu’entretenir une illusion apaisante.
Car même une transition réussie vers des énergies non polluantes, par exemple, prendrait des décennies que nous n’avons plus, et ne résoudrait de toute façon en rien les ravages provoqués par l’hyper-consommation de notre vertueux modèle en termes d’épuisement des ressources et de saccage du vivant.
La technologie comme solution n’est qu’un slogan.

Article complet: mecanopolis.org

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