En Egypte, l’ombre de la contre-révolution

Ce n’est pas gagné pour les Egyptiens, sur fond de guerre de religion…

Affrontements interconfessionnels, destruction des documents de la Sécurité de l’Etat, évacuation violente de la place Tahrir… Les événements de la semaine passée en Egypte font craindre une tentative de sape de la révolution, quelques jours avant un référendum destiné à valider des amendements à la Constitution.

Un char avance lentement dans une ruelle de terre battue. Les habitants observent avec anxiété le véhicule militaire, qui s’arrête à la limite entre le quartier de chiffonniers du Moqattam, majoritairement copte, et la partie musulmane de Manshiet Nasr. « Nous ne pouvons plus faire confiance à l’armée. Ils n’ont rien fait pour nous protéger mardi soir. » Hanna Fathy Rostom, 27 ans, est très remonté. Comme beaucoup de coptes du quartier, il pense que ce sont les soldats eux-mêmes qui ont tiré sur les manifestants lors des affrontements du 8 mars.


Difficile de comprendre ce qu’il s’est passé ce jour-là au Moqattam. Pour protester contre l’incendie d’une église la semaine précédente dans le village de Soul, au sud du Caire, les habitants chrétiens décident de bloquer la rocade Saleh Salem, qui passe à proximité de leur quartier. Or la route à trois voies est un axe vital pour Le Caire. « Les gens de Saïda Aïcha, un quartier en amont, étaient très en colère. Ils ont arrêté des voitures de chiffonniers, qui ramassent leurs poubelles, et ont battu les conducteurs », explique Hanna. Les coptes répliquent en bastonnant des habitants du quartier rival, et c’est l’engrenage: vers 18h, deux foules se font face, chrétiens du Moqattam d’un côté, musulmans de Saïda Aïcha de l’autre. Entre les deux groupes, un char de l’armée. On se jette des pierres et des bouteilles de verre. Puis des coups de feu éclatent. Certains chiffonniers pensent que les tirs sont venus de l’armée, d’autres que ce sont les gens de Saïda Aïcha qui étaient armés. Bilan: 13 morts – six coptes et sept musulmans – et plus d’une centaine de blessés.

« Ils veulent provoquer des divisions entre les Egyptiens »

« C’est l’attaque la plus meurtrière que notre quartier ait connu, rappelle Hanna. Pendant la révolution, je croyais que les violences interreligieuses étaient derrière nous. Mais maintenant j’ai peur pour ma famille. A part mes amis proches, je me méfierai de tous les musulmans désormais. » L’union sacrée entre les deux communautés qui prévalait pendant le soulèvement égyptien semble déjà bien loin. Les affrontements confessionnels n’ont pas disparu avec la chute de Moubarak. A cela, rien d’étonnant.

Mais beaucoup d’Egyptiens s’interrogent sur les armes utilisées lors des violences de mardi: les rixes entre coptes et musulmans font en général un ou deux morts, et l’usage d’armes à feu est rare, surtout au Caire. « Ceux qui ont fait ça sont des ‘baltaguis’, des hommes de main payés et armés par le parti au pouvoir ou par la police », affirme Mariam, une employée de 25 ans, venue manifester vendredi sur la place Tahrir, où quelques 3.000 personnes s’étaient à nouveau rassemblées pour dire leur refus des violences entre coptes et musulmans. « Ils veulent provoquer des divisions entre les Egyptiens, pour que l’on ne s’occupe plus des choses importantes: la modification de la Constitution, le jugement des dirigeants de la Sécurité de l’Etat [organe spécial de la police égyptienne chargé de la surveillance des citoyens]… »

Des documents passés à la broyeuse

Beaucoup de manifestants commencent à employer le mot de « contre-révolution ». Selon Mohamed, un avocat de 31 ans, les événements récents indiquent que des supporters de l’ancien régime sont toujours actifs: « La semaine passée, les documents de la Sécurité de l’Etat ont été détruits, mardi, il y a eu l’attaque au Moqattam, et mercredi des ‘baltaguis’ ont attaqués les manifestants à Tahrir. Comme par hasard, tout cela arrive juste après le départ d’Ahmed Chafik, le Premier ministre qui avait été nommé par Moubarak. »

Il y a dix jours, des bureaux de la Sécurité de l’Etat ont été envahis par les manifestants à Alexandrie, Assouan, dans le Delta, lors de scènes rappelant la chute de l’Union soviétique. Dans les locaux du siège de l’agence, à Madinat Nasr, dans le nord du Caire, les manifestants ont trouvé des montagnes de papier déchiqueté: des centaines de documents avaient été passés à la broyeuse. « Les officiers ont laissé ce qui était le moins compromettant et ont détruit les preuves de leurs crimes », s’inquiète Bassiouny, un étudiant en droit de 20 ans. La Sécurité de l’Etat est accusée d’avoir arrêté, détenu et torturé des milliers d’Egyptiens, notamment les Frères musulmans.

L’opposant Mohamed El Baradei a affirmé samedi, sur son compte Twitter, que la révolution égyptienne courait « un grave danger » si les leaders du « gang » de l’ancien régime n’étaient pas arrêtés. L’ancien chef de l’AIEA a appelé à annuler le référendum sur les amendements à la Constitution prévu le 19 mars. De son côté, Shayma, 23 ans, une activiste du mouvement pro-démocratique Justice et Liberté, est moins alarmiste. « Ce ne sont que des sursauts de l’ancien régime, qui vont disparaître rapidement », prédit-elle.

Source le JDD